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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Naturellement, j’ai intérêt à vous faire prendre le coup de sang dit l’inconnu en s’envoyant un coup de rouquin derrière la cravate. Mais je n’ai pas d’intérêt, vous le pensez bien, à vous faire pincer par la Gestapo. Au contraire. Je vous dis que le bistrot de Ricardo est plein d’agents allemands. Ce n’est pas la faute de Ricardo, bien sûr, c’est un brave type. Mais c’est celle de Riton. Actuellement, votre ami est sous le feu croisé de quatre ou cinq regards germaniques. Ces gens-là n’attendent que votre arrivée pour vous arrêter tous les deux. Et je vous jure que cette fois il n’y aura pas de recours. Ils ont amené avec eux le tueur de la bande, un nommé Jungkopf, qui abat son homme comme nous, nous mangeons un vol-au-vent. Une heure après c’est oublié.

— Ce qui fait que si je vais là-bas je suis recuit ?

— Tout ce qu’il y a de plus recuit.

— Mais mon copain ?

L’inconnu eut un geste fataliste.

— Il est bien malade. On ne pouvait pas vous sauver tous les deux. Il y a des cas douloureux où il faut faire la part du feu.

— À la vôtre, dis-je, c’est une opinion. Quant à moi, je n’ai pas l’intention de voir arrêter mon meilleur ami et d’assister à son départ pour le grand saut entre deux cognes avec tranquillité et juste ce qu’il faut de larme à l’œil. Ce garçon-là s’est mis dans le bain à cause de moi, maintenant qu’il est en difficulté je n’ai pas du tout l’intention de laisser tomber, imaginez-vous.

— De quoi diable allez-vous vous mêler ? On ne se bat pas contre les moulins à vent. Vous n’aurez pas fait quatre pas dans le bar que vous serez descendu, si vous faites le méchant. Croyez-moi sur parole. Les hommes qui vous attendent sont absolument gonflés, prêts à tout.

— Je vais quand même tenter le coup, dis-je. Je vais téléphoner à Jimmy pour lui dire de mettre les voiles le plus rapidement possible.

— Ça, c’est plus raisonnable. Les Allemands vont croire que vous ne pouvez pas venir et que vous lui fixez rendez-vous ailleurs. Votre ami aura quelques chances.

J’écartai le rideau rouge qui cachait la rue. Le soleil s’était brusquement caché et le temps assombri. Il y avait de gros nuages menaçants qui accouraient du dehors. Presque aussitôt la pluie se mit à tomber.

De mon coin on voyait parfaitement la terrasse du café de Ricardo. Le bistrot où nous nous étions réfugiés faisait partie d’un groupe d’immeubles qui s’avançait, sur la place, comme une proue de navire. Ce qui fait qu’on pouvait prendre en enfilade toute la perspective des quais.

— C’est ce que je vais faire, dis-je.

Je me levai et partis au téléphone.

— Paraît, dis-je à Jimmy quand je l’eus au bout du fil, qu’il y a dans le bistrot des gueules antipathiques…

— En effet, répondit mon copain. Il vient d’entrer successivement cinq ou six types qui ne me disent rien qui vaillent. Ils sentent l’Europe Centrale d’une lieue. En outre, il y a une grosse voiture noire arrêtée devant la porte.

— Quelle porte ? Je ne l’ai pas vue, cette bagnole.

— La porte qui donne sur la petite rue à côté. Pas sur les quais, ils ne sont pas si bêtes. Tu crois que c’est pour nous, tout ça ?

— Il paraît. On vient de me le dire.

— Alors, c’est qu’ils t’attendent, toi. Autrement ils m’auraient déjà sauté. Qu’est-ce qu’on va faire ?

— Tu le demandes ? On va tâcher de te tirer de là. Moi, pour l’instant, je suis paré.

— Qui c’est qui nous a balancés ?

— On me dit que c’est cette salope de Riton.

— Qui, on ?

— Je ne sais pas. C’est un type que je n’ai jamais vu et qui est venu me trouver dans la rue pour me dire de ne pas aller chez Ricardo.

— Tu as plus de veine que moi. Personne n’est venu m’affranchir. Et maintenant je suis au milieu de la poêle à frire.

— Mon pauvre vieux, dis-je. Je vais tout faire pour t’en tirer. Tu penses bien que je ne vais pas te laisser te dépatouiller tout seul. Je suis au premier chef responsable de cette aventure.

— Qu’est-ce que tu proposes ? Je suis incapable de construire un plan qui tienne debout. J’ai pourtant fermé la porte de la cabine. Eh bien, je sens leur regard, dans mon dos, leur regard impatient de types qui sont sûrs du résultat. Ça me démoralise.

— Profite de ce que tu es seul pour préparer ton revolver, répondis-je, on ne sait pas ce qu’il peut arriver et il faut prendre toutes les précautions. Après ça, tu vas sortir de ton trou, pas content, en grommelant. Tu laisseras entendre que le monsieur que tu attendais t’a posé un lapin et qu’il t’espère dans un autre bistrot, du côté de Fourvière, par exemple. Et que naturellement tu vas y aller immédiatement.

— Oui. Et après ?

— Et après, mon pauvre vieux, c’est au petit bonheur la chance. Dans la rue, tu as dix fois plus de chances de t’en tirer que dans le bistrot de Ricardo. D’ailleurs, si tu réussis à les amener à Fourvière, tu as là-bas un moyen épatant. Tu sais, où tu ne sais pas qu’à Lyon, c’est farci de passages, c’en est foré comme une fourmilière. Lin véritable labyrinthe. Seulement, ici, c’est pas comme à Paris, on n’avertit pas le touriste. Tu entres dans une honnête porte cochère, tu traverses une cour et tu te rends compte qu’il y a un couloir qui fait communiquer sept ou huit immeubles, de telle manière qu’on peut aller chez un ami qui perche à cent mètres de là sans avoir besoin de sortir, ni de passer dans la rue. C’est construit pour la discrétion, Lyon, c’est des maniaques de la vie privée, ils sont un peu comme les Anglais.

— Et ensuite ?

— Ben, tu n’auras qu’à tourner vivement le coin d’une rue et te fourrer dans la première porte cochère venue. C’est un véritable labyrinthe. Je ne pense pas que les Allemands soient au courant de ce détail. Ils ne se retrouveront jamais là-dedans.

— Moi non plus.

— Oh ! tu aboutiras bien quelque part, t’en fais pas. Et si tu le veux, on se retrouvera ce soir au bar des Autobus, à Perrache.

— Je le voudrais bien, mais je me demande si j’aurai cette veine, je ne me vois pas sorti de l’auberge. Ils n’ont pas l’air commode les cocos qui m’attendent à côté. C’est vrai qu’il y a de quoi. Ils doivent en avoir gros sur la patate.

— Et encore, ils ne savent pas tout. Ils ne se doutent certainement pas que c’est moi qui ai mis en l’air leurs quatre compatriotes, hier soir.

— Bon. Mon vieux Maurice, dis-moi bonne chance. Je vais tenter une sortie. J’espère quand même m’en tirer. Mais au cas où je ne reviendrais pas, je te dis adieu. Et tâche de ne pas te faire poisser. On a eu de bons jours ensemble, hein, mon vieux ?

— Ne dis pas de bêtises, fis-je, bouleversé. Tu sais bien que ça va marcher. On en a vu d’autres et de plus gratinées, n’est-ce pas, petite tête ?

— Oui, bien sûr.

— Alors, je te dis à tout à l’heure, au Bar des Autobus. Tu verras, le mec avec qui je suis nous portera bonheur. Heureusement que je l’ai rencontré, celui-là.

— Bonne chance, murmura Jimmy. Et il raccrocha.

Je sortis vivement de la cabine et repris ma place à côté de l’inconnu.

— Alors ? demanda-t-il.

— Vous aviez raison. Toute la police allemande s’est donné rendez-vous chez Ricardo. Mon copain les a reniflés. Je lui ai conseillé de jouer le type déçu par un rendez-vous manqué et d’essayer de les perdre dans Fourvière.

— C’est une bonne idée. Encore faut-il qu’il y parvienne.

J’écartai à nouveau le rideau rouge. Le quai était presque désert. La pluie avait fait rentrer tout le monde. Un vent aigre faisait valser mélancoliquement les feuilles mortes que l’hiver avait oubliées. Je ne perdais pas de vue la porte de Ricardo. Mon copain allait bientôt sortir de là.

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