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Lève-toi et marche

Электронная книга - «Lève-toi et marche». Краткое содержание книги:

« Non, je ne suis pas, je ne serai pas une infirme ordinaire, que mon orgueil bouleverse mes défaillances ! »
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Quant à la sémillante Cath, qui déjà n'était plus chagrine, elle avait — sur le conseil d'on ne sait qui — essayé de s'aligner dans un concours de beauté pour le titre de Miss Paris. Je ne l'avais ni encouragée ni découragée. Parvenue en finale, mais desservie par une certaine rumeur qui flottait autour d'elle, Catherine avait échoué. Peu de temps après j'eus le tort de vouloir lui offrir une revanche. Luc (qui, entre parenthèses, ne reprenait pas de travail) m'avait confié :

— Catherine ferait une admirable cover-girl. Je donne quelquefois des dessins à une revue féminine qui l'engagerait sûrement. Cover-girl, toutefois, c'est un métier où la beauté ne suffit pas.

J'hésitai. Cependant, parce que la beauté « ne suffisait pas », je finis par transmettre la proposition. Mal m'en prit. Gâchant l'idée (et ses chances), Catherine se prodigua bientôt, pile et face, dans un de ces illustrés dont la loi n'autorise plus l'étalage.

Ce nouveau déboire me fit rentrer dans ma coquille. Bien sûr, je ne pouvais, moi non plus, perdre ma manie : celle de glisser mes petits avis dans la cervelle des gens comme des sous dans une tirelire défoncée. Mais je me sentais gagnée par la cir-cons-pec-tion (l'affreux mot !). « Halte à l'exaltation, mignonne ! me disais-je de temps en temps. Les grands gestes ne valent pas plus cher que les grands mots. Il y a des méthodes plus banales, des patiences plus sûres. » Des patiences ! Elles m'étaient cruelles, à cause de la pendule dont les battements ne seraient pas longtemps parallèles à ceux de ma poitrine. Et je me soupçonnais de lâcheté : « La paralysie te remonte de nerf en nerf, ma pauvre fille ! T'aurait-elle déjà traversé le cou ? »

* * *

Mai, juin… Claude était toujours à l'hôpital. Sa mère s'était mise en ménage avec son commis épicier. Luc suçait ses crayons.

Juillet, août… Les vacances dispersèrent tout le monde, me privèrent de la plupart de mes visites. Sauf de celles de Serge, qui prit seulement huit jours de congé aux Sables-d'Olonne (où se trouvait Catherine) et dut revenir s'occuper de sa fabrique, dont c'était la grande période d'activité et qui expédiait aux estivants, par caisses, du « Souvenir de Trou-les-Bains ». Esseulé, mon Nouy venait me parler de Catherine, avec de comiques réticences. Luc barbouillait des « rouges étonnants », aux frais de sa famille, du côté d'Antibes. Pascal paissait quelques brebis scoutes, en montagne. Mlle Calien promenait une colonie sous les chênes à truffes du Périgord. Un second doigt de ma main droite m'abandonna.

Septembre… Quand ils revinrent tous, ils me trouvèrent dans ma cellule blanche, étendue sur mon lit, bien propre, bichonnée, peignée par Mathilde, qui pour la première fois de sa vie avait maigri d'un kilo. Je ne me levais plus.

XXVIII

On ne me laissera pas mourir tranquille.

Je n'attends rien ni personne. Le samedi soir, à l'heure du cinéma, de l'ouverture des bals et des promenades à deux dans les petits coins noirs, les enfants et les infirmes n'ont qu'à s'occuper de leurs ronflettes. Je viens d'éteindre le poste, placé par Mathilde à côté de mon lit et qui osait diffuser un bulletin météorologique optimiste (défi à ma réclusion ! Au surplus, le climat de la Terre m'intéresse désormais aussi peu que celui de Mars). Je vais me coucher… Je veux dire : je vais rentrer mes bras sous les couvertures (opération plus longue que mon déshabillage-éclair de jadis). Mais le téléphone sonne. Mathilde, pour m'épargner un mouvement, débouche en trombe de la salle commune, saisit l'appareil et me le présente sous le nez.

— Orglaise ?

C'est Luc. Le Luc pipelet, qui commence toujours par une salade de balivernes :

— Ça va ?… Merci, moi aussi. Je viens de vendre un tableau. Pas cher, évidemment. Mais j'en ai vendu un : le plus rouge de la série rouge, le plus moche… Rien de nouveau ?

Ton d'attente. Je n'aime pas ça. Luc ne téléphone jamais pour prendre des nouvelles. Il passe à la maison. Du reste, il est depuis toujours au courant de tout. Je réponds, à mi-voix :

— Rien. Rien que tu ne saches. Il se confirme que Berthe est enceinte. Quant à Claude, je t'ai déjà dit qu'il rentrait après-demain, plus bancal que jamais.

— Enfin, il revient, c'est tout de même ça !… Je parie que tu dormais déjà… Non ? Alors tu fredonnais ta scie : T'en fais pas, la Marie… T'aurais tort, ce soir.

Pour arriver à l'essentiel, il s'approche de biais, comme l'écrevisse. Qu'a-t-il donc de si fâcheux à m'apprendre ?

— T'aurais tort ! répète-t-il, satisfait de cette liaison. Je parie que tu ignores que Serge a passé la journée au quai des Orfèvres. Inguérissable, ce type ! Sa boîte ne lui suffit pas. Il faut qu'il trafique. C'est Catherine qui doit en faire un nez si elle est au courant ! Parce que, Catherine, tu sais ou tu ne sais pas, effeuillerait volontiers avec lui sa septième marguerite…

Il est bien question de ça ! Serge arrêté ! L'émotion me rend laconique.

— Où est-il ?… A la Santé ?

A ce mot, Mathilde a un haut-le-corps et s'empare de l'autre écouteur. Mais Luc me rassure.

— Ne t'affole pas ! Il est rentré chez lui. Il a seulement très chaud. La police prétend qu'il se trouvait jeudi, à vingt heures, dans un café de la Bourse où avait lieu un « arrivage de jonc suisse », comme ils disent. Bien entendu, Serge soutient que non. L'histoire en est là. Mais fais-lui confiance. Puisqu'il n'a pas été pris sur le fait, il trouvera bien un alibi.

* * *

Il l'aura même tout de suite.

Depuis longtemps, je souhaitais pour Serge un coup de semonce, un petit « pépin ». Le coup de semonce est donné, mais le pépin est trop gros. J'ai à peine pris le temps de dire bonsoir à Luc, j'ai raccroché et, sans réfléchir plus avant, j'ai redécroché aussitôt pour appeler ce truand de Serge. Quatre phrases — assez vives — et le voilà fixé. Il ne s'émeut pas, lui. Il réplique, bonasse :

— Tu es au courant ?… Oh ! la la, que viens-tu encore faire là-dedans ?

Ne tournons pas autour du pot. Cassons-le tout de suite.

— Mais, Serge, tu étais chez moi jeudi soir. Pourquoi ne pas en faire état ?

Réponse immédiate. L'idée qu'il s'est faite de moi empêche d'abord Serge de comprendre.

— Erreur, dit-il, je suis allé chez toi mercredi et non jeudi.

Il ne va tout de même pas me forcer à lui faire un dessin ! Si Pascal était au bout du fil, il serait blême d'indignation. Il est vrai que je n'en ferais pas autant pour lui, qui ne me mettra d'ailleurs jamais dans la situation de le faire. J'insiste :

— Nous disons jeudi et voilà tout.

Suis-je assez claire, cette fois ? J'entends une série de sifflotements, puis un gros éclat de rire et enfin ce jovial commentaire :

— Mais c'est un superbe faux témoignage, vénérable demoiselle, que vous me proposez là !

— J'en ai peur.

Nouvel éclat de rire, plus bref et de meilleure qualité.

— Non, Constance, non. Pas toi ! D'ailleurs, j'ai tout ce qu'il me faut sous la main.

Soudain, je me sens ridicule. J'ai l'air d'une petite fille qui offrirait son aide au monsieur pour lui faire traverser la rue. Je me sens aussi honteuse : je viens tout bonnement d'offrir ma complicité dans une affaire louche. Mon orgueil ne me surveille donc plus ? Quel autre ressort m'a fait sauter sur l'appareil ?

Serge ne rit plus. Il dit d'une voix savoureuse, qui me ravigote :

— Merci quand même. T'es une chouette fille !

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