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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Alors, madame Josserand, qui arrivait, eclata. Elle attira Theophile dans le petit salon, pour etouffer le scandale. Elle lui dit furieusement:

-Ah! ca, finirez-vous par nous ficher la paix? Depuis ce matin, vous nous assommez avec vos betises.... Vous manquez de tact, monsieur, oui, vous manquez absolument de tact! On n'insiste pas sur de pareilles choses, un jour de mariage.

-Permettez, madame, murmura-t-il, ce sont mes affaires, ca ne vous regarde pas!

-Comment! ca ne me regarde pas? mais je suis de votre famille maintenant, monsieur, et croyez-vous que votre histoire m'amuse, a cause de ma fille?... Ah! vous lui avez fait de jolies noces! Plus un mot, monsieur, vous manquez de tact!

Il resta eperdu, il regarda autour de lui, cherchant une aide. Mais ces dames temoignaient par leur froideur qu'elles le jugeaient avec une egale severite. C'etait le mot, il manquait de tact; car il y avait des circonstances ou l'on devait avoir la force de refrener ses passions. Sa soeur elle-meme le boudait. Comme il protestait encore, il souleva une revolte generale. Non, non, il n'avait rien a repondre, on ne se conduisait pas de la sorte!

Ce cri lui ferma la bouche. Il etait si ahuri, si pauvre avec ses membres greles et sa face de fille ratee, que ces dames eurent de legers sourires. Lorsqu'on manquait de ce qu'il faut pour rendre une femme heureuse, on ne se mariait pas. Hortense le pesait d'un regard de dedain; la petite Angele, qu'on oubliait, tournait autour de lui, de son air sournois, comme si elle eut cherche quelque chose; et il recula avec embarras, il se mit a rougir, quand il les vit toutes, si grandes, si grosses, l'entourer de leurs fortes hanches. Mais elles sentaient la necessite d'arranger l'affaire. Valerie s'etait remise a sangloter, pendant que le docteur Juillerat lui tamponnait de nouveau les tempes. Alors, elles se comprirent sur un coup d'oeil, un esprit commun de defense les rapprocha. Elles cherchaient, elles tachaient d'expliquer la lettre au mari.

-Parbleu! murmura Trublot, qui venait de rejoindre Octave, ce n'est pas malin: on dit que la lettre est a la bonne.

Madame Josserand l'entendit. Elle se retourna, le regarda, pleine d'admiration. Puis, revenant vers Theophile:

-Est-ce qu'une femme innocente s'abaisse a donner des explications, quand on l'accuse avec votre brutalite? Mais je puis parler, moi.... La lettre a ete perdue par Francoise, cette bonne que votre femme a du chasser, a cause de sa mauvaise conduite.... La, etes-vous content? ne sentez-vous pas la honte vous monter au visage?

D'abord, le mari haussa les epaules. Mais toutes ces dames restaient serieuses, repondaient a ses objections avec une grande force de raisonnement. Il etait ebranle, lorsque, pour achever sa deroute, madame Duveyrier se facha, lui cria que sa conduite devenait abominable et qu'elle le reniait. Alors, vaincu, ayant besoin d'etre embrasse, il se jeta au cou de Valerie, en lui demandant pardon. Ce fut touchant. Madame Josserand elle-meme se montra tres emue.

-Il vaut toujours mieux s'entendre, dit-elle, soulagee. Enfin, la journee ne finira pas trop mal.

Lorsqu'on eut rhabille Valerie et qu'elle parut dans le bal, au bras de Theophile, il sembla qu'une joie plus large eclatait. Il etait deja pres de trois heures, le monde commencait a partir; mais l'orchestre enlevait les quadrilles avec une fievre derniere. Des hommes souriaient, derriere le menage reconcilie. Un mot medical de Campardon sur ce pauvre Theophile, remplit d'aise madame Juzeur. Les jeunes filles se pressaient, devisageaient Valerie; puis, elles prenaient des mines sottes, devant les coups d'oeil scandalises des meres. Cependant, Berthe, qui dansait enfin avec son mari, dut lui dire un mot tout bas; car Auguste, mis au courant de l'histoire, tourna la tete; et, sans perdre la mesure, il regardait son frere Theophile, avec l'etonnement et la superiorite d'un homme auquel des choses pareilles ne peuvent pas arriver. Il y eut un galop final, la societe se lachait dans la chaleur etouffante, dans la clarte rousse des bougies, dont les flammes vacillantes faisaient eclater les bobeches.

-Vous etes bien avec elle? demanda madame Hedouin, en tournant au bras d'Octave, dont elle avait accepte une invitation.

Le jeune homme crut sentir un leger frisson dans sa taille si droite et si calme.

-Nullement, dit-il. Ils m'ont mele a cela, je suis fort ennuye de l'aventure.... Le pauvre diable a tout avale.

-C'est tres mal, declara-t-elle de sa voix grave.

Sans doute, Octave s'etait trompe. Quand il denoua son bras, madame Hedouin ne soufflait meme pas, les yeux clairs, les bandeaux corrects. Mais un scandale troublait la fin du bal. L'oncle Bachelard, qui s'etait acheve au buffet, venait de risquer une idee gaie. Brusquement, on l'avait apercu dansant devant Gueulin un pas de la derniere indecence. Dans les devants de son habit boutonne, des serviettes roulees lui faisaient une gorge de nourrice; et deux grosses oranges posees sur les serviettes, debordant des revers, montraient leur rondeur, d'un rouge sanguinolent de peau ecorchee. Cette fois, tout le monde protesta: on a beau gagner beaucoup d'argent, il y a des limites qu'un homme convenable ne doit jamais depasser, surtout devant de jeunes personnes. M. Josserand, honteux et desespere, fit sortir son beau-frere. Duveyrier montra le plus grand degout.

A quatre heures, les maries rentrerent rue de Choiseul. Ils ramenaient Theophile et Valerie dans leur voiture. Comme ils montaient au second, ou l'on avait installe un appartement, ils rejoignirent Octave, qui rentrait aussi se coucher. Le jeune homme voulut s'effacer par politesse, mais Berthe fit le meme mouvement, et ils se heurterent.

-Oh! pardon, mademoiselle, dit-il.

Ce mot de "mademoiselle" les amusa. Elle le regardait, et il se rappelait le premier regard echange dans cet escalier meme, un regard de gaiete et de hardiesse, dont il retrouvait l'accueil charmant. Ils se comprirent peut-etre, elle rougit, pendant qu'il montait seul a sa chambre, au milieu de la paix morte des etages superieurs.

Deja, Auguste, l'oeil gauche ferme, rendu fou par la migraine qu'il promenait depuis le matin, etait dans l'appartement, ou la famille arrivait. Alors, au moment de quitter Berthe, Valerie ceda a une brusque emotion, et la serrant dans ses bras, achevant de chiffonner sa robe blanche, elle la baisa, elle lui dit a voix basse:

-Ah! ma chere, je vous souhaite plus de chance qu'a moi!

IX

Deux jours plus tard, vers sept heures, comme Octave arrivait chez les Campardon pour le diner, il trouva Rose seule, vetue d'un peignoir de soie creme, garni de dentelles blanches.

-Vous attendez quelqu'un? demanda-t-il.

-Mais non, repondit-elle, un peu genee. Nous nous mettrons a table, des qu'Achille rentrera.

L'architecte se derangeait, n'etait jamais la pour l'heure des repas, arrivait tres rouge, l'air effare, en maudissant les affaires. Puis, il filait tous les soirs, il epuisait les pretextes, parlant de rendez-vous dans des cafes, inventant des reunions lointaines. Souvent alors, Octave tenait compagnie a Rose jusqu'a onze heures, car il avait compris que le mari le gardait comme pensionnaire, pour occuper sa femme; et elle se plaignait doucement, elle disait ses craintes: mon Dieu! elle laissait Achille bien libre, seulement elle etait si inquiete, quand il revenait apres minuit!

-Vous ne le trouvez pas triste depuis quelque temps? dit-elle d'une voix tendrement effrayee.

Le jeune homme n'avait pas remarque.

-Je le trouve preoccupe peut-etre.... Les travaux de Saint-Roch lui donnent du souci.

Mais elle hocha la tete, sans insister davantage. Puis, elle se montra tres bonne pour Octave, l'interrogea comme de coutume sur l'emploi de sa journee, avec une affection de mere et de soeur. Depuis pres de neuf mois qu'il mangeait chez eux, elle le traitait ainsi en enfant de la maison.

Enfin, l'architecte parut.

-Bonsoir, mon chat, bonsoir, ma cocotte, dit-il, en la baisant de son air passionne de bon mari. Encore un imbecile, qui m'a retenu une heure sur un trottoir!

Octave s'etait ecarte, et il les entendit echanger quelques mots a voix basse.

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