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Pot-bouille

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Pot-bouille
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-Fiche-moi la paix! J'en ai par-dessus la tete, de votre roman!... Tu vas me faire le plaisir d'attendre a la porte le docteur Juillerat et de me l'envoyer des son arrivee.... Surtout pas un mot a ta soeur!

Elle rentra dans la piece voisine, laissant Hortense murmurer que, Dieu merci! elle ne demandait l'approbation de personne, et qu'il y aurait bien du monde d'attrape, lorsqu'on la verrait, un jour, se marier mieux que les autres. Pourtant, elle alla guetter l'entree du docteur.

Maintenant, l'orchestre jouait une valse. Berthe dansait avec un petit cousin de son mari, pour epuiser a tour de role les membres de la famille. Madame Duveyrier n'avait pu refuser l'oncle Bachelard, qui l'incommodait beaucoup, en lui soufflant dans la figure. La chaleur grandissait, le buffet s'emplissait deja de messieurs, s'epongeant le front. Des fillettes, dans un coin, sautaient ensemble; pendant que des meres, reveuses, assises a l'ecart, songeaient aux noces toujours manquees de leurs demoiselles. On felicitait beaucoup les deux peres, M. Vabre et M. Josserand, qui ne se quittaient plus, sans echanger d'ailleurs une parole. Tous le monde avait l'air de s'amuser et se recriait devant eux sur la gaiete du bal. C'etait, selon le mot de Campardon, une gaiete de bon aloi.

Mais l'architecte, par effusion galante, s'inquietait de l'etat de Valerie, tout en ne manquant pas une danse. Il eut l'idee d'envoyer sa fille Angele prendre des nouvelles en son nom. La petite, dont les quatorze ans, depuis le matin, brulaient de curiosite autour de la dame qui faisait tant causer, fut ravie de pouvoir penetrer dans le salon voisin. Et elle ne revint pas, l'architecte dut se permettre d'entr'ouvrir la porte et de passer la tete. Il apercut sa fille debout devant le canape, profondement absorbee par la vue de Valerie, dont la gorge tendue, secouee de spasmes, avait jailli hors du corsage degrafe. Des protestations s'eleverent, on lui criait de ne pas entrer; et il se retira, il jura qu'il desirait seulement savoir comment ca tournait.

-Ca ne va pas, ca ne va pas, dit-il melancoliquement aux personnes qui se trouvaient pres de la porte. Elles sont quatre a la tenir.... Faut-il qu'une femme soit batie, pour sauter ainsi, sans se rien demancher!

Il s'etait forme la un groupe. On y commentait a demi-voix les moindres phases de la crise. Des dames, averties, arrivaient d'un air d'apitoiement entre deux quadrilles, penetraient dans le petit salon, puis rapportaient des details aux hommes, et retournaient danser. C'etait tout un coin de mystere, des mots dits a l'oreille, des regards echanges, au milieu du brouhaha grandissant. Et, seul, abandonne, Theophile se promenait devant la porte, rendu malade par cette idee fixe qu'on se moquait de lui et qu'il ne devait pas le souffrir.

Mais le docteur Juillerat traversa vivement la salle de bal, accompagne d'Hortense qui lui donnait des explications. Madame Duveyrier les suivait. Quelques personnes s'etonnerent, des bruits se repandirent. A peine le medecin avait-il disparu, que madame Josserand sortit de la piece avec madame Dambreville. Sa colere montait; elle venait de vider deux carafes d'eau sur la tete de Valerie; jamais elle n'avait vu une femme nerveuse a ce point. Alors, elle s'etait decidee a faire le tour du bal, pour arreter les indiscretions par sa presence. Seulement, elle marchait d'un pas si terrible, elle distribuait des sourires si amers, que tout le monde, derriere elle, entrait dans la confidence.

Madame Dambreville ne la quittait pas. Depuis le matin, elle lui parlait de Leon, avec de vagues plaintes, tachant de l'amener a intervenir aupres de son fils, pour replatrer leur liaison. Elle le lui fit voir, comme il reconduisait une grande fille seche, aupres de laquelle il affectait de se montrer tres assidu.

-Il nous abandonne, dit-elle avec un leger rire, tremblant de larmes contenues. Grondez-le donc, de ne plus meme nous regarder.

-Leon! appela madame Josserand.

Quand il fut la, elle ajouta brutalement, n'etant pas d'humeur a envelopper les choses:

-Pourquoi es-tu fache avec madame?... Elle ne t'en veut pas. Expliquez-vous donc. Ca n'avance a rien, d'avoir mauvais caractere.

Et elle les laissa l'un devant l'autre, interloques. Madame Dambreville prit le bras de Leon, tous deux allerent causer dans l'embrasure d'une fenetre; puis, ils quitterent le bal ensemble, tendrement. Elle lui avait jure de le marier a l'automne.

Cependant, madame Josserand qui continuait a distribuer des sourires, fut prise d'une grosse emotion, quand elle se trouva devant Berthe, essoufflee d'avoir danse, toute rose dans sa robe blanche qui se fripait. Elle la saisit entre ses bras, et defaillant a une vague association d'idees, se rappelant sans doute l'autre, dont la face se convulsait affreusement:

-Ma pauvre cherie, ma pauvre cherie! murmura-t-elle, en lui donnant deux gros baisers.

Berthe alors, tranquille, demanda:

-Comment va-t-elle?

Du coup, madame Josserand redevint tres aigre. Comment! Berthe le savait! Mais sans doute elle le savait, tout le monde le savait. Seul, son mari, qu'elle montra conduisant au buffet une vieille dame, ignorait encore l'histoire. Meme elle allait charger quelqu'un de le mettre au courant, car ca lui donnait l'air bete, d'etre toujours ainsi, en arriere des autres, a ne se douter de rien.

-Et moi qui m'echine a vouloir cacher leur catastrophe! dit madame Josserand outree. Ah bien! je ne vais plus me gener, il faut que ca finisse. Je ne tolererai pas qu'ils te rendent ridicule.

Tout le monde le savait, en effet. Seulement, pour ne pas attrister le bal, on n'en parlait point. L'orchestre avait couvert les premiers apitoiements; puis, on en souriait a cette heure, dans les etreintes plus libres des couples. Il faisait tres chaud, la nuit s'avancait. Des domestiques passaient des rafraichissements. Sur un canape, deux petites filles, vaincues par la fatigue, s'etaient endormies aux bras l'une de l'autre, la joue contre la joue. Pres de l'orchestre, dans le ronflement d'une contre-basse, M. Vabre s'etait decide a entretenir M. Josserand de son grand ouvrage, au sujet d'un doute qui, depuis quinze jours, l'arretait sur les oeuvres veritables de deux peintres de meme nom; tandis que, pres de la, Duveyrier, au milieu d'un groupe, blamait vivement l'empereur d'avoir autorise, a la Comedie-Francaise, une piece qui attaquait la societe. Mais, lorsqu'une valse ou une polka revenait, les hommes devaient ceder la place, des couples elargissaient la danse, des jupes rasaient le parquet, soulevant dans la chaleur des bougies la fine poussiere et l'odeur masquee des toilettes.

-Elle va mieux, accourut dire Campardon, qui avait jete de nouveau un coup d'oeil. On peut entrer.

Quelques amis se risquerent. Valerie etait toujours couchee; seulement, la crise se calmait; et, par decence, on avait couvert sa gorge d'une serviette, trouvee sur une console. Devant la fenetre, madame Juzeur et madame Duveyrier ecoutaient le docteur Juillerat, qui expliquait que les acces cedaient parfois a des compresses d'eau chaude, appliquees autour du cou. Mais la malade ayant vu Octave entrer avec Campardon, l'appela d'un signe, lui adressa d'abord des paroles incoherentes, dans un dernier reste d'hallucination. Il dut s'asseoir pres d'elle, sur l'ordre meme du medecin, desireux avant tout de ne pas la contrarier; et il recut ainsi ses confidences, lui qui, dans la soiree, avait deja eu celles du mari. Elle tremblait de peur, elle le prenait pour son amant, le suppliait de la cacher. Puis, elle le reconnut et fondit en larmes, en le remerciant de son mensonge du matin, pendant la messe. Octave songeait a cette autre crise, dont il avait voulu profiter, avec un desir goulu d'ecolier. Maintenant, il etait son ami, elle lui dirait tout, ce serait peut-etre meilleur.

A ce moment, Theophile, qui rodait toujours devant la porte, voulut entrer. D'autres hommes etaient la, il pouvait bien y etre aussi. Mais cela causa toute une panique. Valerie, en entendant sa voix, fut reprise d'un tremblement, on crut qu'une nouvelle crise allait se declarer. Lui, suppliant, luttant contre ces dames dont les bras le repoussaient, repetait avec obstination:

-Je ne lui demande que le nom.... Qu'elle me dise le nom.

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