Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Un robot jardinier s’active sur l’esplanade, taillant ici, émondant là. La machine tournoie sur son lourd socle noir et le fixe interrogativement. Micael lève le bras et montre son laissez-passer. Aussitôt, le robot se désintéresse de lui.
Maintenant, il est loin de Monade 116. Il se retourne. Il peut la voir à présent dans toute sa hauteur. Mais comment la reconnaître de 117 ou 115 ? Micael hausse les épaules. Il tourne le dos et s’engage sur un chemin qui s’écarte de l’alignement des tours. Un bassin. Il se couche à côté et plonge les bras dans l’eau. Il avance le visage et boit. Il éclabousse gaiement autour de lui. Déjà les premiers rayons de l’aube ont commencé à strier le ciel. Les étoiles ont disparu et la lune n’est plus qu’une tache à peine discernable. En hâte, il se déshabille. Puis il entre dans le bassin… lentement… soufflant quand l’eau atteint ses reins. Il nage précautionneusement, plongeant ses pieds de temps en temps pour sentir le fond boueux et froid. Là, il n’a plus pied. Les oiseaux chantent. C’est le premier matin du monde. Des lueurs pâles blanchissent le ciel silencieux. Un peu plus tard, il sort de l’eau. Il reste ainsi, nu et dégoulinant, frissonnant un peu, au bord du bassin à écouter le ramage des oiseaux. À l’est le disque rouge du soleil s’élève majestueusement. Il prend lentement conscience qu’il est en train de pleurer. Toute cette beauté. La solitude. Il est seul, et c’est la première aube. C’est bien que je sois nu ; je suis Adam. Il touche son sexe. Au loin trois monades urbaines scintillent d’un éclat nacré ; il se demande laquelle est 116. Là où se trouvent Stacion et Micaela. Si seulement elle était là avec moi en ce moment. Nus tous les deux au bord de ce bassin. Je me tournerais vers elle et m’enfoncerais dans son ventre. Et dans l’arbre, le serpent nous regarderait. Il rit. Dieu soit loué ! Il est seul et cela ne l’effraye pas le moins du monde – personne autour de lui. Il aime cette solitude. Micaela et Stacion lui manquent cependant, l’une et l’autre, toutes les deux. Il tremble. Sa verge est gonflée de désir. Il se laisse tomber sur le sol humide et noir. Il pleure encore un peu – quelques larmes chaudes qui coulent sur son visage. Le ciel devient bleu. Sa main cherche le sexe. Il mord ses lèvres. La vision de la plage de Capri défile à nouveau dans son esprit, le vin, l’enfant, le chevreau, les baisers, Micael, elle et lui nus sous la clarté matinale, et il gémit quand éclate l’orgasme. Il fertilise la terre de sa semence. Deux cents millions d’enfants à naître dans cette petite flaque gluante. Il se replonge dans l’eau puis il reprend sa route, portant ses vêtements sur le bras. À peu près une heure plus tard, il se rhabille, craignant la morsure du soleil déjà haut sur sa peau fragile de citadin.
À midi, il a laissé depuis longtemps derrière lui les esplanades, les bassins et tous les jardins soigneusement entretenus. Il a pénétré dans les territoires agricoles périphériques. Ici, le paysage est illimité et plat. D’est en ouest, s’étire le long alignement des monades urbaines. Vues d’ici, elles apparaissent comme de petites lances brillantes se détachant sur l’horizon. Aucun arbre. Aucune végétation sauvage. En fait, rien qui rappelle le chaotique et merveilleux foisonnement de verdure de Capri. Seulement de longues planches de plantes basses, séparées par des bandes de terre sombre et nue, et parfois une immense superficie entièrement vide, comme laissée au repos. Micael inspecte les planches – ce doit être des légumes. Des milliers de rangées de choses plus ou moins rondes, vrillées et enroulées sur elles-mêmes ; ensuite des milliers dressées et herbues, porteuses d’épis dansants ; puis des milliers d’une autre sorte, et ainsi de suite. Il continue à marcher et les espèces sont toujours différentes et nouvelles. Cela, est-ce du blé ? Des fèves ? Des courges ? Des carottes ? Du maïs ? Comment se retrouver au milieu de ce monde étonnant ? Les leçons de botanique de son enfance sont lointaines et depuis longtemps oubliées ; il en est réduit à deviner. Mais il doit probablement se tromper. Il arrache des feuilles ici, là et là. Il goûte des pousses et des gousses. Pieds nus, les sandales à la main, il marche voluptueusement dans les blocs de terre fraîchement retournée.
D’après lui, il se dirige vers l’est. C’est-à-dire qu’il avance vers où le soleil s’est levé. Mais maintenant, en plein midi, il devient difficile de déterminer une direction. Même la lointaine rangée de monades ne lui est d’aucun secours. À quelle distance est la mer ? Rien qu’à l’idée d’une plage, ses yeux se mouillent à nouveau. Oh, les vagues lourdes et roulantes. Le goût du sel. À mille kilomètres d’ici ? Mais qu’est-ce que c’est mille kilomètres ? Il procède par analogie. On couche une monade urbaine, puis on en ajoute une autre, puis une autre, et cætera. Cela fait donc 333 monades urbaines allongées, mises bout à bout, pour atteindre la mer, si je suis bien à 1 000 kilomètres de la mer. Le cœur lui manque. Et encore, il n’a pas une idée très réelle des distances. Peut-être que c’est 10 000 kilomètres. Il a du mal à imaginer ce que ce serait de faire 333 fois le trajet de Reykjavik à Louisville, même horizontalement. Mais avec de la patience il y arrivera. Si seulement il pouvait trouver quelque chose à manger. Ces feuilles, ce chaume, ces gousses ne le nourrissent pas. Quelle partie de la plante est comestible ? Faut-il la cuire ou non ? Comment ? Ce voyage sera plus compliqué qu’il ne l’avait prévu, mais revenir là d’où il vient – cela il n’en est pas question. Ce serait comme mourir, ou plutôt comme n’avoir jamais vécu. Il continue.
La fatigue. Il y a six ou sept heures qu’il est parti maintenant. Il se sent un peu étourdi par la faim. Par la fatigue physique aussi. La marche horizontale doit faire travailler des muscles différents. Monter et descendre des escaliers est facile ; prendre des ascenseurs ou des descenseurs est encore plus facile ; et ce ne sont pas les courtes étapes dans les couloirs de la monade qui l’ont entraîné à un tel exercice. Il a mal derrière les cuisses. Ses chevilles sont douloureuses et raides comme si les os frottaient les uns contre les autres. Les épaules se raidissent pour maintenir la tête droite. Et cette surface irrégulière et accidentée, cette terre bousculée et retournée, complique encore les choses. Il se repose un moment. Un peu plus tard, il arrive à un ruisseau, une rigole plutôt, circulant à travers champs. Il boit, se déshabille et se trempe dedans. L’eau froide le rafraîchit. Il reprend son chemin, s’arrêtant trois fois pour goûter et tâter si les épis sont mûrs. Si je suis trop loin de la monade pour revenir, et que je commence à périr de faim ? Lutter au milieu de cette immensité alors que mes forces me quittent ? Essayer de me traîner pendant des kilomètres vers la mer trop lointaine ? Mourir de faim au milieu de cet océan de verdure ? Non. Je m’en sortirai.
La solitude aussi commence à lui peser. Il s’en étonne lui-même. Dans la monade, il lui arrivait fréquemment d’être irrité par la foule. Des ribambelles d’enfants se jetant dans vos jambes, des femmes se bousculant dans les halls. Il savourait particulièrement – quelle impiété – ses heures de travail dans le dièdre, dans cette semi-obscurité, avec ses neuf coéquipiers, chacun absorbé par son propre travail dans la partie qui lui était affectée. Pendant des années, il avait rêvé avec délectation de son évasion, se laissant bercer par son cruel et rétrograde besoin de solitude. Cette solitude, il la tient enfin. Au début, il en a pleuré de joie, mais maintenant, elle ne lui semble plus aussi merveilleuse. Il se surprend à jeter des coups d’œil autour de lui, espérant, désirant une silhouette humaine. Peut-être aurait-ce été plus facile si Micaela était venue avec lui. Adam et Eve. Mais elle ne serait pas venue bien sûr. Elle est son double, plus proche de lui qu’aucune autre personne au monde, mais elle n’est pas exactement lui ; elle aussi est insatisfaite, mais jamais elle n’aurait osé commettre ce qu’il a osé. Il la voit en pensée avançant à côté de lui. Oui, c’est bien elle. De temps en temps, il s’arrête pour la coucher et la prendre au milieu des plantes verdoyantes. Sa solitude continue à l’oppresser.