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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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— Nous reviendrons, triomphe Fred. J'ai tout de même réussi à lui passer sous le nez une des clefs de la serre. Comme on n'entre jamais par là, la vieille ne s'en apercevra même pas.

J'examine avec intérêt la clef rouillée qui tourne au doigt de mon frère.

— Ah ! la garce ! jette-t-il encore, en torturant son nez.

— Il fallait le lui dire tout à l'heure ! fait doucement Monique, qui saute dans le fossé et se met à cueillir un bouquet de stellaires avant de me sauter au cou, sans raison apparente.

Fred détourne la tête : de telles démonstrations l'agacent. Mais soudain — pour quelques secondes — je trouve la succession moins importante, l'eau de l'Ommée plus claire et le jaune colza moins acide. En dehors des corneilles qui craillent noir en s'enlevant lourdement, il y a tout de même des alouettes qui tirelirent et turlutent très haut, à fleur de soleil.

XXX

Rentrés à Paris, nous avions dû héberger Fred.

— Très provisoirement, mon vieux ! assurait-il.

Ce provisoire menaçait de s'éterniser. M. Rezeau (mon frère tenait beaucoup, depuis la mort de son père, à ce qu'on supprimât son prénom sur les enveloppes), M. Rezeau trouvait naturelle mon hospitalité et, comme elle ne comportait plus de patates bouillies, jouait hardiment de la fourchette. Nous n'avions pas hésité à faire l'achat d'un divan démontable, dont M. Rezeau usait beaucoup, encore qu'il le trouvât « un peu dur ». Car il daignait même se plaindre, et sa gratitude de chardon commençait déjà à m'agacer le tympan.

— Si tu n'avais pas mis le feu aux poudres, ronchonnait-il, je serais resté à La Belle Angerie. La vieille m'avait reçu par prudence, pour essayer de me neutraliser ; elle n'est pas si sûre de son fait ! J'étais à pied d'œuvre pour la surveiller… Je suis certain qu'en fourrageant dans ses papiers on doit arriver à dénicher quelque pièce compromettante.

Il est vrai que, parfois, il changeait de disque :

— Si tu m'avais laissé signer, j'aurais pu demander une avance au notaire.

Toute la journée, nous avions les oreilles farcies de ses chiffres. La succession aurait dû monter à quatre ou cinq millions, chacun d'entre nous aurait dû recevoir sa « brique ». Avec cette brique, première (et dernière) pierre de la seule construction que Fred s'avérât capable d'élever à sa propre gloire, il eût fait ceci, il eût fait cela et encore autre chose, notamment quelques fameux gueuletons. Son cadet ne savait que brailler, n'avait aucun plan. Lui, Fred, avait le sien, et on allait voir ce qu'on allait voir. La première chose…

— Ce serait de travailler… insinuait Monique.

Mais, si feu notre père avait les mains fines et ne croyait point que toute situation fût honorable, Ferdinand Rezeau, fils de Jacques, avait les mains molles. Décidé — « Comme toi, mon vieux ! » — à faire n'importe quoi, pourvu que ce n'importe quoi ne fût pas quelque chose. Fred marinait dans l'attente. Trois années de fainéantise militaire l'avaient entraîné au parasitisme, d'ailleurs conforme à son tempérament. Au bout de huit jours, j'avais renoncé à lui confier mon matériel et à l'envoyer à ma place sur les marchés. Cette solution, qui me permettait à la fois de caser mon frère et de récupérer du temps, s'avérait impraticable. Ahuri, réticent, grincheux, paralysé par une vanité puérile, Fred décourageait les chalands et, sur le peu qu'il vendait, prélevait une dîme importante.

Nous n'osions nous en débarrasser. La générosité chez Monique, l'orgueil chez moi nous interdisaient de le jeter à la rue. Son agaçante présence, par ailleurs, me rendait un service indirect : Fred — je crains bien d'avoir fait ce calcul — achevait de déconsidérer ma famille aux yeux de Monique. Il me servait aussi d'agent de renseignements, de démarcheur secret auprès des spécialistes de la chicane que les répugances de ma femme m'empêchaient de consulter. Si mon frère n'avait pas le sang agressif, il avait tout de même la salive hargneuse ; il faisait un bon mouchard et me permettait de ne pas me salir les mains en tripatouillant moi-même les boues de la procédure. Je le laissais donc courir les officines et se pendre aux bavettes des robins, quitte à prendre un air angélique quand ma femme s'écriait, excédée :

— Fichez-nous la paix, Fred, avec votre procès ! Imaginez que votre famille n'avait pas de fortune, et le résultat sera le même.

C'était bien mon avis, mais non pas celui de Bb, brusquement réveillé par les vociférations de Madame sa mère. Si celui-là se moquait aussi de la fortune, il exigeait le châtiment.

Un mélange de soleil et de poussière tombait sur ma Camppartout, chapeautée de toile rouge. Le vent balançait les étiquettes, accrochées au bout de leur fil mauve. Maussade, je jouais du plumeau, j'époussetais sans cesse mes piles de chaussettes, bien alignées sur la claie foraine. Ce dimanche de fin de mois était un mauvais dimanche, mais un mauvais dimanche est encore meilleur qu'un bon samedi : un ambulant ne peut pas chômer le jour où ferment les sédentaires.

J'étais seul. D'ordinaire, Monique, profitant de sa semaine anglaise, venait m'aider, et cette silencieuse, au geste et au sourire souples, savait être démonstrative : démonstrative à blanc en quelque sorte. La conviction avec laquelle Monique vous roulait une paire de chaussettes autour du poing incitait le client le plus maussade à lui en acheter deux paires. Mais je ne voulais plus la voir debout, cinq heures durant. Je préférais la laisser à la maison, bien assise et follement excitée par le dernier numéro de Mon Tricot-Layette.

Je venais d'abandonner mon plumeau et j'encourageais, d'un joli mouvement du menton, une matrone intéressée par mon étalage, quand Fred, surgissant d'on ne sait où et bousculant les casseroles du quincaillier voisin, se fraya un passage jusqu'à ma table. Il voulut bien écouter, d'un air supérieur, la cliente qui m'expliquait son anatomie (le marchand, comme le médecin, n'est pas un homme : on peut lui confier d'horribles détails) et qui se plaignait de ses cuisses, capables de faire éclater les meilleurs bas.

— Eh bien ! n'en portez pas ! conseilla cet excellent vendeur, sans me laisser le temps d'offrir mon 4 renforcé.

Puis il saisit un bouton de ma veste et claironna :

— Il faut en finir, mon vieux.

Heureuse idée ! Mais Fred jetait à une nouvelle cliente un « Laissez-nous ! » péremptoire et continuait à découdre mon bouton en me soufflant au nez :

— Je n'ai pas pu te parler hier soir, devant ta femme. Il y a du nouveau. Je viens de savoir que Marcel et la vieille sont à Paris, chez les Pluvignec. Prétexte officiel : l'Exposition. En fait, la douairière ne mettra sans doute pas les pieds au palais de Chaillot, elle est venue endoctriner le grand-père, qui, lui aussi, est assez vieux pour faire un mort. La Belle Angerie est fermée pour une quinzaine : c'est le moment d'agir. Tous les hommes d'affaires sont d'accord : il est impossible d'engager une action en rescision si nous ne pouvons pas produire au moins une pièce compromettante. En soi, malgré son faible prix, la vente est valable : comme il s'agit d'un viager, il est difficile d'invoquer la lésion des sept douzièmes prévue par la loi. Mais il doit exister un courrier Rezeau-Kervadec, peut-être même une contre-lettre ou une reconnaissance de dette fictive. Car enfin la vieille n'est pas folle et elle a dû prendre ses garanties pour le cas où le mariage de Marcel et de Solange n'aurait pas lieu. Si nous saisissons ces papiers, nous avons de fortes chances de bousculer leurs plans. Madame Mère ne les a certainement pas déposés dans un coffre de banque : en période de succession, ce serait dangereux. L'objectif numéro un doit être l'armoire anglaise de sa chambre. Par la même occasion nous pourrons rafler les bijoux, s'ils y sont. Elle ne les a pas déclarés… Les bijoux, voire de l'argent, hé, hé ! Bonne petite affaire !

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