Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
— Le sublime n’est pas toujours beau.
— Exact. Ça transcendait la beauté, vraiment. Une fois, je suis sorti me promener dans les dunes du pôle, vous voyez ce que je veux dire… Et puis… et puis je me suis dit que nous avions déjà une Terre, vous voyez ? Nous n’avions pas besoin d’une Terre ici. Ils ont érodé la planète sur laquelle nous étions arrivés. Ils l’ont détruite ! Et maintenant, c’est… n’importe quoi. Un genre de parc de loisirs. Un laboratoire d’essai pour nos nouvelles plantes, nos animaux, tout ça. Tout ce que j’aimais tant au début a disparu. Vous ne le verrez plus nulle part.
Il la voit à peine hocher la tête dans le noir.
— Alors, le travail de toute votre vie…
— Inutile ! Tout ça pour rien.
Il ne peut s’empêcher de laisser paraître une certaine frustration dans sa voix. Soudain, il n’a plus envie de se retenir, il veut qu’elle comprenne ses sentiments. Il la regarde, dans le noir.
— Trois cents années vécues en pure perte ! J’aurais aussi bien pu…
Il ne sait que dire.
Un long silence.
— Au moins, vous vous en souvenez, dit-elle tout bas.
— À quoi bon ? Je préférerais tout oublier, je vous assure.
— Ah. Vous ne savez pas quel effet ça fait.
— Oh, le passé ! Ce foutu passé ! Il n’a rien de génial. Ce n’est qu’une chose morte.
Elle secoue la tête.
— Le passé ne meurt jamais. Vous connaissez Sartre ?
— Non.
— C’est bien dommage. Pour des gens qui vivent aussi longtemps que nous, son œuvre peut être d’une aide réelle. Par exemple, à plusieurs reprises, il suggère qu’il y a deux façons de considérer le passé. On peut y voir une chose morte, à jamais figée ; qui fait partie de soi mais qu’on ne peut pas changer et dont on ne peut pas changer le sens. Dans ce cas, votre passé limite ou même domine ce que vous pouvez être. Mais Sartre n’est pas d’accord avec cette vision des choses. Il dit que le passé est constamment modifié par ce qu’on fait dans le moment présent. Le sens du passé est aussi fluide que notre liberté dans le présent, parce que chacune de nos actions nouvelles peut tout remettre en perspective !
Roger émet un grognement.
— C’est l’existentialisme.
— Appelez ça comme vous voudrez. Ce qui est sûr, c’est que ça fait partie de sa philosophie de la liberté. Pour Sartre, le seul moyen de nous approprier notre passé – et moi j’ajoute : que nous nous en souvenions ou non – consiste à y ajouter de nouvelles actions qui lui confèrent une valeur nouvelle. Il appelle ça « assumer son passé ».
— Ce n’est pas toujours possible.
— Pour Sartre, si. Pour lui, le passé est toujours assumé, parce que nous n’avons pas la liberté de cesser d’y ajouter de nouvelles valeurs. La seule question est de savoir ce que seront ces valeurs ; ce n’est pas de savoir si on va assumer son passé, c’est comment.
— Et pour vous ?
— Sur ce point, je le suis totalement. C’est pour ça que je lis son œuvre depuis plusieurs années. Ça m’aide à comprendre les choses.
— Hum, fait-il d’un ton méditatif. Vous avez fait des études d’anglais, à la fac, vous le saviez ?
Elle ignore sa remarque.
— Alors, dit-elle en lui flanquant un petit coup d’épaule, vous n’avez plus qu’à décider comment vous allez assumer votre passé. Maintenant que votre Mars a disparu.
Il réfléchit.
Elle se lève.
— Il faut que je m’occupe de la logistique en prévision de la journée de demain.
— D’accord. On se revoit tout de suite, à l’intérieur.
Un peu déconcerté, il la regarde s’éloigner, grande silhouette noire qui se découpe en ombre chinoise sur le ciel. La femme dont il se souvient n’était pas comme ça. À la lumière de ce qu’elle vient de dire, pour un peu, cette idée le ferait rire.
Pendant quelques jours après cela, tous les membres de l’équipe s’échinent à transporter le matériel au camp numéro trois, sauf deux d’entre eux qui sont envoyés, chaque jour, en reconnaissance pour repérer la voie qui mène au camp suivant. Il se trouve qu’il y a, dans le Goulet même, une voie qui permet de treuiller le matériel, lequel est presque complètement monté au camp numéro trois dès son arrivée au camp numéro deux. Tous les soirs, il y a un point radio au cours duquel Eileen évalue les stocks, jongle avec la logistique de l’escalade et donne les ordres pour le lendemain. Depuis le premier soir, Roger écoute sa voix transmise par les ondes, intéressé par sa relaxation, sa façon de décider, au vu et au su de tout le monde ; l’aisance avec laquelle elle change de ton en fonction de son interlocuteur. Il décide qu’elle est très bonne dans son métier et se demande si leurs conversations font partie de son savoir-faire. Quelque part, il pense que non.
Roger et Stephan prennent la tête très tôt, dès les miroirs de l’aube, et gravissent rapidement les cordes fixes au-dessus du camp numéro trois, à la lumière de leurs lampes frontales, celle des miroirs étant insuffisante. Ce départ matinal met Roger en pleine forme. En haut du passage, les cordes fixes sont assujetties à un nid de pitons, dans une vaste faille désagrégée. Le soleil se lève et baigne soudain la paroi de sa lumière blafarde. Roger continue à grimper, confirme les signaux pour l’ancrage et entame l’escalade du Goulet.
Il est enfin premier de cordée. Il n’y a plus de guide-rope au-dessus de lui pour s’assurer. Il n’y a que l’immense falaise noire, rugueuse, qui a l’air plus verticale que jamais. Roger choisit la paroi de droite et grimpe sur une butte arrondie. La roche est de l’andésite bosselée, délitée, noirâtre, parfois d’un gris rougeâtre dans la lumière blafarde du matin. La paroi noire du Goulet est plus lisse, stratifiée comme une ardoise au grain très grossier, occasionnellement rompue par des fissures horizontales. À la jonction entre le fond et la paroi latérale, les fissures s’élargissent un peu, offrant par endroits des prises parfaites pour les pieds. Grâce à elles et aux nombreuses bosses de la paroi, Roger arrive à se hisser vers le haut. Il s’arrête plusieurs mètres au-dessus de Stephan dans une faille qui lui offre une bonne vue vers le bas et fixe un piton. Le seul fait de le prendre dans son logement, à sa ceinture, est une tâche ardue. Quand il est en place, il fait passer une corde dans l’anneau et lui imprime une secousse. Ça a l’air de tenir. Il recommence à monter. Il a les pieds écartés, l’un dans une fissure, l’autre sur une bosse, et il palpe, avec les doigts, une fissure située juste au-dessus de sa tête. Il monte encore, les deux pieds sur une bosse, à l’intersection des parois, la main gauche tendue sur la paroi arrière du Goulet, cramponnée à une petite indentation. Un souffle âpre lui racle la gorge. Il a les doigts gelés, engourdis. Le Goulet s’élargit, devient moins profond, et la jonction entre la paroi latérale et le fond devient une rampe étroite, abrupte, indépendante. Un quatrième piton, et le tintement des coups de piolet emplit l’air matinal. Un nouveau problème : la roche désagrégée de la rampe ne présente pas de bonnes fissures, et Roger doit effectuer une traversée au milieu du Goulet pour trouver une meilleure voie vers le haut. S’il dévisse, il pendulera et heurtera la paroi latérale. Or il est dans la zone de chute de pierres. La paroi latérale gauche, vite, un piton. Problème résolu. Il aime l’immédiateté de la résolution des problèmes posés par l’escalade, bien qu’en cet instant il ne soit pas conscient de ce plaisir. Un rapide coup d’œil vers le bas : Stephan est à une bonne distance en dessous de lui ! Il se concentre à nouveau sur la tâche en cours. Un replat aussi large que sa botte lui offre un point d’appui. Il reste un moment collé là, reprend son souffle. Une traction sur la corde – c’est Stephan. Il a déroulé la corde. Bon travail, se dit-il en pensant à la façon dont il ouvre la voie. Il regarde, vers le bas du Goulet, la longue piste tracée par la corde verte qui serpente de piton en piton. Peut-être un meilleur moyen de traverser le Goulet de droite à gauche ? Le visage casqué de Stephan hurle quelque chose dans sa direction. Roger fixe trois pitons et ancre la corde. « Remontez ! » crie-t-il en réponse. Il a les doigts et les mollets endoloris. Il a tout juste la place d’appuyer la pointe de ses fesses sur le replat où il a posé ses bottes : un monde immense s’étale là, sous le soleil matinal, d’un rose éclatant ! Il aspire l’air à grandes goulées et assure la montée de Stephan, remontant la corde et l’enroulant soigneusement. Pour le prochain passage, ce sera au tour de Stephan d’être premier de cordée. Roger aura un peu plus de temps pour rester assis sur son replat et ressentir la solitude intense de sa position dans cette désolation verticale. « Ah ! » dit-il. Sortir du monde en grimpant…