Les salauds ont la vie dure
- Автор: Héléna André
- Серия: Maurice Debar #1
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions E-dite
- ISBN: 978-2846083058
- Жанр: Военная проза
Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
J’imaginais toute la scène. Avant de sortir de la cabine téléphonique, il tirait son feu de sa gaine et l’armait. Puis il le glissait dans sa poche.
Après quoi, il revenait dans la salle, les sourcils froncés. Il devait expliquer à voix haute à Ricardo, qui s’en foutait mais écoutait par politesse, que son copain lui avait fait faux bond, que c’était empoisonnant, à cette heure-ci, juste avant le déjeuner, d’être obligé de cavaler jusqu’à Fourvière, qu’il prendrait la « ficelle », parce que question de grimper les escaliers, merci bien, il ne s’en ressentait pas. L’autre approuvait toujours, avec un sourire aimable, tout en surveillant le service.
Maintenant, Jimmy remettait sa canadienne, saluait tout le monde, gagnait la porte et…
…Et je le vis sortir, effectivement, mon Jimmy. Seulement il avait les mains en l’air et un type maigre et un peu voûté lui appuyait un gros revolver dans les reins.
— Nom de Dieu ! criai-je, en sautant sur mes pieds.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda l’inconnu en écartant à son tour le rideau. Ah ! fit-il, quand il eut vu de quoi il s’agissait. Il est perdu. Ils ont dû entendre votre conversation téléphonique.
— On va voir ça, dis-je.
J’étais blanc de rage. Je ne me souciais plus de mon interlocuteur ni de la vieille patronne, ni de son clebs. Je sortis mon Colt et l’armai.
— Qu’est-ce que vous allez faire ? s’exclama l’inconnu.
— Une omelette, ricanai-je. Si Dieu le veut, je vous retrouverai ce soir à sept heures au bar des Autobus. Si je n’y suis pas à l’heure juste, vous pourrez faire dire des messes pour le repos de mon âme, elle en a bougrement besoin. Au revoir.
— Vous êtes fou ! cria le type en levant les bras au ciel.
Mais j’étais déjà dehors et je courais le plus vite possible vers Jimmy, qui m’attendait, les bras toujours en l’air au bord du trottoir. Il m’avait vu venir et souriait.
La grosse bagnole noire de la Gestapo tournait le coin de la rue, lentement. Elle allait sans doute s’arrêter devant la porte du bistrot et les autres zouaves qui en sortaient, les uns après les autres, allaient certainement y embarquer mon copain.
Ils ne m’avaient pas encore vu arriver, tout occupés qu’ils étaient de leur capture. Lorsque je fus à dix mètres, le pied de Jimmy partit en arrière. Il atteignit le Frizé au bas-ventre. Le bonhomme poussa un hurlement, se plia comme un couteau puis tomba sur le derrière avant que les autres aient eu le temps de comprendre.
C’était facile de comprendre que ça allait charbonner.
Chapitre 13
Jimmy, déjà, s’était dégagé et courait le long du trottoir. Je me dis que la première des choses à faire était d’immobiliser la bagnole, autrement cette évasion ne servirait à rien. Je m’arrêtai un peu, levai mon Colt et commençai à tirer dans les pneus.
Ces détonations achevèrent de démoraliser les flics qui ne savaient plus de quel côté il fallait se tourner. Ils étaient pris en fourchette.
L’un d’eux, cependant, qui semblait avoir plus de détermination que les autres et qui avait compris que c’était surtout moi qui étais dangereux, puisque j’avais une arme, tira son mauser et se mit à me mitrailler.
Il y a des jours où on a une veine incroyable. J’étais tellement aveuglé par la rage, grisé par les craquements secs de mon revolver que je ne réalisais plus très bien. Tout ça me semblait factice, un jeu, en somme. Je ne me rendais plus compte que le bourdonnement léger que j’entendais parfois autour de moi, était quelque chose comme le chant de la mort.
Le premier pneu arrière émit un sifflement et s’aplatit. Le second eut le même sort. Et moi je courais toujours vers la voiture, à la rencontre du type qui ne cessait de me tirer dessus. Je me rapprochai de plus en plus.
Les autres n’en revenaient pas. Ils restaient figés au bord du trottoir, comme des statues de l’étonnement. Il est vrai que cela n’avait pas duré une demi-seconde.
Devant moi, je voyais jaillir par saccades une petite flamme courte du mauser du fridolin. Mais, manque de pot, il ne parvenait pas à m’atteindre. Il s’en fallait chaque fois d’un quart de poil, mais rien à faire, la balle se perdait à chaque coup. À moins que dans mon dos, elle n’aille s’enfoncer dans le gras des fesses de quelques paisibles Lyonnais.
Les autres membres de l’équipe, qui avaient compris, se mirent à se fouiller. Je résolus d’en finir avec le type qui me canardait. Je levai mon feu et appuyai sur la détente. Détonation. Le type ne broncha pas. J’en conclus que je l’avais loupé. Je réitérai, je ne fus pas plus heureux. Et la troisième fois le percuteur claqua inutilement. Mon chargeur était vide.
Seulement, j’arrivais déjà sur le flic. J’étais sur lui, nez à nez. Je levai mon poing fermé sur le revolver et lui expédiai à toute volée un énorme gadin qui l’atteignit juste dans la tempe droite. L’inconnu s’écroula avec un gémissement.
En trois bonds je traversai le groupe allemand médusé et je me mis à la poursuite de Jimmy. Il était devant moi, courant à toutes jambes. Je ne l’avais jamais vu cavaler si vite et je ne l’aurais jamais cru capable d’une telle rapidité. À l’heure actuelle, il aurait battu Pujazon[5].
Tout en tricotant, je sortis un chargeur de ma poche, je balançai le vide et voilà mon feu à nouveau en état de marche.
Si seulement Jimmy avait la bonne idée de tourner le prochain coin de rue ! Bien sûr, c’est une chose qu’il ne manquerait pas de faire, mais il était encore loin, ce prochain coin. Il fallait dépasser le Théâtre Guignol et l’établissement de bains-douches.
Or, chaque demi-seconde était plus précieuse, pour nous, qu’un kilo d’or. Les Chleuhs, en effet, avaient enfin tiré leurs pétoires. On entendait dans notre dos une énorme fusillade, entremêlée de cris de rage et d’appels gutturaux.
Et brusquement, tonnerre de Dieu ! Je vis Jimmy lever les bras et plonger en avant. Il eut deux ou trois soubresauts et demeura immobile.
Je sentis mes jambes mollir. Je dus faire un terrible effort pour maintenir ma vitesse. Il me sembla que le temps que je mis à atteindre Jimmy durait une éternité. Et toujours, dans mon dos, le crépitement de la fusillade !
Lorsque je parvins à la portée de mon camarade, je me retournai brusquement et, à mon tour, j’ouvris le feu. J’expédiai deux ou trois pruneaux dans la direction de mes acrobates. Ils étaient restés groupés et constituaient une cible tout ce qu’il y a de chouette. L’un d’eux gesticula et descendit au tapis pour le compte.
De ce fait, les coups de feu, du côté allemand, cessèrent. Il y eut en quelque sorte un armistice.
Mais, hélas ! pour Jimmy, c’était la paix qui venait de commencer, la grande paix éternelle du Bon Dieu. Il ne me fallut pas longtemps pour m’en rendre compte. Il avait les yeux révulsés, aux lèvres un peu de mousse rose, et comme il avait la bouche ouverte, on voyait qu’il avait avalé sa langue. Foutu, ratatiné à zéro.
Ce n’était pas le moment de s’attendrir sur un cadavre, car déjà les Allemands se remettaient au travail. Alors je repris ma course. Je ne pouvais plus être d’aucune utilité à ce pauvre Jimmy. Il me fallait essayer de ne pas suivre son sort et de sauver ma peau le mieux possible. J’avais encore trop de choses à faire ici-bas.
En trois bonds, j’eus tourné le fameux coin de rue. Quelle misère ! Un tout petit instant de plus, une misérable parcelle d’éternité encore, et mon pauvre copain sauvait ses os.
Quand je pense qu’il avait été tiré par-derrière, comme un lapin ! Quand on songeait que ça se passait au vingtième siècle, ça, dans notre propre pays, par des types qui n’avaient rien à y foutre, et qu’on allait féliciter par-dessus le marché, et que certains de nos voisins, de nos compatriotes, allaient approuver, encore, ça me remuait le sang.
5
Raphaël Pujazon (né en 1918), célèbre coureur de demi-fond français dans les années 1940. Il poursuivit sa carrière après la guerre et disputa notamment des compétitions avec Alain Mimoun. (N.d.l.e.)