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La mort du petit cheval

Электронная книга - «La mort du petit cheval». Краткое содержание книги:

« Vous le savez, je n'ai pas eu de mère, je n'ai eu qu'une Folcoche. Mais taisons ce terrible sobriquet dont nous avons perdu l'usage et disons : je n'ai pas eu de véritable famille et la haine a été pour moi ce que l'amour est pour d'autres. »
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Comptes, décomptes… Je le sais, mon père n'avait pas grande fortune mobilière. L'essentiel des revenus de la famille vient de la confortable dot de Madame Veuve. Il y a aussi les fermes. Pourquoi Me Saint-Germain ne parle-t-il pas de La Belle Angerie, de ses meubles, de ses tapisseries ? Marcel là-bas avale sa respiration comme un œuf dur. Attaquons.

— En ce qui concerne La Belle Angerie, que personne n'est capable de racheter, je pense que nous pourrons demeurer indivis.

— Hein ? fait le notaire, dont les mains voltigent, emportées par un ouragan de stupéfaction.

Tous les cous, dévissés d'un quart de tour, se sont tournés vers moi ; tous les visages expriment le même étonnement, intense et candide. Quel est ce petit garçon ? De quelle lune tombe-t-il ?

— Voyons, voyons, balbutie Me Saint-Germain, vous savez bien que votre père, démissionnaire et ne disposant plus de ressources suffisantes, a vendu son domaine en viager, au mois d'octobre. L'acheteur lui en a donné un demi-million, celui dont je vous parlais tout à l'heure ; il lui assurait aussi une forte rente. Le malheur a voulu que votre père disparaisse…

Mme Rezeau joint les mains, pitoyable.

— Ah ! j'en conviens, gémit-elle, c'est une bien mauvaise affaire. Mais mon pauvre mari aurait dû vivre encore vingt ans, nous ne pouvions pas prévoir sa mort. Me voici sans maison et bien heureuse que l'acheteur accepte de me garder comme locataire !

Dans cinq minutes, il va falloir la plaindre. Les « arrangements », eux aussi, commencent à devenir clairs. Allons jusqu'au bout, malgré les yeux de Monique.

— Et les meubles ?

— La Belle Angerie a été vendue meublée, reprend ma mère avec une vivacité qui la trahit.

De mieux en mieux ! II ne manque plus qu'un maillon à la chaîne.

— A qui ?

Marcel est écarlate, le notaire se tasse dans son fauteuil. Madame Veuve fait front.

— De quoi te mêles-tu ? La Belle Angerie est vendue et ne figure pas à la succession, un point, c'est tout. Ton père n'avait pas, je pense, besoin de ton autorisation pour disposer de son bien et vivre décemment ses vieux jours.

Mais Fred, trouvant une minute d'audace, se penche vers moi.

— L'acheteur, c'est M. Guyare de Kervadec, ricane-t-il.

Voilà le pot aux roses ! J'ai compris. Je réfléchis très vite, je tâche de prendre une décision et surtout une attitude avantageuse, tandis que Me Saint-Germain, se trompant sur mon silence, tire rapidement du dossier des pièces toutes préparées. Il a soudain l'air très pressé. Comme dans un rêve, je l'entends murmurer : « Voulez-vous signer, Madame… ici… et là… puis là… Je vous remercie. » Mme Rezeau se soulève, appose son rude paraphe et retombe dans son fauteuil. Je sens son regard qui me surveille : c'est lui maintenant qui cherche le mien, vainement. J'observe Marcel qui se détache de sa chaise, pesamment : soixante hectares, un par minute, lui tombent sur le dos depuis une heure. Il signe, imperturbable. C'est le tour de Fred. Mais Fred hésite, regarde successivement le stylo que lui tend la main accueillante du polytechnicien, puis sa mère, puis moi-même.

— Ne signe rien.

Je suis debout. Je croise les bras, je martèle mes mots :

— Résumons-nous. Mme Rezeau, nantie d'une procuration générale et agissant au nom de notre père, très malade, a vendu en dernière minute la propriété et ses meubles, c'est-à-dire l'essentiel de la succession, pour une somme dérisoire.

— Un viager ! rétorque M' Saint-Germain, tandis que Mme Rezeau se contracte, fait de violents efforts pour rester dans son rôle.

— Un viager de tout repos : mon père était déjà condamné. Et qui achète la propriété ? M. Guyare de Kervadec, le futur beau-père de Marcel. Parions qu'avant un an elle sera revenue dans la famille, au bénéfice d'un seul, avec un bon petit usufruit pour Mme Rezeau. Le tour est classique. Par ailleurs, si le demi-million représente le prix de vente et doit être retiré de la fortune mobilière, le compte n'y est plus. Je ne demande même pas ce que sont devenus l'argenterie et les bijoux… Il s'agit là d'une spoliation, les tribunaux décideront.

On entend un bruit sec : lâché par Fred, le stylo vient de tomber. Marcel s'avance, les mains en avant, comme s'il voulait protéger sa mère. Quant à celle-ci, dépouillant sa faiblesse, ruse inutile, elle se redresse d'un seul coup, tel Sixte-Quint après l'élection. Elle gesticule, fait voler ses voiles : on dirait une araignée au centre de sa toile.

— Tu peux faire ce que tu voudras, vocifère-t-elle. J'ai tout prévu. Le patrimoine ne tombera pas aux mains d'un vaurien qui depuis dix ans ne fait que des sottises, qui nous humilie de toutes les manières, qui détruit tout ce que nous avons de sacré. Un valet de chambre ! Un camelot ! Un raté qui vient de faire le plus stupide des mariages…

C'est curieux, la voix de ma mère manque de naturel ; elle déclame, elle s'enroue, elle reprend péniblement son souffle pour lancer, tragique :

— Un mariage qui a tué ton père !

Marcel s'efforce de l'entraîner. Me Saint-Germain est au supplice et postillonne en vain des « Voyons, voyons ! » du côté de ma mère, et des « Très légal, vous savez ! » de mon côté. La vieille, déchaînée, s'en prend maintenant au chef de nom et d'armes.

— Toi, le matelot, tu peux boucler ta valise. Ne compte plus sur moi pour te tirer d'affaire. Ah ! vous faites une jolie paire, tous les deux.

Nous y passerons tous, même Monique, qui s'avance, souriante. (Je sais pourquoi elle sourit : elle sait enfin à quoi s'en tenir.) Elle a le tort de mettre la main sur mon épaule, de murmurer : « Allons-nous-en, chéri ! » Elle répondra immédiatement du crime de tendresse. Sur le pas de la porte, échappant au bras de Marcel, Madame Mère se retourne et crache une dernière tirade :

— Vous, la midinette, tenez-le-vous pour dit : vous ne ferez jamais partie de la famille.

Dans un éclair a lui la dent d'or. Ah ! écraser cette dent, son maxillaire et sa tête ! Mais voici une autre lueur : la main de ma femme, où brille une légère alliance, me saisit le poignet, impérieuse. Une Monique inattendue, insensible à l'humiliation, apparemment invulnérable, répond d'une voix suave :

— Vous avez donc une famille, Madame ?

Nous n'avons plus rien à faire ici. Nous repartons. J'aurais voulu auparavant aller sur la tombe de mon père, mais Fred, qui vient de faire un saut jusqu'à La Belle Angerie et nous a rattrapés sur la route, m'explique, tout essoufflé :

— M. Rezeau est mort à l'hôpital de Segré où, par souci d'économie, l'avait fait transporter son épouse attentionnée… A propos, sais-tu le dernier tour que vient de me jouer cette inconsolable veuve ?… Elle a exigé que je fasse ma valise devant elle, comme le jour où nous sommes partis au collège. Elle m'a fouillé, pour être bien sûre que je n'emporte rien de ce qu'elle nous a volé. Elle n'a pas changé, la douairière !

« Douairière » me plaît. La vraie Mme Rezeau, doublement vivante, c'est ma femme dont je suis actuellement très fier, parce qu'elle a su lancer le mot de la fin. Pourtant, si l'ancienne n'a point changé, d'où vient le sentiment qu'elle m'inspire aujourd'hui ? La première colère passée, je ne retrouve plus cette fureur profonde, qui soutint ma jeunesse, qui avait conclu avec l'adversaire un pacte d'inimitié. Nos grands heurts passés n'étaient pas aussi pénibles que celui-ci : ils étaient parfois exaltants. Notre haine a dégénéré : son admirable gratuité sombre dans des questions de gros sous.

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