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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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La cupidité l'échauffait. Ses postillons giclaient, drus, parfumés au pernod. J'étais écœuré, mais tenté. Pourquoi avais-je revu ma mère ? Pourquoi avais-je ainsi réveillé ma rancune ? J'étais maintenant coincé par cette alternative : me laisser dépouiller, c'est-à-dire me laisser vaincre, c'est-à-dire m'avilir aux yeux de ma mère (et aux miens), ou me défendre par des moyens aussi répugnants que ceux de l'adversaire, c'est-à-dire m'avilir aux yeux de ma femme (et aux miens, encore une fois).

Cependant Fred, de plus en plus éloquent, réunissait brin par brin son fagot d'arguties. D'après lui, nous n'avions rien à craindre : entre mère et fils le code n'admet ni vol ni violation de domicile. Mme Rezeau se trouvait provisoirement locataire de La Belle Angerie, il suffisait de ne point toucher aux meubles, propriété fictive du père de Solange. Du reste, nos ennemis se garderaient bien de porter plainte : leur prudence leur interdirait d'attirer l'attention du fisc, aussi fraudé par les dissimulations que nous étions spoliés. Rien de plus facile que d'entrer dans la maison sans effraction ni escalade : nous avions la clef de la serre. Rien à craindre des voisins, de Barbelivien ou de sa femme : la présence des fils de maison restait, somme toute, naturelle, et nous nous arrangerions pour ne pas être vus.

Fred se figurait-il par hasard que j'avais peur ? Les dents serrées, je commençais à emballer ma marchandise.

— Vous partez déjà ? fit le quincaillier. Dans ce cas, je vais m'étaler un peu de votre côté.

— Étalez-vous, étalez-vous, mon ami ! décréta Fred avec un sourire négligent.

Dans l'autobus, entre deux grognements (mes valises et mon matériel pesaient leur poids et les receveurs manquaient rarement l'occasion de me faire remarquer qu'ils encombraient la plate-forme), Fred reprit sa patiente argumentation de petit allié qui cherche à mettre en branle une grande puissance.

— De quoi aurions-nous l'air, je te le demande, si nous cédions après avoir annoncé que nous allions casser les vitres ? Je ne te comprends plus. Après tout, tu n'es pas seul en cause. Tu n'as pas le droit de laisser dépouiller ta femme, même consentante, et à plus forte raison tes futurs enfants. Nous ne réclamons que notre dû. Un million, te rends-tu compte ? Monique n'aurait plus besoin de travailler, et toi, au lieu de baluchonner misérablement ta camelote, tu pourrais acheter un commerce sérieux. Non, je ne te comprends plus… Tu étais autrement fortiche, dans l'ancien temps. Maintenant, il faut que ce soit moi qui t'épaule ! Ma parole, tu t'embourgeoises !

Le soir, évidemment, malgré la protestation des prunelles grises, je retenais nos billets.

XXXI

Nous y voilà, tout brûlants, tout excités, diables dans la braise. Il s'agit d'une vieille braise, sur quoi s'efforce le soufflet usé de ma rancune. Mais l'on sait que les derniers tisons sont toujours prodigues d'étincelles.

Nous sommes descendus à Soledot, très franchement, en choisissant toutefois le train du soir. Évitant le village, nous avons pris ce raccourci discret qu'offre le chemin de la Croix-Rabault et nous avons pénétré dans le parc à la hauteur du barrage de l'Ommée. Dans le parc… c'est une façon de parler, il n'y a plus de parc, il n'y a plus qu'un immense chantier d'abattage. Fred m'avait dit qu'une équipe de bûcherons saccageait la futaie. Depuis un mois, la douairière a fait du beau travail ! De tous côtés s'allongent les chênes, les tulipiers, les platanes, les cèdres, les ormes, arbres pour la plupart centenaires, plantés par des générations de Rezeau et qui portaient presque tous un nom : celui d'un aïeul ou celui d'un saint, parfois les deux. On y accrochait de petites niches et des bouquets craonnais, au temps des Rogations. Seule, une Pluvignec pouvait ordonner ce massacre.

— Prudence et rapacité, s'exclame Fred. On réalise les titres végétaux. Si nous obtenons gain de cause, les bois seront toujours vendus. La vieille appelle ça : « Sauver le patrimoine ! »

Mon frère peut protester : je comprends ma mère. Moi aussi, je serais capable de tout saccager, d'adopter cette politique de la terre brûlée. La moitié de ces cadavres portent les V. F. rituels, et j'approuve soudain la disparition de ces symboles périmés. Mais je ne retiendrai pas un cri de rage en contemplant un dernier tronc, déjà ébranché, prêt pour le fardier et couché parmi un fouillis de copeaux, d'aiguilles et de déchets d'écorce : celui-ci est mon isoloir, celui-ci est mon taxaudier, tombé de plus de vingt-cinq mètres de hauteur en travers de la pelouse. Merci, ma mère ! Vous me rendez service, vous offrez à mon humeur défaillante une convenable provocation. Je marche d'un pas plus sec, tandis que Fred devient au contraire circonspect, lorgne les buissons, n'avance plus que dans mon sillage.

— Il faudrait peut-être attendre la nuit, souffle-t-il. Barbelivien rôde souvent de ce côté-ci, au crépuscule.

Aucune importance. Cette maison est celle de mon père, dont je suis l'héritier naturel. Je suis chez moi. Même en présence de Marcel, même en présence de la Veuve, j'entrerais maintenant de vive force. Je suis lancé et, quand je suis lancé, je ne sais pas m'arrêter facilement.

— Donne-moi la clef.

Fred s'exécute. Il est redevenu le peu brillant second, l'aîné de pacotille, qui renifle à petits coups son inquiétude. La clef tourne dans la serrure et je ne fais rien pour l'empêcher de grincer. J'entre dans la serre en tapant des pieds, carrément. Si quelque paysan, aux aguets derrière une haie, a pu nous apercevoir, tant de sans-gêne doit lui faire croire que je vais arroser les bégonias en train de crever de soif dans leurs potiches de porcelaine fêlée. Du premier coup d'œil, je dénombre une dizaine de larges toiles d'araignées où s'est déposée une vieille poussière. La chaleur et l'orage ont fendu les carreaux de la verrière. Des gourmands de glycine se faufilent par tous les interstices et s'allongent démesurément, au petit bonheur.

Ceci n'est rien encore. Dans la salle à manger nous attend un spectacle bien plus pénible. Les peintures s'écaillent, les boiseries vermoulues s'effritent, les grands flambeaux d'argent, la coupe monumentale qui ornait la cheminée, les landiers de fer forgé, les étains, tout a disparu. Seuls, restent en place les gros meubles, ternis par l'humidité et dont la masse brunâtre tranche sur les murs nus. Car les tapisseries, orgueil des Rezeau, les verdures, le « Perroquet bleu », la « Cassette de Pâris », « Amour et Psyché » ont aussi disparu. On ne voit plus que la trace des clous qui tenaient les lattes de support, et de grands chiffres, tracés au fusain, numérotent les panneaux.

— Le soleil est sur l'Amour ! ricane Fred.

Le soleil, en effet, devrait être sur l'Amour : nous sommes aux jours les plus longs de l'année et le crépuscule nous envoie de biais ce rarissime rayon qu'une tradition antérieure au règne de Folcoche honorait d'un baiser de paix. 0 dérision ! Je retrouve cet étrange accord, cette singulière satisfaction : il est logique, il est normal qu'Amour et Psyché aient émigré de cette maison.

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