Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
La musique devient de plus en plus sauvage. Le brasier gronde. La danse commence. Micael une fois de plus est surpris ; il s’attendait à des mouvements désordonnés et effrénés, des bras et des jambes se balançant hystériquement dans tous les sens. Or, au contraire, c’est une suite contrôlée et formelle de mouvements, se succédant dans une discipline parfaite. Les hommes sont sur un rang, les femmes sur un autre – en avant – en arrière – changer de partenaire – les coudes hauts – la tête en arrière – les genoux fléchis – maintenant hop – tournez – reformez les rangs – tenez-vous les mains. Le rythme, quoique toujours distinct et cohérent, s’accélère. Une sorte de rituel gestuel. Les yeux sont immenses, les lèvres closes. Ce n’est pas un divertissement, réalise-t-il soudain, c’est une cérémonie religieuse. Les rites de la commune. Que va-t-il se passer maintenant ? Est-ce lui l’agneau pour le sacrifice ? La Providence leur a envoyé un homme des monades, quelle aubaine ! La panique le gagne. Il cherche partout quelque chose qui rappelle un chaudron, une broche, un pieu, n’importe quoi qui puisse servir à le faire cuire. On raconte tant d’histoires sur les coutumes des fermiers ; lui les avait toujours rejetées, les considérant comme des sornettes d’ignorants. Mais peut-être avait-il tort ?
Quand ils viendront me prendre, décide-t-il, je fonce sur eux et j’attaque le premier. Mieux vaut être tué d’un seul coup que périr sur l’autel du village.
Il y a déjà une demi-heure que la fête a commencé, et personne n’a encore jeté un coup d’œil vers sa cellule. Pas le moindre arrêt n’est venu interrompre la danse. Luisants de sueur, les fermiers semblent des figures de cauchemar, inquiétants et grotesques. Des seins qui tressautent ; des narines pincées ; des yeux écarquillés. Des branches sont jetées dans le feu. Les musiciens s’excitent et se stimulent mutuellement. Et là, que se passe-t-il ? Des silhouettes masquées entrent sur la place et s’avancent solennellement. Trois hommes et trois femmes. Leurs visages sont cachés derrière des échafaudages sphériques et compliqués. Cauchemardesque ! Bestial ! Laid ! Les femmes portent des paniers ovales dans lesquels sont exposés les produits de la commune : graines, épis séchés, farines. Les hommes se tiennent autour d’un septième personnage, une femme – deux d’entre eux lui tiennent les bras et l’autre la pousse dans le dos. Elle est enceinte… de six ou peut-être même sept mois. Elle ne porte pas de masque. Son visage est tendu et figé, les lèvres serrées, les yeux immenses et effrayés. Ils la jettent à terre à côté du brasier et s’immobilisent. La femme se met à genoux. La tête baissée ; ses longs cheveux touchent presque le sol – ses seins gonflés se balancent au rythme précipité de sa respiration. Un des hommes masqués – il est impossible de ne pas penser à eux comme à des prêtres – entonne une invocation psalmodiée. Une des femmes place un épi de maïs dans chacune des mains de la femme enceinte. Une autre saupoudre son dos de farine qui reste agglutinée à la transpiration. La troisième lui verse des graines dans les cheveux. Les deux autres hommes se joignent au chant. Les mains soudées aux barreaux de sa cellule, Micael se sent soudain projeté à des milliers d’années en arrière, à quelque festival néolithique. Il ne peut croire qu’à une seule journée de marche d’ici s’élèvent les mille étages de Monade Urbaine 116.
À présent la libation est terminée. Deux des officiants soulèvent sans ménagement la femme enceinte. Une fois debout, une des prêtresses déchire la bande d’étoffe qui recouvre son ventre. Un hurlement jaillit de la foule. On la tourne et la retourne pour bien exposer sa nudité à tous. Le ventre lourd et protubérant, la peau tendue brille sous l’éclat du feu. Les hanches larges, les cuisses solides, les fesses épaisses. Ce n’est pas fini ; Micael en a le sinistre pressentiment. Luttant contre la terreur, il presse son front contre les barreaux. Est-ce elle et non lui la victime pour le sacrifice ? L’éclair d’une lame, le fœtus arraché des entrailles comme une offrande horrible aux dieux des moissons ? Oh, non, je vous en supplie. Peut-être a-t-il été choisi pour faire office d’exécuteur ? Son esprit enfiévré construit d’atroces images : il se voit tiré hors de sa cellule, jeté sur la place – un poignard dans la main – la femme est étendue, écartelée, à côté du feu – son ventre pointe en l’air – les prêtres chantent – les prêtresses sautent sur place… on lui mime (pantomime hideuse) ce qu’il doit faire… on lui désigne la courbe saillante du ventre… des doigts tracent et indiquent l’endroit recommandé de l’incision – et la musique croît sans cesse jusqu’à une stridence folle, et les flammes montent, montent… Non ! Non !
Il se détourne, se cachant les yeux de la main. Il a la nausée. Il frissonne. Quand il peut enfin affronter à nouveau le spectacle, il voit que les spectateurs se dressent et s’approchent en dansant de la femme à genoux. Celle-ci se lève lentement. L’air égaré, elle tient les épis. Elle titube sur place, les cuisses serrées, les épaules ramenées en avant sur la poitrine, d’une façon indiquant qu’elle a honte de sa nudité. Les villageois gambadent et gesticulent autour d’elle, hurlant des injures de leurs voix rauques. Ils lui font aussi le geste insultant avec les quatre doigts que la fille avait fait à Micael. Ils la montrent, se moquent d’elle, l’accusent. Peut-être est-ce une sorcière condamnée ? Une épouse adultère ? La femme semble se recroqueviller sur elle-même. Et soudain la foule se referme sur elle. Micael les voit la frapper, la bousculer. Certains lui crachent dessus. Par dieu, non !
— Laissez-la ! hurle-t-il. Espèces de sales minables, laissez-la !
Mais ses cris sont noyés sous la musique. Une douzaine d’hommes ont formé un cercle autour d’elle et s’amusent à la pousser entre eux. La malheureuse rebondit, bascule, recule, avance, tenant à peine sur ses jambes. De grosses mains se posent sur ses seins, les écrasent, avant de la projeter à nouveau en avant. Elle hoquette. La terreur la défigure. Elle cherche à s’échapper, mais le cercle est infranchissable. Quand elle tombe finalement, ils la redressent brutalement et la font passer en tourbillonnant de mains en mains. Puis le cercle s’ouvre. D’autres s’approchent d’elle. De nouveaux sévices. Les coups sont portés mains ouvertes et très fort, mais aucun ne semble frapper au ventre. Du sang coule le long de son menton jusque sur ses seins, et dans une chute elle s’est écorché un genou et a une fesse à vif. Elle boite aussi ; elle a dû se tordre la cheville. Sa nudité la rend encore plus vulnérable. Elle n’essaye même pas de se défendre ou de protéger son ventre gonflé. Les mains crispées sur les épis de maïs, elle accepte son supplice, se laissant bousculer, laissant les mains anonymes et agressives la pousser, la pincer, la frapper. Et sans cesse, le cercle se referme autour d’elle. Combien de temps pourra-t-elle encore supporter cela ? La mort est-elle le but de cette cérémonie ? Un avortement provoqué par les coups devant tout le village ? Micael ne peut rien imaginer de plus horrible. Il ressent les coups comme si c’était lui qu’on frappait. S’il en avait le pouvoir, il tuerait bien chaque membre de cette foule. Mais n’éprouvent-ils aucun respect pour la vie ? Cette femme devrait être vénérée, au lieu de quoi ils la torturent.