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Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]

Электронная книга - «Valentin de Majipoor [Valentine Pontifex - fr]». Краткое содержание книги:

Sur Majipoor, la planète géante, règne Lord Valentin le Coronal, qui, naguère jongleur, a retrouvé son trône, mais conservé un corps d’emprunt. Ces faits de haute chronique ont été relatés dans Le château de Lord Valentin.
Mais il n’est pas dit que le règne de Valentin restera serein. Tandis que le Coronal entreprend son Périple à travers les immensités de Majipoor, afin de se faire voir de ses peuples, accompagné de Carabella, son épouse bien aimée, de ses amis des jours d’infortune devenus grands seigneurs et d’une armée de courtisans, les nuages s’amoncellent, les maladies frappent les récoltes, s’étendent comme feu de forêt. Des monstres surgissent des forêts d’habitude paisibles de Majipoor. La famine survient, et la rébellion.
Faudra-t-il faire la guerre aux Changeformes ? Car ce sont eux, premiers occupants de la planète, jadis massacrés et refoulés par les humains venus de l’espace, qui tentent une nouvelle révolte. Valentin, qui est épris de paix et d’amour, ne parvient pas à s’y résoudre. Majipoor va-t-elle sombrer ?
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Le roi des dragons a maintenant atteint le haut-fond, les vagues lui livrent passage et il se déplace aisément sur la grève. Le tintement de cloches s’intensifie encore : ce bruit terrible envahit l’atmosphère et pèse sur elle, si bien qu’à chaque nouveau tintement, l’air s’épaissit, s’alourdit, se réchauffe. Le roi des dragons a déployé sa paire d’énormes nageoires qui ressemblent à des ailes aux attaches massives placées sous le cou et qui le propulsent sur le sable humide. Tandis qu’il se déplace lourdement sur le rivage, les premiers pèlerins arrivent près de lui et entrent sans hésiter dans la gigantesque bouche où ils disparaissent ; d’autres les suivent, en un interminable cortège de sacrifiés volontaires se précipitant à la rencontre du roi des dragons qui les avale tout en se traînant.

Ils pénètrent dans l’énorme cavité buccale et y sont engloutis. Valentin est parmi eux et s’enfonce profondément au creux de l’estomac du dragon. Il entre dans une immense salle voûtée où se trouve déjà la légion de ceux qui ont été avalés, des millions, des milliards d’humains, de Skandars, de Vroons et de Hjorts, de Lii, de Su-Suheris et de Ghayrogs, toutes les nombreuses races de Majipoor, équitablement engloutis dans le gosier du roi des dragons.

Et Maazmoorn continue toujours sa progression sur la terre ferme et le roi des dragons se nourrit encore. Il avale toute la planète, absorbant tout sur son passage, de plus en plus voracement, dévorant les cités et les montagnes, les continents et les mers, ingurgitant la totalité de Majipoor. Quand enfin il ne reste plus rien, il se love autour de la planète comme un serpent dilaté qui a dévoré quelque monstrueux animal globulaire.

Les cloches lancent à toute volée un hymne triomphal.

— Enfin mon règne est arrivé !

Après que son rêve se fut achevé, Valentin ne se réveilla pas tout à fait, mais se laissa glisser dans un demi-sommeil, siège de la réceptivité sensorielle où il demeura, calme, tranquille, revivant le rêve, entrant de nouveau dans la bouche qui avalait tout, analysant, essayant d’interpréter.

La première lueur de l’aube l’atteignit et il reprit conscience. Carabella était allongée à côté de lui et l’observait. Il passa le bras autour de son épaule et posa affectueusement et avec espièglerie la main sur sa poitrine.

— Était-ce un message ? lui demanda-t-elle.

— Non, je n’ai pas senti la présence de la Dame, ni celle du Roi.

— Tu sais toujours quand je rêve, n’est-ce pas ? ajouta-t-il en souriant.

— J’ai vu le rêve descendre sur toi. Tes yeux remuaient sous les paupières ; tes lèvres frémissaient ; tes narines palpitaient comme celles d’un animal en chasse.

— Avais-je l’air inquiet ?

— Non, pas du tout. Au début tu as peut-être froncé les sourcils, mais ensuite tu souriais dans ton sommeil et une grande quiétude t’a envahi, comme si tu allais au-devant d’un destin que tu acceptais entièrement.

Valentin éclata de rire.

— Alors je vais être de nouveau avalé par un dragon de mer !

— Est-ce de cela que tu as rêvé ?

— Plus ou moins. Mais c’était différent de la réalité. Le dragon de Kinniken venait jusqu’au rivage et je descendais au fond de son gosier. Comme tous les gens de la planète, je crois. Puis il engloutissait le monde entier.

— Peux-tu interpréter ton rêve ? demanda Carabella.

— Seulement des bribes, dit-il. Sa totalité m’échappe encore.

Il savait qu’il était trop simple de ne voir dans ce songe qu’une répétition d’un événement de son passé, comme s’il avait joué avec un cube de divertissement et vu une reconstitution de cet étrange épisode de ses années d’exil où il avait effectivement été avalé par un dragon de mer, après un naufrage au large de l’archipel de Rodamaunt. Lisamon Hultin, engloutie en même temps que lui, les avait sauvés en transperçant les parois graisseuses de l’estomac du monstre. Même un enfant se gardait bien d’interpréter un rêve à son niveau le plus autobiographique et le plus littéral.

Mais à un niveau plus profond, rien non plus ne lui apparut, exception faite d’une interprétation si évidente qu’elle en était sans valeur : à savoir que ces mouvements de troupes de dragons de mer qu’il avait observés ces derniers temps n’étaient qu’un présage supplémentaire que le monde était en péril, qu’une force puissante menaçait la stabilité de la société. Mais il savait déjà tout cela et ce n’était pas la peine d’y revenir. Mais pourquoi les dragons de mer ? Quelle image bouillonnant dans son esprit avait transformé ces énormes mammifères aquatiques en une menace d’absorption de la planète ?

— Tu cherches peut-être trop, dit Carabella. N’y pense plus et tu comprendras le sens de ce rêve quand ton esprit sera occupé à autre chose. Qu’en dis-tu ? Si nous allions sur le pont ?

Les jours suivants ils ne virent plus de troupe de dragons, juste quelques traînards solitaires, puis plus aucun, et les rêves de Valentin ne furent plus envahis de visions alarmantes. La mer était calme, le ciel pur et clair, la flotte cinglait vers l’Ile, poussée par le vent d’est. Valentin passait la majeure partie de son temps seul sur le pont avant, regardant au large. Et puis enfin, un beau jour, surgissant brusquement du néant, comme un bouclier d’une blancheur étincelante se détachant sur l’horizon obscur, il aperçut les éblouissantes falaises crayeuses de l’Ile du Sommeil, l’endroit le plus sacré et le plus paisible de Majipoor, le sanctuaire de la bienveillante Dame.

7

Le domaine était devenu pratiquement désert. Tous les ouvriers agricoles d’Etowan Elacca étaient partis ainsi que la plupart des domestiques. Pas un seul n’avait pris la peine de donner sa démission dans les règles, ne fût-ce que pour toucher l’argent qu’il leur devait. Ils s’étaient tout bonnement esquivés furtivement comme s’ils redoutaient de rester une heure de plus dans la zone dévastée et qu’Etowan Elacca trouve un moyen de les obliger à rester s’il apprenait qu’ils voulaient partir.

Simoost, le contremaître Ghayrog, et sa femme Xhama, la cuisinière d’Etowan Elacca, lui étaient encore fidèles. Deux ou trois bonnes étaient restées ainsi que deux jardiniers. Etowan Elacca n’était pas très ennuyé par la fuite de tous les autres – après tout, il ne restait plus de travail pour la plupart d’entre eux et, sans récolte à vendre au marché, il n’avait pas les moyens de les payer correctement. Tôt ou tard, la simple nécessité de tous les nourrir aurait posé des problèmes, si ce qu’il avait entendu dire au sujet de la pénurie alimentaire croissante que connaissait la province entière était vrai. Néanmoins, il fut blessé de leur départ. Il était leur maître ; il se sentait responsable de leur bien-être ; il était disposé à pourvoir à leur subsistance aussi longtemps que ses ressources le permettraient. Pourquoi étaient-ils aussi pressés de s’en aller ? Quel espoir avaient ces ouvriers agricoles et ces jardiniers de trouver du travail dans le grand centre d’élevage de Falkynkip, où il supposait qu’ils étaient partis ? Il était étrange de voir cet endroit où régnait naguère du matin au soir une grande activité devenue aussi calme. Etowan Elacca avait souvent l’impression d’être un roi dont les sujets avaient renoncé à leur citoyenneté pour changer de pays, le laissant errer dans un palais désert et donner des ordres aux murs indifférents.

Il s’efforçait cependant de vivre comme il l’avait toujours fait. Certaines habitudes restent vivaces, même au milieu des pires calamités.

Avant que tombe la pluie pourprine, Etowan Elacca se levait chaque jour bien avant le soleil et allait faire à l’aube sa petite tournée d’inspection dans le jardin. Il suivait toujours le même chemin, traversant le bosquet d’alabandinas jusqu’aux tanigales, puis tournant à gauche vers le petit coin ombragé où étaient groupés les caramangs et continuant sa promenade sous la vaste frondaison du thagimole dont le tronc trapu supportait des branches perpétuellement chargées de fleurs odorantes bleu-vert et qui s’élevaient jusqu’à une vingtaine de mètres dans les airs. Puis il saluait les plantes-bouches, faisait un signe de tête aux étincelants arbres-vessie, s’arrêtait pour écouter les fougères chanteuses et arrivait finalement en bordure des buissons de mangahone jaune vif qui marquaient la limite entre le jardin et la ferme. Il levait alors les yeux vers la pente douce qui menait aux plantations de stajja et de glein, de hingamorts et de niyk. Il ne restait plus rien de la ferme et pas grand-chose du jardin, mais Etowan Elacca continuait quand même ses rondes matinales, faisant halte près de chaque plante morte et calcinée exactement comme si elle poussait encore et se préparait à fleurir. Il savait que c’était absurde et pathétique et que si on le voyait faire ainsi sa tournée, on dirait certainement : « Ah, voilà un pauvre vieux que le chagrin a rendu fou. » Laissons-les dire, songeait Etowan Elacca. Il n’avait jamais attaché beaucoup d’importance à ce qu’on racontait sur lui et encore moins maintenant. Peut-être était-il vraiment devenu fou, bien qu’il n’en crût rien. Il avait l’intention de poursuivre ses promenades matinales ; que pouvait-il faire d’autre ?

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