Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Finalement il partira sans rien dire à personne.
Il sait comment utiliser l’immense machine pour ses propres besoins, ce qui réduit considérablement les difficultés. Ce jour-là il est seulement un peu plus éveillé que d’habitude, rêvant un peu moins. Il connecte les nœuds, répondant immédiatement aux impulsions fugitives vibrant dans les immenses ganglions du bâtiment géant : réquisition de nourriture, statistiques de natalité et de létalité, rapports atmosphériques, augmentation du seuil d’amplification d’un centre sonore, réapprovisionnement en drogues des distributeurs automatiques, schémas de récupération de l’urine, relais de communications, et cætera, et cætera, et cætera. Tout en effectuant son travail, il ouvre un nœud d’un doigt négligent, se ménageant ainsi une entrée dans le réservoir d’informations. Il se trouve à présent en contact direct avec le cerveau central, avec toute la mémoire du bâtiment. Un jaillissement cuivré de lumière dorée lui signale que l’ordinateur se tient prêt à être reprogrammé. Très bien. Il programme une autorisation de sortie au nom de Micael Statler, appartement 704 11, délivrable à tout terminal et valide à partir du moment de l’utilisation. Il se rend tout de suite compte que cette formulation autorise toutes les lâchetés ; il recompose la programmation immédiatement : valide douze heures seulement après délivrance. Avec en plus la possibilité de rentrée quand il en fera la demande. Le relais lui transmet un signal d’acceptation. Bon. À présent il enregistre deux messages, pré-programmés pour être distribués quinze heures après la délivrance du laissez-passer. L’un est adressé à Mme Micaela Quevedo, appartement 761 24. Chère sœur, j’ai osé, souhaite-moi bonne chance – je te rapporterai un peu de sable du bord de la mer. L’autre message est pour Mme Stacion Statler, appartement 704 11, expliquant brièvement où il est parti et pourquoi. Il ajoute qu’il sera bientôt de retour, qu’elle ne s’inquiète pas, que c’est quelque chose qu’il devait faire. Voici qui est réglé en matière d’adieux.
Il termine sa journée de travail. Il est 17 30. Ce serait stupide de sortir du bâtiment alors que la nuit va tomber. Il revient chez lui. Il dîne avec Stacion, joue avec les enfants, regarde l’écran avec son épouse ; puis ils font l’amour… peut-être pour la dernière fois.
— Tu es tout replié sur toi-même ce soir, Micael, lui dit-elle.
— Fatigué, explique-t-il. Il y a eu beaucoup de travail aujourd’hui.
Il la serre doucement dans ses bras, tandis qu’elle sommeille. Elle est douce, chaude et grosse. Elle grossit un peu plus chaque seconde. Dans son ventre, les cellules se divisent et se multiplient sans arrêt – la mitose magique – dieu soit loué ! Soudain l’idée de la quitter le terrifie. Mais sur l’écran apparaissent des images de paysages lointains. L’île de Capri sous le soleil couchant – la mer et le ciel gris, l’horizon et le zénith confondus, des chemins qui serpentent le long d’escarpements rocheux au milieu d’une végétation luxuriante. La villa de l’Empereur Tibère. Des bergers et des paysans vivant comme leurs ancêtres vivaient il y a dix mille ans, insoucieux des changements du monde. Ici pas de monades urbaines. Ici les amants peuvent s’aimer dans l’herbe s’ils le veulent. Retrousse-lui sa jupe. Son rire qui cascade ! les épines des églantiers griffent la peau rose de ses fesses, mais elle ne s’en occupe pas – elle remue sous toi. Ardente et chaude petite paysanne, symbole d’un primitivisme oublié. On se salit ensemble ; la terre s’immisce entre tes doigts de pied et l’herbe verdit tes genoux. Regarde là, ces hommes en haillons crasseux qui se passent une fiasque de vin doré. Ils travaillent la vigne. Comme leurs peaux sont brunes ! Comme du cuir, et c’est à cela que ressemblait vraiment le cuir – comment en être sûr ? Brunes, en tout cas. Tannées par le véritable soleil. Loin en-dessous, les vagues vont et viennent doucement. La mer au fil des siècles a sculpté fantastiquement les grottes et les rochers. Le soleil s’est caché derrière les nuages, et le ciel et la plage se sont assombris. Une petite pluie fine tombe doucement. La nuit. Les oiseaux chantent pour saluer la venue du soir. Les chèvres remuent dans leur enclos. Il se voit grimpant les sentiers escarpés, évitant les étrons fumants, s’arrêtant un instant pour toucher l’écorce rugueuse d’un arbre, ou pour goûter la chair gonflée d’une airelle. Il peut presque sentir l’eau salée qui éclabousse d’en bas. Il se voit courant à l’aube sur la plage avec Micaela. Ils sont nus tous les deux, la brume se lève, les premiers rayons rougeoyants embrasent leurs peaux encore pâles. La surface de l’eau miroite, éblouissante. Ils plongent, nagent, se laissent flotter – l’eau salée les porte souplement. Ils replongent et dansent sous l’eau, les yeux ouverts, se contemplant l’un l’autre. Les longs cheveux de Micaela s’enroulent autour de son visage. Une ligne de bulles s’étire derrière elle. Il la rattrape et ils s’étreignent. Le rivage est loin. Des dauphins les regardent aimablement. De cet inceste commis dans la fameuse Méditerranée naîtra un enfant. N’est-ce pas ici qu’Apollon aima sa sœur ? Ou était-ce un autre dieu ? Ici, la mythologie est partout. Ils se traînent et viennent rouler sur la plage. Le sable se colle à leurs corps mouillés. Leurs peaux frissonnent sous la morsure de l’air frais du petit matin. Un bout d’algue est resté accroché aux cheveux de Micaela. Un enfant accompagné d’un chevreau vient vers eux. Vino ? Vino ? Il leur tend une outre. Il sourit. Micaela caresse le petit animal. L’enfant admire son corps nu et fuselé. Si, répond Micael, vino, mais il n’a bien sûr pas d’argent – il essaye d’expliquer, mais l’enfant s’en moque. Il donne l’outre. Ils boivent largement. Le vin est frais ; il pétille, comme bouillonnant de vie. L’enfant regarde. Micaela. Un bacio ? Pourquoi pas ? dites-vous. Bien sûr. Si, si, un bacio, répondez-vous, et l’enfant s’approche de Micaela. Il pose timidement ses lèvres sur les siennes, tend les mains comme s’il voulait toucher la poitrine féminine, mais il n’ose pas. Il donne un baiser, puis se retourne en souriant, s’approche de vous, vous embrasse aussi rapidement, et s’enfuit en courant de toutes ses forces le long de la plage, suivi du petit animal. Il a laissé la fiasque. Vous la passez à Micaela. Du vin coule sur son menton – des petites perles qui brillent au soleil. Quand il ne reste plus de vin, vous lancez l’outre dans la mer. Un cadeau pour les sirènes. Vous prenez la main de Micaela. Le chemin grimpe entre les ronciers. Les pierres roulent sous vos pieds nus. La température change, et avec elle les odeurs, les bruits, le grain de la peau. Des oiseaux. Des rires. L’île enchanteresse de Capri. Devant vous apparaît l’enfant avec son chevreau. Il vous fait signe de l’autre côté d’un ravin. Hâtez-vous… Dépêchez-vous… Venez voir… ! L’écran s’assombrit. Vous vous retrouvez étendu sur la plate-forme de repos à côté de votre épouse enceinte endormie. Au 704e étage de Monade Urbaine 116.