Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
— Au revoir.
Madusse et sa femme me raccompagnèrent jusqu’à la porte, comme si j’avais été un client sérieux.
— Bonne chance, dit la poupée, comme je franchissais le seuil.
— Chut ! m’écriai-je, faut jamais dire ça. Je suis terriblement superstitieux.
Et je m’enfonçai dans l’escalier humide en prenant bien garde de ne pas glisser. Je ne tenais pas à renouveler l’expérience de la cave. J’avais mal dans les reins et je m’aperçus, lorsque j’atteignis le rez-de-chaussée, que ma cheville était enflée et que je boitais un peu.
J’espérais qu’un peu de marche me ferait du bien en donnant un peu de mouvement aux muscles froissés. D’ailleurs, je ne tenais pas à prendre le tram, je risquais trop d’y faire des rencontres désagréables. Je préférai m’enfoncer dans l’ombre des quais, que hantaient seulement les amoureux que le froid ne parvenait pas à décourager. Là, dans le parfum glacé de l’eau et l’odeur de pourriture des feuilles mortes, j’étais tranquille, je ne risquais pratiquement rien. Et puis j’avais de l’espace devant moi.
Chapitre 14
À pied, il y avait une belle trotte depuis le quai Saint-Paul jusqu’à la gare de Perrache, ce qui fait que j’arrivai à sept heures précises au bar des Autobus. L’inconnu m’y attendait. Il me fit un petit signe et je vins m’asseoir à côté de lui.
— Je suis venu à tout hasard, dit-il, je n’aurais jamais pensé que vous parviendriez à vous tirer de cette aventure.
— Ne vous en faites pas pour moi, répondis-je, je ne sais pas si c’est le Bon Dieu ou le diable qui me protège depuis quelques jours, mais il faut avouer que j’ai une veine insensée.
— Je me demande comment vous avez pu faire.
— Je me le demande moi-même. Malheureusement, mon copain n’a pas eu la même veine. Il s’est fait descendre.
— Je l’ai vu, dit le vieux monsieur. Et si vous saviez comment ils ont enlevé son cadavre ! En le tirant par un pied, comme un cochon !
— Ah ! les crapules !
Je le revoyais, mon pauvre Jimmy, avec sa manie de philosopher et son air sentencieux. Jamais je n’avais eu un tel copain, si dévoué, si affectueusement bourru. Et j’étais responsable de tout. C’est moi qui l’avais entraîné dans cette aventure idiote. S’il était mort aujourd’hui, c’était un peu ma faute. Sans moi, il aurait continué paisiblement sa vie à Montmartre et personne ne l’aurait embêté.
Maintenant, avec tout ça, il n’était qu’un cadavre froid, souillé de sang, sur la dalle de la Morgue.
Je revoyais en pensée nos aventures communes, ces jours derniers, j’évoquais notre solidarité devant le danger. Aujourd’hui, j’étais seul dans ce bar mal éclairé que le brouillard entourait insidieusement de ses voiles sales. Seul. Plus seul que jamais. Hermine était morte, la seule femme que j’aie aimée vraiment. Et mon meilleur ami aussi. Ils étaient morts tous les deux par la faute de ces ordures. Ils avaient dû se retrouver, de l’autre côté du grand passage. Peut-être, à l’heure qu’il est, ils étaient autour de moi, essayant vainement de me parler, de me communiquer leurs pensées et leur tendresse.
Cette écharpe de brume qui venait d’entrer, en même temps que ce voyageur trop chargé, n’était-ce pas leurs spectres qui venaient s’asseoir à ma table ? Peut-être étaient-ils là, devant moi, le menton sur le poing et me considéraient-ils gravement en se demandant comme j’allais faire pour leur faire payer la casse, à ces fumiers-là. J’avais oublié que c’était moi qui avais descendu Hermine. Il me semblait que je ne pouvais pas me reprocher sa mort. Sa mort, c’est Meister qui en était le responsable, un de ces sales flics allemands de qui venait tout le mal. Sans eux, rien ne se serait passé.
La colère m’étreignait, une colère sourde qui, pour être silencieuse, n’en était pas moins énorme.
— Puisqu’il en est ainsi, dis-je, on va rigoler. Jusqu’à présent, ça m’avait semblé un jeu de me trotter devant ces types, mais il paraît qu’ils le prennent au sérieux. Alors, pas de quartier !
Je ne me rendais pas compte que j’avais commencé le premier. D’ailleurs, s’ils m’avaient descendu, moi, j’aurais trouvé ça normal, fair-play, j’ai perdu, je paye. Mais qu’ils fusillent des types qui n’ont rien fait, comme les deux inspecteurs de police ou des copains comme Jimmy, ça ne marchait plus du tout. Qu’est-ce qu’il leur avait fait, Jimmy, je vous le demande. C’est entendu, il avait tué le soldat allemand, mais ils l’ignoraient. Faute ignorée est entièrement pardonnée.
— J’ai vu que vous en aviez abattu un ? dit l’inconnu avec un sourire. Ça a un peu ralenti leur course. C’est ce qui vous a permis de vous sauver.
Je lui racontai succinctement mes aventures. Il me trouva débrouillard et plutôt culotté.
— Je ne joue pas sur le velours, ricanai-je, ce n’est pas une partie d’où l’on retire sa mise quand on a marre de s’amuser. Il faut gagner ou perdre, il n’y a pas de milieu.
— Qu’est-ce que vous comptez faire, à présent ?
— À présent ? répondis-je, je vais aller trouver Riton. On va s’amuser un peu, lui et moi. Je ne sais pas s’il sait danser mais je vais lui apprendre. Parlez-moi encore de cette ordure, tenez ! Hier soir on vient chez lui franco, en copains, en toute confiance, il n’a rien de plus pressé que de nous mettre les poulets sur les talons. Vous conviendrez qu’il y a de quoi perdre patience.
— En effet, dit le vieux en riant.
Et il fit signe au garçon de nous remettre ça. Nous bûmes en silence.
— J’ai une proposition à vous faire, dit enfin l’inconnu. Vous en ferez ce que vous voudrez. J’espère toutefois que si ça ne vous convenait pas vous tiendriez votre langue.
— Pour qui me prenez-vous ? ripostai-je.
— Oh ! j’ai confiance. D’ailleurs, au point où vous en êtes, vous avez tout à perdre avec les Allemands et tout à gagner avec nous.
Je me doutais bien que ce type était quelque chose dans un service clandestin quelconque. C’est certain que j’allais en avoir la confirmation. Ç’aurait été un autre type qui m’aurait proposé ce qu’il allait inévitablement me proposer, je me serais méfié, et même pour tout dire je n’aurais pas accepté. Mais il m’avait prouvé qu’on pouvait compter sur lui et qu’il n’en croquait pas. Aucun agent provocateur n’aurait eu intérêt à intervenir ce matin et à m’avertir que cette vérole de Gestapo m’attendait chez Ricardo.
— Allez-y, dis-je.
— C’est très simple, répondit-il. Nous avons besoin, chez nous, de garçons dans votre genre. Il y a de nombreux individus qui nous gênent considérablement. Malheureusement, vous savez, notre réseau comporte plusieurs braves gens qui sont entrés par hasard dans le service des renseignements et qui répugnent à certaines besognes. En conséquence, la race des traîtres impunis ne fait que croître et embellir. Il faut faire là-dedans des coupes sombres. En un mot comme en cent, nous avons besoin d’un tueur.
— Ah ! ah ! dis-je, nous y voilà.
— Je pense, continuait cependant l’inconnu, que vous n’avez pas tellement de… mettons, préjugés. Vous êtes courageux, vous avez des comptes à régler avec ces gens-là. En outre, vous êtes un grand patriote.
— Je ne suis pas patriote du tout, répliquai-je. Combien ?
— Combien quoi ?