L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1965
- Язык: французский
- Год: Presse Pocket
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «L'Histoire de France vue par San-Antonio [fr]». Краткое содержание книги:
Et pourtant le nom le plus important est absent de nos places, de nos avenues, de nos boulevards et même de nos impasses : celui de Bérurier. Or, ce sont les Bérurier qui ont vraiment fait la France. Avec leurs mains, leur sang et leur sueur.
Avec leur esprit aussi.
Soucieux de réparer cette criante injustice, j'ai essayé de reconstituer leur trajectoire dans le temps.
Comme le langage, l'Histoire se doit de rester vivante ; c'est pourquoi je me suis attaché à en secouer la poussière, à en « plumeauter » les toiles d'araignée, à en dédorer les tranches, les couronnes et les auréoles et à la saupoudrer d'éclats de rire.
Un petit travail de réfection, quoi !
Il m'a permis de constater qu'on nous avait doré l'Histoire de France avec cette même poudre aux yeux qui sert aussi à nous dorer la pilule !
SAN-ANTONIO
— Une estafette vient d'arriver à Lyon[34], dépêchée par Monseigneur le prince de Condé…
— Oune staffetta ? répéta Catherine de Médicis.
La dame d'atours tendit à la vieille femme un pli dûment cacheté…
La reine mère le tourna et le retourna pour s'assurer que les sceaux n'avaient point été brisés.
— Comment vous savez qué cesté ouna grande malhor ? grommela la reine mère.
— Parce que le messager m'a annoncé l'affreuse nouvelle ! Madame la princesse de Condé est morte en couches, au 30 octobre passé.
Catherine de Médicis éprouva une surprise assez vive. Non pas à cause de la mort de Marie de Clèves, princesse de Condé, mais à l'idée que son mari eut été capable de la rendre grosse. Puis, ce moment d'incrédulité surmonté, elle songea à son pauvre Henri qui adorait la défunte et qui allait avoir un gros chagrin à un moment où le pays pavoisait pour l'accueillir.
Elle fit sauter les cachets de cire et parcourut le parchemin. La triste nouvelle y était bel et bien annoncée, en caractères pointus et tremblés.
La Florentine soupira par trois fois et congédia la chambrière d'un geste sec. Demeurée seule avec le vilain message, elle se demanda comment apprendre ce malheur à son cher fils. Enfin elle prit le pli et gagna les appartements du roi en se disant qu'elle aviserait sur place.
Henri III faisait une partie de « fignedé »[35] avec une suivante de sa mère. Il sourit à Catherine lorsqu'elle entra dans sa chambre.
— De quoi s'agit-il, chère mère ? demanda le roi en s'efforçant de celer son impatience.
— Le courrier, mes yeux, fit laconiquement la Florentine en déposant le funeste message sur un meuble Renaissance des plus authentiques.
Puis elle se retira sur la pointe des pieds, n'ayant pas le cœur d'assister à la douleur du pauvre garçon.
Quelques heures plus tard, les gardes royaux qui montaient la faction devant la porte entendirent un petit cri escamoté suivi d'un bruit de chute.
Ils se précipitèrent dans la chambre du Roy et trouvèrent ce dernier gisant, les bras en croix, sur le parquet avec le faire-part dans sa main crispée.
Le malheureux Henri III gémissait misérablement dans son lit à colonnes, tapant sur celles-ci lorsque le chagrin faisait place à la rage. Parfois, la peine se mue en colère. L'être accablé par le mauvais sort s'insurge contre lui.
— Calmez-vous, mes yeux, suppliait Catherine en étanchant d'un fin mouchoir les larmes royales. Calmez-vous, de grâce[36]. Un roi doit être fort et supporter le malheur la tête haute !
Le roi de France et de Pologne réunies hoqueta.
— Comment la tiendrais-je droite, cette pauvre tête, maintenant qu'elle est pleine du plomb de mon désespoir[37]. Ah ! maudit soit cet affreux Condé qui osa rendre enceinte ma bien-aimée.
— C'était son épouse, objecta Médicis qui aimait s'appuyer sur la logique.
Le cher Henri vitupéra après le prince de Condé, jurant de lui arracher l'arme du crime de ses propres mains. Comme il se montrait par trop grossier et qu'il hurlait à fêler les vitres, Catherine de Médicis gronda :
— Pensez ce que vous voudrez de Condé, Sire, mais au moins dites-le avec des fleurs de lys !
Ce propos apaisa quelque peu Henri III.
— Qui pourra me dire de quelle façon la pauvrette a rendu sa belle âme, Madame ma mère ? Cet affreux parchemin m'annonce sa mort mais se garde bien de fournir des détails… Ah ! C'est affreux ! C'est intolérable ! C'est…
— J'y pense, trancha la Florentine, l'estafette qui a apporté le pli pourra peut-être vous renseigner. Elle ne doit pas encore avoir rebroussé chemin.
Ayant dit, elle enjoignit à des laquais d'aller quérir le messager du prince.
Ce dernier parut bientôt, les yeux bouffis de sommeil. Pendant que le roi pleurait, lui, essayait de récupérer. La mort de Marie de Clèves les avait épuisés l'un et l'autre sous des formes et à des titres différents.
— Ton nom ? demanda rudement Henri III à travers ses sanglots.
— Béruguise, Sire.
Et l'estafette songeait, en voyant ce beau visage dévasté par le chagrin, que ce sire-là était un pauvre sire et même un très triste sire.
Henri III considérait son interlocuteur avec un intérêt passionné. Béruguise était un jeune homme athlétique, aux traits réguliers et à la taille bien prise. Il avait le mollet cambré, le menton hardi et l'œil vif. Sa grande fatigue en creusant ses traits leur donnait un certain romantisme. En considérant ce visage doux et mâle, le roi éprouvait une émotion bizarre, dont il avait quelque mal à définir la cause.
— Madame ma Mère, balbutia Henri en se tournant vers Catherine, cet homme me fait songer à quelqu'un et je ne parviens pas à trouver à qui…
— Il est un fait, reconnut la reine mère, que sa physionomie évoque également quelque chose en moi. Je suppose que tu faisais partie du service de la princesse, mon garçon ! demanda-t-elle à l'estafette.
— Oui, Madame. Je ne l'ai jamais quittée. Avant son mariage avec Monseigneur le Prince de Condé j'étais déjà au service de son honoré père…
Un pleur perla au bord de sa paupière et ruissela sur ses joues poudrées par la poussière des grands chemins. En termes simples mais efficaces, il parla de la jeunesse de Marie, de ses rêveries dans le grand parc solitaire et pas toujours glacé du château… Il sut dire combien la belle jeune femme avait soupiré après le duc d'Anjou lorsqu'il était parti pour la trop lointaine Pologne et quelle joie la pauvre avait ressentie à l'idée de son retour.
— Ah ! le bel ange ! s'exclamait Henri ! Ah ! l'infinie douceur !
Et ses larmes redoublaient tant et tant qu'à la fin Madame, mère du Roi, agacée par ce débordement lacrymal, quitta la pièce pour ne plus voir ça.
De son côté, Béruguise songeait avec émotion qu'un roi capable de tant pleurer un amour mort ne pouvait que faire un grand roi, car il était bon et sensible.
Tout à coup, Henri cessa de sangloter et se figea. Il avait le regard tragique.
— Je sais ! déclara-t-il d'un ton de médium. Je sais…
En serviteur déférent, Béruguise se garda de questionner son souverain. Les paroles des grands étaient chose mystérieuse dont il n'avait pas à connaître.
Henri III tremblait de tout son corps.
— C'est à elle, murmura-t-il, à elle qu'il ressemble.
Dans sa candeur, Béruguise ne comprit pas que le « il » s'appliquait à lui.
— Ta mère a servi chez les parents de Marie, n'est-il pas vrai ?
— Oui, Sire, en qualité de lingère.
Le roi était frappé par cette lumineuse découverte : l'estafette ressemblait comme… un frère à la chère disparue. Nul doute qu'il ne fût un bâtard du père Clèves qui avait toujours été prompt à la bagatelle.
Dans l'abîme de désespoir où il était plongé, Henri crut voir sa chère Marie en personne. Il se précipita sur le brave Béruguise et le pressant dans ses bras, se mit à le couvrir de baisers passionnés en haletant :
— Oh ! ma chère âme ! je te retrouve donc enfin !
Malgré son grand embarras, en sujet soumis, Béruguise n'osait repousser les élans du monarque.
Il subit sans broncher ses baisers et ses caresses, se laissa entraîner jusqu'au lit à baldaquin (d'époque) et si ce qui suivit ne lui fut pas toujours agréable, il s'en consola en songeant que tout le monde n'avait pas le privilège d'être appelé « Ma petite femme adorée » par le roi de France. Ce qui, par contre, le surprit plus que tout le reste, ce fut le fait que le souverain l'appelât « Marie » au cours de ces transports en commun. Aussi, à la fin de la petite cérémonie, Béruguise s'enhardit-il à apporter une rectification qu'il jugeait souhaitable.
34
Ville où Henri III et sa maman séjournèrent lorsque le nouveau roi de France revint de Pologne.
35
Jeu très en vogue sous le règne d'Henri III.
36
Elle disait cela avec l'accent italien, mais étant donné la solennité de l'instant nous renonçons à l'exprimer.
37
C'est pas du Valéry, mais faut le faire !