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La face des eaux [The Face of the Waters - fr]

Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:

Hydros est une planète-océan où vivent en bonne intelligence les Gillies, premiers habitants de ce monde, et quelques humains, sur des îles flottantes construites par les Gillies.
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
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Si Lawler n’était plus effrayé par la perspective du long voyage en mer, il éprouvait encore de loin en loin une douleur lancinante à l’idée de tout ce qu’il allait laisser derrière lui. C’était une nostalgie qui montait rapidement en lui et disparaissait tout aussi vite.

Mais il constata soudain que tout ce qu’il allait abandonner était en train de s’estomper. Le dos tourné au petit village des humains, le regard fixé sur l’immensité sombre de l’océan, il avait l’impression que tout s’envolait, que tout était emporté par la brise de terre. La figure imposante de son père ; sa mère, à la fois douce et insaisissable ; ses frères, déjà presque sortis de sa mémoire. Toute son enfance, son entrée dans l’âge adulte, son bref mariage, toutes les années passées en qualité de médecin de l’île, le docteur Lawler de sa génération. Tout cela était en train de s’effacer d’un seul coup. Oui, tout. Il se sentait étrangement léger, capable de s’envoler sur les ailes du vent et de flotter jusqu’à Grayvard. Toutes ses entraves semblaient s’être brisées. Il venait en un instant de se libérer de tout ce qui le retenait à Sorve. De tout.

CAP SUR LA MER VIDE

1

Les quatre premiers jours du voyage avaient été calmes, presque trop.

— C’est quand même bizarre, déclara Gabe Kinverson en secouant gravement la tête. Normalement, si loin en mer, poursuivit-il en portant son regard sur les paisibles flots bleu-gris, les ennuis ne devraient pas tarder.

Il y avait une brise soutenue et les navires faisaient force de voiles. La flottille naviguait en formation serrée sur une mer calme, cap au nord-ouest, cinglant vers Grayvard. Une nouvelle patrie ; une nouvelle vie. C’était pour les soixante-dix-huit passagers, les bannis, les exilés, comme une seconde naissance. Mais une naissance, que ce fût la première ou la seconde, pouvait-elle être aussi facile ? Et combien de temps le resterait-elle ?

Le premier jour, avant de gagner la haute mer, Lawler avait passé de longs moments à la poupe pour regarder une dernière fois l’île de Sorve dont les contours s’estompaient peu à peu.

Pendant ces premières heures, Sorve s’élevait au fond de la baie comme un tertre allongé de couleur ocre. Elle paraissait encore à ce moment-là bien réelle, tout à fait tangible. Lawler distinguait la forme familière du plateau central, les deux bras ouverts, les toits en flèche des vaarghs, la masse de la centrale électrique et le pêle-mêle des bâtiments du chantier naval de Delagard. Il crut même discerner une ligne sombre formée par les Gillies venus assister depuis le rivage à l’appareillage.

Puis les flots commencèrent à changer de couleur. Le vert soutenu de l’eau peu profonde de la baie céda la place à la couleur de l’océan, un bleu sombre teinté de gris. C’était le signe indiquant véritablement que les navires s’éloignaient de la côte et qu’ils laissaient la baie derrière eux. Ce fut pour Lawler comme si une trappe s’ouvrait sous ses pieds et qu’il dégringolait en chute libre. Dès que le fond artificiel de la baie eut cessé d’être visible sous la quille, Sorve alla en se rapetissant rapidement jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus qu’une ligne sombre à l’horizon, puis plus rien du tout.

Plus loin, l’océan prendrait d’autres couleurs variant en fonction des micro-organismes qui s’y trouvaient, des conditions climatiques locales, de la présence de matières particulières remontant des profondeurs. Les différentes mers avaient été nommées d’après leur couleur dominante : rouge, jaune, azur et noir. La plus redoutable était la Mer Vide, une mer d’un bleu très clair, un bleu de glace, une immensité déserte. Il y avait ainsi sur la planète d’immenses étendues d’océan où presque rien ne vivait. Mais la route de l’expédition ne devait pas s’approcher de ces régions.

Les six bâtiments avaient adopté pour naviguer une formation pyramidale qu’ils allaient essayer de conserver de jour comme de nuit. Chacun des navires était placé sous le commandement de l’un des capitaines de Delagard, à l’exception de celui sur lequel avaient embarqué les onze femmes du couvent qui manœuvraient seules leur bâtiment. Delagard leur avait proposé un de ses hommes pour leur servir de pilote, mais, comme il s’y attendait, elles avaient refusé.

— Ce n’est pas difficile de diriger un bateau, avait déclaré la sœur Halla. Nous observerons bien ce que vous faites et nous ferons la même chose.

Le navire de Delagard, la Reine d’Hydros, ouvrait la route, à la pointe de la pyramide, sous le commandement de Gospo Struvin. Puis venaient côte à côte l’Étoile de la Mer Noire et la Déesse de Sorve, commandés respectivement par Poitin Stayvol et Bamber Cadrell. Derrière, formant la base de la pyramide, naviguaient les trois autres bâtiments : la Croix d’Hydros des Sœurs flanqué des Trois Lunes, sous le commandement de Martin Yanez, et du Soleil Doré commandé par Damis Sawtelle.

Depuis que Sorve avait disparu, il n’y avait plus rien sous le ciel que la platitude de la mer, la ligne de l’horizon et le moutonnement des vagues. Lawler se sentait envahi par un étrange sentiment de paix. Il lui paraissait étonnamment facile de se laisser engloutir, de se perdre totalement dans cette immensité. La mer était calme et semblait devoir le rester à jamais. Certes, Sorve n’était plus visible, Sorve avait disparu. Et après ? Sorve ne comptait plus.

Il fit quelques pas sur le pont. Il sentait le vent dans son dos, ce vent qui faisait avancer le navire par sa seule force, qui l’éloignait de minute en minute de tout ce qui avait été sa vie.

Le père Quillan se tenait près du mât de misaine. Le prêtre portait une tunique gris foncé faite d’une étoffe légère, une étoffe fine et douce qu’il avait dû apporter d’une autre planète, car ce genre de matière n’existait pas sur Hydros.

Lawler s’arrêta en arrivant à sa hauteur. Quillan montra la mer d’un ample geste du bras. On eût dit un joyau colossal étincelant de mille feux, à la surface unie, présentant de toutes parts une immense ligne incurvée, comme si la planète tout entière n’était qu’une unique et gigantesque sphère polie.

— Regardez-moi ça, dit le prêtre. On peine à croire qu’il puisse y avoir autre chose que de l’eau sur cette planète.

— C’est vrai.

— Cet océan immense ! Tout ce vide, à perte de vue.

— Cela incite à croire à l’existence d’un dieu, n’est-ce pas ? Une telle immensité.

— Vraiment ? demanda Quillan, l’air surpris, en se tournant vers Lawler.

— Je ne sais pas. C’est une question que je vous posais.

— Croyez-vous en Dieu, Lawler ?

— Mon père était croyant.

— Mais pas vous ?

— Mon père possédait une Bible, dit Lawler en haussant les épaules. Il nous en faisait la lecture à haute voix. La Bible a été perdue, il y a longtemps. Perdue ou volée. Mais j’ai conservé le souvenir de quelques passages. « Dieu dit : Qu’il y ait une étendue entre les eaux, et qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux… Et Dieu appela l’étendue ciel. » C’est bien le ciel qui est là-haut, mon père ? Et les eaux qui sont censées se trouver au-dessus de lui, c’est l’océan de l’espace, n’est-ce pas ?

Quillan le regardait avec stupéfaction.

— « Dieu dit : Que les eaux qui sont au-dessous du ciel se rassemblent en un seul lieu, et que le sec paraisse. Et cela fut ainsi. Dieu appela le sec terre, et il appela l’amas des eaux mers. »

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