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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Combien de sacs, pour le travail ?

— Cent mille par tête de pipe.

— C’est correct. Notez bien que si je vous demande cela, c’est parce que je sais ce qui va se passer. Si vous me demandiez simplement de descendre le nommé Riton et quelques-uns des salauds qui ont abattu mon pauvre copain, je ne vous demanderais rien. Ça, ce sont mes oignons et je ne monnaie pas mes sentiments. C’est fou ce que je suis devenu puritain, depuis quelque temps. Mais je vous vois venir. Vous allez m’expédier dans des coins impossibles, écrabouiller des types que je n’ai jamais vus et qui ne m’ont rien fait, ça va me faire des frais et je n’ai pas l’intention de me retrouver un beau jour sur la paille, même si ce n’est pas celle, humide, des cachots.

— Nous sommes d’accord, ne vous en faites pas pour la somme, vous en toucherez la moitié à la commande et le solde à la livraison du cadavre. Mais ce n’est pas tout. Je vois que vous êtes assez dégourdi et suffisamment intelligent. Et courageux, en outre. Nous serions heureux si nous pouvions avoir, par-ci, par-là, quelques renseignements d’ordre militaire. Oh ! naturellement, nous ne vous demandons pas de nous apporter la serviette confidentielle du général Rommel. Ni le dispositif d’attaque de l’armée von Paulus. Mais quelques broutilles. Pour cela aussi vous serez payé, selon l’importance du document, bien entendu.

Je bus une gorgée de Martini et gardai un instant le silence.

— Moi je veux bien, répondis-je enfin. C’est un genre de trucs qui me distraira. Mais, en principe, j’aime bien être au courant de ce que je fais et savoir où je mets les pieds. Je veux surtout savoir pour qui je travaille. Vous faites partie du Deuxième Bureau ?

— Pas précisément. Nous sommes naturellement en relations avec le SR Français, mais notre service est américain. Ça vous déplaît ?

— Je m’en fous, répondis-je. Moi, du moment que ce n’est pas un truc allemand, ça m’est bien égal.

— Alors c’est parfait comme ça. Venez donc me retrouver demain matin ici, vers dix heures, je vous amènerai au patron.

— Parce que ce n’est pas vous le patron ?

— Oh non ! sourit le type. Moi, je suis simplement un passant, un amateur. Je vais quand même vous donner mon nom, qui est faux, bien entendu. J’ai pris le patronyme de jeune fille de mon arrière grand-mère, qui est morte il y a quarante ans. Avec ça, ils peuvent courir. Je l’ai choisi parce qu’il est absolument indispensable, dans certains cas, non seulement de ne pas oublier, mais de sursauter lorsqu’on vous appelle. Vous comprenez ?

— Parfaitement.

— Je m’appelle Mordefroy, dit-il.

Je ne pus m’empêcher de rire. Avec sa tête maigre et son galure délavé, il aurait été plus vraisemblable qu’il s’appelât Mort de Faim. Mais je me demandais vraiment où c’est qu’elle avait été chercher ce nom, sa vieille. Tout le monde, dans son jeune temps, devait se moquer d’elle. Moi, j’aurais demandé à changer de blaze. Il me semble que c’était un truc à décourager les amoureux.

— Et maintenant, dit l’espion, je vais vous laisser à vos occupations. Essayez quand même d’être prudent et de ne pas vous laisser pincer cette nuit. Naturellement, je n’ai pas besoin de vous conseiller de changer d’hôtel. C’est la première mesure qui s’impose. Si vous allez là-bas, vous êtes fait.

— N’ayez aucune crainte, répondis-je. Sauf un manque de veine extraordinaire, ils ne m’auront pas ce soir.

— Alors entendu pour demain, dix heures ?

— Entendu.

Il me serra la main et s’en fut à petits pas. On aurait dit un employé de bureau retraité tellement il était effacé et passait inaperçu. On n’aurait jamais pensé que ce type était dangereux. Car ça ne faisait aucun doute, je n’avais pas besoin de le palper pour m’en assurer, il portait sous son aisselle un rabattant qui pouvait sans doute rendre des points au mien. Seulement, il ne devait s’en servir qu’à bon escient et en toute tranquillité, il ne jouait pas les farfelus, comme moi.

Je revins à pied vers la Guillotière, rongé de cafard. Je ne pouvais pas oublier la mort de Jimmy, je l’avais toujours devant les yeux au moment où il avait jeté les bras au ciel et était tombé en avant. Ses yeux blancs de macchabée, ses yeux révulsés, je les avais là, devant moi, constamment. Ils étaient posés sur la silhouette noire de cet arbre, sur cette plaque de signalisation, comme un appel douloureux.

Lui qui aimait tant sa mère ! Comment qu’elle allait prendre ça, la vieille, quand elle allait apprendre que son fils avait été descendu et jeté dans un trou, le diable seul sait où, comme une charogne ? Elle était capable d’en clamecer.

Et, petit à petit, ma rogne revenait. Je la sentais grandir en moi, comme une haine énorme, qui bouillonnait, qui se gonflait et qui atteignait mes lèvres, prête à déborder. Ah ! jadis la haine, pour moi, avait le goût de l’automne ? Eh bien, maintenant, elle avait le goût du sang ce goût fade et enivrant du sang frais. En même temps, je ressentais comme un frémissement de joie, un besoin d’activité immédiate, un formidable désir de bagarre, une envie incroyable de sortir mon feu et de tirer dans cette foule qu’on voyait au coin du pont, cette foule composée de trafiquants affameurs, de barbeaux, de pédérastes, de putains et de moutons. Cette foule pourrie dont le seul contact collait la vérole. Ils étaient propres, tous ces mecs, ah oui ! avec leurs sales petits calculs mesquins, leurs combines dérisoires, leurs jalousies, leurs aigreurs et leurs pauvres colères. C’était vraiment beau à voir l’humanité. Allez donc compter sur quelqu’un, après ça ! J’ai un copain, il me fauche ma poule, il fait de moi un assassin, un tueur salarié, capable de faire partie du syndicat, s’il existait. Par sa faute, j’ai les Allemands à mes trousses. Je vais en voir un autre, je lui raconte mes malheurs, il n’a rien de plus pressé que d’aller me balancer, et mon meilleur ami est tué dans la bagarre, et moi je m’en tire, j’ai jamais compris comment. Fallait que le mec qui me mitraillait, quand je courais vers lui, l’ait fait exprès ou qu’il se soit servi d’un revolver à bouchon.

Au point où on en était arrivés, je me demandais si la guerre ce n’était pas un bienfait des dieux, s’il n’aurait pas mieux valu qu’il arrive cent mille bombardiers en même temps, sur toutes les villes du monde, et qu’ils mettent tout en l’air et qu’ils se bousillent entre eux ensuite, jusqu’à ce qu’il n’en reste plus du tout. À ce moment-là, peut-être que le dernier survivant vivrait tranquille. C’est vrai qu’il trouverait encore le moyen de se faire du mal à lui-même.

J’en arrivai très rapidement à la conclusion que les hommes, excepté moi, bien entendu, étaient tous des sales bêtes, égoïstes, veules, méchants, jaloux, cruels, vicieux, sans parler de tout ce que j’oublie.

Et, regardez à quel point on est bête, lorsque j’arrivai au coin du pont, je m’aperçus que la foule était massée autour du point d’impact d’un camion allemand et d’une pauvre vieille à qui il avait coupé les deux jambes et qui gémissait. Je me sentis aussitôt saisi d’une immense pitié pour la vieille et même pour le chauffeur car il avait l’air tellement emmerdé, ce troufion, qu’on voyait bien que ce n’était pas sa faute.

En premier lieu, j’allai boire un pastis au bar que nous avions fréquenté au début et où on ne me reçut pas plus aimablement que de coutume. Cependant, un éclair de malice passa dans le regard de la patronne lorsqu’elle considéra sur mon visage les traces de ma chute dans l’escalier.

Et brusquement, tout s’expliqua. On devait bien savoir, dans ce bistrot, que Riton faisait partie de la Gestapo. Et pardi ! comme Jimmy et moi nous étions venus demander après lui, on en avait conclu que nous faisions partie de la même racaille. C’est pour ça qu’on ne pouvait pas nous encadrer. Les habitués de ce coin n’étaient pas précisément des enfants de Marie, ils ne tenaient pas les poulets en odeur de sainteté à quelque race qu’ils appartinssent. En outre, il y avait déjà un moment que la Gestapo leur empoisonnait la vie, avec ses rafles. En plus, comme ces types n’avaient rien foutu de leur vie, rien que de penser qu’on voulait les obliger à travailler, ils prenaient le coup de sang.

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