Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Il revient à la fenêtre.
— Ecoutez, crie-t-il aux personnes présentes, je ne vous veux aucun mal ! Vous n’avez pas besoin de m’enfermer !
Ils rient. Deux jeunes hommes s’approchent et le considèrent gravement. Un des deux porte la main à sa bouche et enduit laborieusement sa paume de salive. Puis il la présente à son compagnon qui presse sa main contre la sienne, et ils éclatent tous deux d’un rire sauvage. Micael les regarde, complètement désorienté. On lui a raconté des tas de choses à propos des coutumes barbares dans les communes. Primitives, incompréhensibles. Les deux hommes lui disent quelque chose qu’il devine méprisant et s’éloignent. Une fille vient prendre aussitôt leur place à la fenêtre. Quinze, seize ans. Entre ses seins lourds et bronzés pend une amulette de forme phallique. La fille la caresse devant Micael d’une façon qui ressemble à une invite sexuelle.
— Je voudrais bien, répond-il, si tu pouvais seulement me faire sortir de là.
Il passe son bras entre les barreaux pour la toucher. Elle recule d’un bond, le regard féroce, et lance sa main gauche en avant – le pouce replié en-dessous et les quatre autres doigts pointés vers lui – certainement une obscénité. Elle s’en va. Des gens plus âgés viennent la remplacer. Une femme se tape le menton sur un rythme lent, obstiné et apparemment irrégulier ; un vieillard applique consciencieusement la paume de sa main gauche trois fois sur son coude droit ; un autre se baisse, pose ses mains sur le sol et se redresse, élevant les bras au-dessus de sa tête, mimant peut-être la croissance d’une grande plante, ou l’édification d’une monade urbaine. Quoi qu’il en soit, il éclate d’un rire aigu et s’éloigne en titubant. À présent, il fait presque nuit. Dans la semi-obscurité et la poussière, Micael distingue une armada d’engins épandeurs qui atterrissent sur le terre-plein, tels des oiseaux revenant au nid au crépuscule, et des douzaines de machines agricoles multipodes rentrant des champs. Les spectateurs disparaissent ; Micael les voit entrer dans les autres bâtiments ceinturant la place. Cet endroit si étrange le fascine à tel point qu’il en oublie l’incertitude et la précarité de son sort. Vivre si près de la terre, marcher toute une journée sous le soleil, ignorer à ce point toutes les richesses et les avantages d’une monade urb…
Une fille armée vient de lui apporter son dîner. Elle ouvre la porte d’un coup sec, dépose un plateau et repart sans ouvrir la bouche. Des légumes cuits, un potage léger, des fruits rouges inconnus et une capsule de vin frais ; les fruits sont quelque peu tapés et un peu trop mûrs à son goût, mais le reste du repas est excellent. Il mange avidement. Il revient à la fenêtre après avoir nettoyé le plateau. Le centre de la place est vide. Sur le pourtour, huit ou dix hommes, de toute évidence une équipe de maintenance, sont au travail sur des machines agricoles éclairées par trois globes lumineux. La cellule maintenant baigne entièrement dans l’obscurité. Comme il n’y a rien d’autre à faire, Micael enlève ses vêtements et étale les couvertures. Sa longue marche l’a épuisé, mais il ne trouve pas le sommeil tout de suite ; son esprit travaille furieusement, envisageant toutes sortes de possibilités. On l’interrogera sans doute demain. Il doit bien exister quelqu’un par ici qui parle la langue des monades. Avec un peu de chance il arrivera bien à faire la preuve de sa bonne foi. Un sourire ouvert, un genre sympathique, l’air innocent. Peut-être même lui donneront-ils une escorte qui l’accompagnera jusqu’aux limites de leur territoire vers l’est, vers la mer. Mais sera-t-il arrêté dans chaque commune ? Perspective guère réjouissante. Existe-t-il une route qui évite la zone agricole ? – à travers les ruines des anciennes cités, peut-être. Mais c’est là que vivent les hommes sauvages. Les fermiers, eux, au moins, sont civilisés dans leur genre. Micael se voit en train de cuire au milieu des ruines envahies par des hordes de cannibales dans l’ancienne Pittsburgh, par exemple. Ou dévoré tout cru. Pourquoi les fermiers sont-ils tellement soupçonneux ? Que risquent-ils de la part d’un pauvre errant solitaire comme moi ? Non, tout cela n’est que la manifestation de la xénophobie naturelle sécrétée par une culture isolée. Comme nous interdisons à un fermier de se promener librement dans une de nos monades urbaines. Mais, bien sûr, nous vivons, nous, dans des systèmes clos. Tout le monde y est répertorié, vacciné, assigné à sa propre place. Ici, les choses sont tout de même plus souples, non ? Ils ne devraient pas craindre les étrangers. C’est ce dont je dois les convaincre.
Il sombre dans un sommeil agité.
Une musique discordante, brutale et inquiétante le réveille bientôt. Il n’y a pas plus d’une heure ou deux qu’il s’est endormi. Il s’assied. Des ombres rouges dansent sur les murs de sa cellule. Des projections lumineuses ? Le feu dehors ? Il se précipite à la fenêtre. Oui. Un immense tas de branchages, de souches, de débris et de végétaux séchés est en train de brûler au centre de la place. Micael n’a encore jamais vu un feu réel – quelquefois sur l’écran – et la vue de ce brasier le terrifie tout en le ravissant. Ces langues incandescentes qui se dressent, se contorsionnent avant de disparaître – où vont-elles ? D’où il est, il sent la chaleur sur son visage. Ce flux incessant de flammes aux formes sans cesse renouvelées – quelle merveilleuse beauté ! Quel danger menaçant aussi ! Ne craignent-ils pas de laisser un feu pareil au centre de la commune ? Il y a, bien sûr, une large bande de terre nue tout autour que le feu ne peut traverser. La terre ne brûle pas, mais…
Il détourne difficilement son regard de la frénésie hypnotique du bûcher. Un peu sur la gauche, une douzaine de musiciens sont assis, serrés les uns contre les autres. Leurs instruments sont étonnants, carrément médiévaux : là, on souffle, là on frappe, là il faut gratter, là il faut pincer. Les sons d’ailleurs sont irréguliers et imprécis, vibrant presque à la bonne hauteur, mais à côté d’une bribe de ton. L’à-peu-près humain. Micael, qui pourtant n’a pas une ouïe très subtile, s’agace de ces minimes mais perceptibles variations. Les fermiers eux, ne semblent pas les remarquer. Leur oreille, au contraire de la sienne, n’est pas faite à la perfection mécanique de la musique scientifique moderne. Ils sont des centaines – peut-être toute la population du village – assis en rangs irréguliers autour de la place, dodelinant de la tête, attentifs aux mélodies plaintives et perçantes, et marquant le rythme en martelant le sol de leurs pieds et en frappant leur coude de la main. Les lueurs flamboyantes en font une assemblée de démons ; leurs corps à moitié nus luisent et rougeoient fantastiquement. Il y a quelques enfants, mais peu. Deux ici, trois là ; beaucoup de couples sont accompagnés d’un seul enfant, et certains n’en ont même pas. Micael est comme assommé par ce qu’il vient de découvrir : ici, on limite les naissances. Il frissonne d’horreur. L’instant d’après il s’amuse de la violence de sa réaction involontaire. Quels que soient les gènes que je porte, je suis conditionné pour être un homme urbmonadial.