Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #1
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304325
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
L'entretien fut long. L'abbé avait fait asseoir le jeune homme près de lui, comme pour une confession ; et il l'écoutait avec recueillement, le buste en arrière, la tête inclinée sur l'épaule gauche, à son habitude. Pas une fois il ne l'interrompit. Son visage incolore, au nez long, n'était guère expressif ; mais, par instants, il posait sur Antoine un regard doux et insistant qui cherchait à comprendre au-delà des paroles. Bien qu'il eût moins fréquenté Antoine que les autres membres de la famille, il lui manifestait toujours une estime particulière ; le piquant est qu'il subissait en ceci l'influence de M. Thibault, dont la vanité était fort sensible aux succès d'Antoine, et qui se plaisait à faire l'éloge de son fils.
Antoine ne chercha pas à convaincre l'abbé par une adroite argumentation ; il lui fit le récit détaillé de la journée qu'il avait passée à Crouy et qui s'était terminée par la scène avec son père : ce dont l'abbé lui fit reproche, sans mot dire, par un geste significatif des mains, qu'il tenait presque toujours levées à la hauteur de la poitrine ; deux mains de prélat, que les poignets arrondis laissaient retomber mollement, et qui, sans changer de place, s'animaient soudain, comme si la nature leur eût réservé cette faculté d'expression qu'elle avait refusée au visage.
— « Le sort de Jacques est maintenant entre vos mains, Monsieur l'abbé », conclut Antoine. « Vous seul pouvez faire entendre raison à mon père. »
L'abbé ne répondit pas. Il tourna vers Antoine un regard si morne, si distrait, que le jeune homme ne sut que penser. Il sentit alors son impuissance, et les insurmontables difficultés de ce qu'il avait entrepris.
— « Et après ? » fit doucement l'abbé.
— « Après ? »
— « Je suppose que votre père rappelle Jacques à Paris : qu'en fera-t-il, après ? »
Antoine se troubla. Il avait bien son projet, mais il ne savait comment l'exposer, tant il lui semblait difficile d'en faire admettre le principe à l'abbé : quitter l'appartement familial ; s'installer, Jacques et lui, au rez-de-chaussée de leur maison ; soustraire presque entièrement l'enfant à l'autorité paternelle ; se charger, à lui seul, de diriger l'éducation, de contrôler le travail et de surveiller la conduite de son cadet. Cette fois le prêtre ne put s'empêcher de sourire ; mais son sourire était sans ironie.
— « Vous assumeriez là une tâche bien lourde, mon ami. »
— « Ah », répliqua Antoine avec feu, « j'ai tellement la conviction que ce petit a besoin d'une très grande liberté ! Qu'il ne se développera jamais dans la contrainte ! Moquez-vous de moi, Monsieur l'abbé, mais je reste convaincu que si j'étais vraiment tout seul à m'occuper de lui… »
Il n'obtint du prêtre qu'un nouveau hochement de tête, suivi d'un de ses regards fixes et pénétrants qui semblaient venir de très loin et pénétrer fort avant. Il s'en alla désespéré : après le violent refus de son père, l'accueil nonchalant de l'abbé ne lui laissait guère d'espérance. Il eût été bien surpris de savoir que l'abbé avait résolu d'aller trouver M. Thibault ce jour même.
Il n'eut pas à se déranger.
Lorsqu'il rentra, comme il faisait chaque matin après sa messe, boire sa tasse de lait froid, dans l'appartement qu'il occupait avec sa sœur à deux pas de l'archevêché, il aperçut M. Thibault qui l'attendait dans la salle à manger. Le gros homme, affalé sur une chaise, les mains sur les cuisses, cuvait encore sa colère. L'arrivée de l'abbé le fit se lever.
— « Ah, vous voilà », grommela-t-il. « Ma visite vous surprend ? »
— « Pas tant que vous supposez », répliqua l'abbé. Par moments, un sourire furtif, ou bien une lueur malicieuse du regard, illuminaient son calme visage. « Ma police est bien faite : je suis au courant de tout. Vous permettez ? » ajouta-t-il en s'approchant du bol qui l'attendait sur la table.
— « Au courant ? Est-ce que vous auriez déjà vu… ? »
L'abbé buvait son lait, à petites gorgées :
— « J'ai su dès hier matin l'état d'Astier, par la duchesse. Mais je n'ai appris qu'hier soir le retrait de votre adversaire. »
— « L'état d'Astier ? Est-ce que… Je ne comprends pas. Je ne sais rien, moi. »
— « Pas possible ? » fit l'abbé. « C'est à moi qu'est réservé le plaisir de vous apprendre la bonne nouvelle ? » Il prit un temps. « Eh bien, le vieux père Astier vient d'avoir une quatrième attaque : cette fois, le pauvre homme est perdu. Alors, le Doyen, qui n'est pas un sot, se retire, et vous laisse seul candidat aux Sciences Morales. »
— « Le Doyen… se retire ? » balbutia M. Thibault. « Mais pourquoi ? »
— « Parce qu'il a réfléchi qu'un Doyen de la Faculté des Lettres sera mieux à sa place aux Inscriptions, et qu'il préfère attendre quelques semaines un fauteuil qui ne lui sera pas disputé, plutôt que de risquer sa chance contre vous ! »
— « En êtes-vous bien sûr ? »
— « C'est officiel. J'ai rencontré le Secrétaire perpétuel à une réunion de l'Institut catholique, hier soir. Le Doyen venait d'apporter lui-même sa lettre de désistement. Une candidature qui aura duré moins de vingt-quatre heures ! »
— « Mais alors… ! » bredouilla M. Thibault. La surprise, la joie l'essoufflaient. Il fit quelques pas au hasard, les bras derrière le dos, puis vint au prêtre et faillit le saisir aux épaules. Il lui prit seulement les mains.
— « Ah, mon cher abbé, je n'oublierai jamais. Merci. Merci. »
Tant de bonheur venait d'entrer en lui que tout le reste était submergé ; sa colère fuyait à la dérive. Au point qu'il dut faire un appel à sa mémoire pour répondre, lorsque l'abbé, l'ayant, sans qu'il y prît garde, conduit dans son cabinet de travail, lui demanda, du ton le plus naturel :
— « Et qu'est-ce donc qui vous amenait de si bonne heure, mon cher ami ? »
Alors il se souvint d'Antoine, et retrouva d'emblée son emportement. Il venait demander conseil sur la conduite à tenir vis-à-vis de son fils aîné, qui avait beaucoup changé ces derniers temps, et que l'on sentait travaillé par un esprit de doute et de révolte. Continuait-il seulement à accomplir ses pratiques religieuses ? Assistait-il même à la messe dominicale ? Il se montrait de moins en moins assidu à la table de famille, sous le prétexte de ses malades ; et lorsqu'il y paraissait, son attitude y était tout autre que jadis : il y tenait tête à son père ; il se permettait d'inconcevables libertés d'opinions : lors des récentes élections municipales, la discussion avait pris plusieurs fois si âpre tournure, qu'il avait fallu lui imposer silence, comme à un gamin. Bref, si l'on voulait maintenir Antoine dans la bonne voie, il était urgent d'adopter à son égard des dispositions nouvelles, pour lesquelles l'appui et peut-être l'intervention de l'abbé Vécard semblaient indispensables. Puis, à titre d'exemple, M. Thibault relata l'acte d'indiscipline dont Antoine s'était rendu coupable en allant à Crouy, les stupides conjectures qu'il en avait rapportées, et la scène inqualifiable qui s'en était suivie. Toutefois, la considération qu'il portait à Antoine, augmentée même à son insu par ces actes d'indépendance qu'il lui reprochait, ne cessait d'être sensible à travers ses paroles ; et l'abbé le nota.
Nonchalamment assis à son bureau, il donnait de temps à autre de petits signes approbateurs avec ses mains levées de chaque côté de son rabat. Mais dès qu'il fut question de Jacques, il dressa la tête, et son attention parut redoubler. Par une suite d'interrogations habiles, dont on ne pouvait deviner le lien, il se fit confirmer par le père tous les renseignements que venait de lui apporter le fils.
— « Mais… mais… mais ! » fit-il, comme se parlant à lui-même. Il se recueillit un moment. M. Thibault attendait, surpris. Enfin l'abbé prit la parole, avec décision : « Ce que vous me rapportez de l'attitude d'Antoine ne me préoccupe pas autant que vous, mon cher ami. Il fallait s'y attendre. Le premier effet des études scientifiques sur une intelligence curieuse et passionnée, est d'exalter l'orgueil et de faire vaciller la foi ; un peu de science éloigne de Dieu ; beaucoup y ramène. Ne vous effrayez pas. Antoine est à l'âge où l'on se précipite d'un extrême à l'autre. Vous avez bien fait de me prévenir : je ferai en sorte de le voir plus souvent, de causer avec lui. Tout cela n'est pas grave, patientez : il nous reviendra.