Lève-toi et marche
- Автор: Bazin Hervé
- Год: 1994
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset
- ISBN: 978-2246788898
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:
XXIX
Autre émotion. Attendue, il est vrai. C'est aujourd'hui que Claude doit revenir.
La porte de communication est ouverte. Par les deux trous de clef de ses remontoirs, noirs comme des yeux, le visage très blanc de la pendule regarde fixement cette Constance-Tronc si parfaitement immobile que le sommier métallique n'a pas vibré depuis des heures. Ma tête s'enfonce au milieu de l'oreiller, posé lui-même au milieu du traversin. Un seul bras, le gauche, mince comme une flûte, est allongé sur le drap où Mathilde a pris soin en s'en allant de poser le récepteur du téléphone dont le gros cordon serpente, noir sur blanc, dégringole vers le carreau, remonte vers la cloison. Au fond de la pièce, le soleil plaque sur la chaux l'ombre de la fenêtre en forme de croix de Lorraine. Les deux vitres du bas ne montrent que des toits, celles du milieu des cheminées, celles du haut un vide bleu que traversent les flèches stridentes des martinets. Des coups de tranchoir maniés à plat pour écraser le bifteck, le halètement feutré d'un gonfleur, le gargouillis du robinet crachant l'eau dans la cuve d'étain où s'étouffe le tintement des verres me rappellent que j'habite près d'un boucher, d'un garage, d'un café, distants de moins de vingt mètres et devenus aussi invisibles, aussi irréels que ceux de Marseille ou de Sydney. Le monde se rétrécit. La cellule elle-même se rétrécit sur moi. Pourtant, recroquevillée sous mes cheveux, je refuse de rêver. Mon regard bouge, va et vient, prétend rester vivant comme un geste et réaliser à la lettre cet ironique conseil de « toucher avec les yeux » que l'on donne aux enfants.
Soudain je remue un doigt, en croyant remuer toute la main. Les voilà ! Avertie par un piétine-ment lointain, mon oreille infiniment oisive s'exerce à reconnaître des pas familiers. Frottement long, troublé par le bruit dur d'un croissant métallique : Mathilde. Claquement de semelle avec rappel du talon : Berthe Alanec. Trotte sur pointes qui fait gémir du chevreau : Mlle Calien. Bond de trois en trois marches, qui fait vibrer la rampe : Milandre. Et ces pas qui ne sont pas des pas, qui ne reposent pas sur des pieds, mais qui ballottent au hasard : Claude… Enfin, Claude ! La porte, qui s'ouvre sur quatre voix, ne m'apprendra rien de plus. Je me soulève, je secoue ma tignasse comme on rajuste autour de soi les plis d'une robe. Mes yeux sautent aux yeux du petit pantin blême, que l'on traîne jusqu'à mon lit, plus mou, plus fade que jamais et qui depuis des mois a un peu oublié sa « Stance ». Puis ma tête retombe, s'abandonne, se laisse humecter par ces embrassades pour grands malades, rituelles et désolées comme une extrême-onction. Déjà Mlle Calien étend sa main gantée pour tapoter la main qui gît sur le drap. Elle parle à travers sa voilette qui tamise ses mots :
— Constance, il faut être raisonnable. Votre tante veut reprendre Claude que le docteur nous renvoie dans un état qui… qui s'est amélioré sans doute, mais pas assez pour… enfin, jugez ! Cet enfant ne doit plus rester ici. Dites à Mlle Orglaise, dites-lui vous-même, qu'elle ne peut pas s'imposer cette double charge. Vous, Berthe, vous voyez aussi que ce n'est plus possible.
Berthe Alanec ne répond rien, hébétée, le ventre proéminent, le gosse entre ses jambes. Mathilde torture ses mèches en protestant :
— Mais si, mais si !
Décidée à faire flèche de tout bois, elle retourne l'objection, s'en fait un argument :
— Si Claude marchait, je ne pourrais pas l'empêcher de faire des bêtises. Mais puisqu'il ne peut pas marcher, justement…
Malgré mon menton qui grelotte, c'est à moi d'intervenir :
— Allons, tante, sois sérieuse !
Je crois bien que mes yeux me contredisent, la supplient de ne pas l'être. Mathilde change de tactique :
— Et comme il se traîne à quatre pattes, tout de même, je me sentirai plus tranquille quand je serai obligée d'aller en courses. Le petit peut aller chercher un objet, prévenir les voisins…
— Dites que vous ne voulez pas imposer ce sacrifice à votre nièce, reprend Mlle Calien, avec une dureté de chirurgien qui a décidé d'opérer un patient malgré lui.
— Non, en effet ! avoue enfin Mathilde, qui manipule son sautoir.
Elle ajoute, en louchant sur la ceinture de Berthe Alanec :
— D'ailleurs, dans l'état où se trouve cette femme, comment s'occuperait-elle de Claude ?
— C'est bien ça qui me chiffonne ! murmure Berthe d'une voix lâche, habituée aux profitables contritions.
— Ah ! vous, alors !
Marie Calien s'est retournée. L'interjection exprime tout ce qu'elle pense sur ces malheureuses qui réembrouillent à plaisir des situations compliquées dont on a eu tant de mal à les sortir.
— Je vais me marier, dit précipitamment la pauvre fille, sans se douter que ce qui sauve sa seconde faute alourdit la première.
— Ça n'arrange pas tout ! réplique sèchement l'assistante. Votre… fiancé m'a courageusement prévenu : « Je prends Berthe et le gosse que je lui » ai fait. Je ne prends pas l'autre avorton. »
Silence. Berthe baisse le nez. Mais toutes trois, les sans-anneau, les vieilles filles, qui vivons des restes d'autrui, nous relevons la tête. La mienne quitte de nouveau l'oreiller, malgré le poids de mes cheveux qui me semble si lourd. Je considère ce corps étranger qui, sous la couverture, s'allonge vers des pieds morts, cette horloge blanche et menaçante comme une lune d'hiver, cette grosse Mathilde dont la main vient de saisir l'épaule de Claude pour l'attirer à elle. J'hésite. Quel beau legs à lui faire ! Quelle jolie preuve de gratitude ! Même si elle a du goût pour les dévouements revêches, tatillons et tenaces, de quel droit continuerais-je, une fois morte, à lui repasser comme de mon vivant les tâches que mon imprudence a désirées ? Qu'elle ne me fasse pas ça comme une aumône !… Je sais, ce n'est pas une aumône. Ni une leçon. C'est un besoin. Un besoin que nous avons, dans la famille. Ce qu'elle espère, ce sont de nouvelles, de longues années de soins, de privations et de soucis. Elle se rembourse d'un malheur par un autre. Ah ! qu'elle se taise ! Je sais ce qu'elle va dire.
Mais Mathilde se penche. Le kyste de sa paupière frémit. Toute sa graisse tremble. Elle souffle, près de l'oreille de Mlle Calien, là où s'attache la violette :
— Vous comprenez bien ! Quand elle… Quand elle ne sera plus là, j'aurai quelqu'un.
Et le sautoir se brise net sous ses doigts.
XXX
De mieux en mieux. Pour croître et embellir, ça croît ! Ça embellit ! Le dictionnaire de médecine m'avait prévenue : Rien de plus commun que la rétention chez les grands paralytiques, qu'il faut alors sonder… Et je me souviens aussi de cette note encourageante : Le danger est que, malgré toutes les précautions d'asepsie, des sondages répétés aboutissent souvent à de graves infections urinaires qui abrègent les jours du malade.
Abrégeons, abrégeons. Après avoir examiné mon ventre distendu et une rougeur de la fesse qui lui paraît suspecte, Rénégault vient de se tourner vers Mathilde.
— Je vais la sonder. Puis vous tâcherez de vous procurer un matelas d'eau. Elle nous fait de la rétention et un commencement d'escarre.
Son attitude est très significative. Aucune inquiétude visible sur ses traits. C'est un homme qui en a pris son parti, qui prodigue ses soins comme un poseur de mines essaie de retarder l'avance ennemie. A peine esquisse-t-il son habituel mouvement de mâchoires. Il y a beau temps que Cralle ne le seconde plus. Déranger un spécialiste, c'est conserver un espoir. Il y a également beau temps que Rénégault ne me cache plus rien, qu'il ne s'isole plus avec Mathilde pour lui faire secrètement part de ses craintes. Sa franchise entend me rendre hommage. A tout autre client, il dirait : « Ne vous frappez pas. Avec du temps et de la patience, vous vous en tirerez. » A moi, il me confie, bonhomme :