La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
Un jour, il y avait très longtemps, des humains entreprirent de construire leur propre île afin de ne pas avoir à supporter en permanence le voisinage des Gillies. Ils réfléchirent à la manière de procéder et commencèrent à disposer les fibres entrelacées, mais ils ne purent aller très loin, car l’île fut attaquée par de gigantesques animaux marins et entièrement détruite. Plusieurs dizaines de colons périrent. Tout le monde supposa que les monstres avaient été envoyés par les Gillies qui, à l’évidence, n’appréciaient pas que des humains eussent tenté de créer un petit domaine indépendant. Depuis ce jour, plus personne n’avait essayé.
Grayvard, se dit Lawler. Bon, pourquoi pas ?
Toutes les îles se valaient et il réussirait bien à s’adapter, quelle que soit celle où il débarquerait. Mais seraient-ils vraiment les bienvenus à Grayvard ? Sauraient-ils seulement trouver cette île qui dérivait entre la Mer Rouge et la Mer Natale ? Après tout, c’était l’affaire de Delagard. Il n’avait pas à s’en inquiéter. Cela ne dépendait absolument pas de lui.
La voix de Gharkid, grêle, voilée et flûtée, lui parvint tandis qu’il remontait lentement vers son vaargh.
— Docteur ? Monsieur le docteur ?
Lourdement chargé, il chancelait sous le poids de deux énormes paniers dégoulinant d’eau de mer et remplis d’algues, qu’il portait sur les épaules. Lawler s’arrêta et l’attendit. Gharkid arriva à sa hauteur en titubant et laissa glisser les deux paniers au sol, presque aux pieds du médecin.
Gharkid était un petit bonhomme noueux, tellement plus petit que Lawler qu’il lui fallait renverser la tête en arrière pour le regarder dans les yeux. Il sourit, dévoilant des dents d’une blancheur éclatante dans un visage au teint basané. Il y avait chez lui quelque chose de fervent et de touchant, mais la simplicité candide qu’il affichait, son innocence rustique et enjouée pouvaient à la longue devenir agaçantes.
— Qu’est-ce que c’est, tout ça ? demanda Lawler en baissant les yeux vers l’enchevêtrement d’algues – il en distinguait des vertes, des rouges et des jaunes veinées de nervures pourpres – qui débordaient des paniers.
— C’est pour vous, monsieur le docteur. Des algues médicinales. C’est pour emporter, quand nous partirons.
Le visage de Gharkid se fendit d’un grand sourire. Il avait l’air très content de lui.
Lawler s’agenouilla et fouilla dans la masse ruisselante. Il reconnaissait quelques algues. L’une d’elles, aux reflets bleutés, était un analgésique. Une autre, aux feuilles latérales sombres en forme de lanières, produisait le meilleur des deux antiseptiques qu’il utilisait. Et celle-ci… Mais, oui, c’était assurément l’herbe tranquille ! Ce brave vieux Gharkid ! Lawler releva la tête et, quand son regard rencontra celui de Gharkid, il vit passer dans les yeux sombres du petit bonhomme une lueur d’où toute candeur et toute naïveté étaient absentes.
— Pour emporter avec nous sur le navire, répéta Gharkid, comme si Lawler n’avait pas compris. Ce sont les bonnes algues, pour les remèdes. J’ai pensé que vous en auriez besoin, pour avoir des réserves.
— Vous avez très bien fait, dit Lawler. Aidez-moi. Nous allons emporter tout cela jusqu’à mon vaargh.
C’était une belle récolte. Gharkid avait cueilli toutes les espèces ayant des propriétés curatives. Une cueillette si longtemps différée par Lawler que Gharkid avait fini par partir tout seul dans la baie pour rapporter toute la pharmacopée. Excellente initiative, songea Lawler. Surtout l’herbe tranquille. Il aurait juste le temps de traiter toutes les algues avant d’embarquer et d’en faire des poudres et des baumes, des onguents et des teintures. Lorsqu’ils lèveraient l’ancre, le navire transporterait dans ses flancs un bon stock de médicaments pour affronter la longue traversée jusqu’à Grayvard. Gharkid les connaissait bien, ses algues. Lawler se demanda encore une fois si le petit homme était aussi niais qu’il le paraissait, ou bien si ce n’était qu’une attitude de défense. Gharkid donnait souvent l’impression de n’être qu’un esprit vierge, une page blanche sur laquelle tout un chacun était libre d’écrire ce qu’il voulait. Et pourtant, il devait y avoir autre chose, quelque part en lui. Mais où ?
Les derniers jours avant le départ furent particulièrement pénibles. Tout le monde reconnaissait que l’exil était inévitable, mais beaucoup n’avaient jamais totalement cru qu’il aurait véritablement lieu et, à mesure que l’échéance approchait, le poids de la réalité devenait de plus en plus dur à supporter. Lawler voyait des vieilles femmes empiler leurs possessions devant la porte de leur vaargh, les regarder fixement, les disposer différemment, remporter quelques objets à l’intérieur et en sortir d’autres. Certaines femmes et même quelques hommes ne pouvaient s’empêcher de pleurer, soit discrètement, soit beaucoup plus bruyamment. Des sanglots hystériques déchiraient le silence de la nuit. Lawler traitait les cas les plus graves avec de l’extrait d’herbe tranquille.
— Calmez-vous, disait-il. Ne vous mettez pas dans un état pareil.
Thom Lyonides ne dessoûla pas pendant trois jours qu’il passa à vociférer et à brailler. Puis il chercha une querelle à Bamber Cadrell en hurlant que personne ne pourrait l’obliger à mettre le pied sur un des navires. Quand Delagard, arrivé sur ces entrefaites en compagnie de Gospo Struvin, lui demanda la raison de tout ce cirque, Lyonides se jeta sur lui en rugissant et en hurlant comme un malade. Delagard le frappa au visage et Struvin referma les mains sur sa gorge et serra jusqu’à ce qu’il se calme.
— Emmène-le à bord de son navire, ordonna Delagard à Cadrell. Et veille à ce qu’il y reste jusqu’à ce que nous levions l’ancre.
Les deux derniers jours, des groupes de Gillies s’avancèrent jusqu’à la frontière entre les deux territoires, hautes silhouettes immobiles à l’air impénétrable, et observèrent de loin les humains, comme pour s’assurer qu’ils se disposaient bien à vider les lieux. Tout le monde avait maintenant la conviction qu’il n’y aurait pas de grâce, que l’ordre d’expulsion ne serait pas levé. Les derniers à en douter ou à refuser de l’admettre étaient contraints de baisser pavillon sous la pression de ces yeux ternes et fixes, au regard implacable. Sorve leur était interdite à jamais et Grayvard serait leur nouvelle patrie. C’était une chose réglée.
Juste avant la fin, à quelques heures du départ, Lawler se rendit à l’endroit le plus écarté de l’île, du côté opposé à la baie, là où la haute levée faisait face à l’océan. Il était midi et la réverbération du soleil faisait miroiter les eaux.
De son poste d’observation, il fixa son regard sur le large et s’imagina naviguant en pleine mer, loin de toute côte. Ce qu’il voulait savoir, c’est s’il avait toujours peur de cet univers liquide sur lequel il allait s’aventurer quelques heures plus tard.
Mais non. Toute la peur qui semblait s’être retirée de lui la nuit où il s’était soûlé avec Delagard n’était pas revenue. Lawler regardait au loin et il ne voyait que l’océan. Très bien, il n’y avait rien à craindre. Il allait troquer l’île contre un navire, en fait une sorte d’île miniature. Qu’avait-il à redouter par-dessus tout ? Que son navire soit envoyé par le fond par une tempête ou fracassé par la Vague et qu’il périsse en mer. De toute façon, il fallait bien mourir un jour. Rien de nouveau là-dedans. Mais il n’était pas si fréquent qu’un navire fût perdu corps et biens et ils avaient de grandes chances d’atteindre Grayvard sains et saufs. Il prendrait pied sur une autre île et commencerait une nouvelle vie.