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Pot-bouille

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Pot-bouille
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Et, pendant que Trublot et Gueulin se multipliaient, afin de caser toutes les dames dans les voitures, madame Josserand, dont le chale arretait la circulation, s'enteta a rester la derniere sur le trottoir, pour etaler publiquement son triomphe de mere.

Le soir, le repas qui eut lieu a l'hotel du Louvre, fut encore gate par l'accident si malencontreux de Theophile. C'etait une obsession, on en avait parle toute l'apres-midi, dans les voitures, en allant au Bois de Boulogne; et les dames concluaient toujours par cette idee que le mari aurait bien du attendre le lendemain, pour trouver la lettre. D'ailleurs, il y avait uniquement a table les intimes des deux familles. La seule gaiete fut un toast de l'oncle Bachelard, que les Josserand n'avaient pu se dispenser d'inviter, malgre leur terreur. Il etait en effet ivre des le roti, il leva son verre et s'embarqua dans une phrase: "Je suis heureux du bonheur que j'eprouve," qu'il repeta, sans arriver a en sortir. On voulut bien sourire complaisamment. Auguste et Berthe, deja brises de fatigue, se regardaient par moments, l'air etonne de se voir l'un en face de l'autre; et, quand ils se souvenaient, ils contemplaient leur assiette avec gene.

Pres de deux cents invitations etaient lancees pour le bal. Des neuf heures et demie, du monde arriva. Trois lustres eclairaient le grand salon rouge, dans lequel on avait simplement laisse des sieges le long des murs, en menageant a l'un des bouts, devant la cheminee, la place du petit orchestre; en outre, un buffet se trouvait dresse au fond d'une salle voisine, et les deux familles s'etaient reserve une piece, ou elles pouvaient se retirer.

Justement, comme madame Duveyrier et madame Josserand recevaient les premiers invites, ce pauvre Theophile, qu'on surveillait depuis le matin, ceda a une brutalite regrettable. Campardon priait Valerie de lui accorder la premiere valse. Elle riait, et le mari vit la une provocation.

-Vous riez, vous riez, balbutia-t-il. Dites-moi de qui est la lettre?... Elle est bien de quelqu'un, cette lettre?

Il venait de mettre l'apres-midi entiere pour degager cette idee du trouble ou les reponses d'Octave l'avaient jete. Maintenant, il s'y entetait: si ce n'etait pas M. Mouret, c'etait donc un autre? et il exigeait un nom. Comme Valerie s'eloignait sans repondre, il lui saisit le bras, le tordit mechamment, avec une rage d'enfant exaspere, en repetant:

-Je te le casse.... Dis-moi de qui est la lettre?

La jeune femme, effrayee, retenant un cri de douleur, etait devenue toute blanche. Campardon la sentit s'abandonner contre son epaule, en proie a une de ces crises de nerfs qui la secouaient pendant des heures. Il eut a peine le temps de la conduire dans la piece reservee aux deux familles, ou il la coucha sur un canape. Des dames l'avaient suivi, madame Juzeur, madame Dambreville, qui la delacerent, pendant qu'il se retirait avec discretion.

Cependant, trois ou quatre personnes au plus, dans le salon, avaient remarque cette courte scene de violence. Madame Duveyrier et madame Josserand continuaient a recevoir les invites, dont le flot peu a peu emplissait la vaste piece de toilettes claires et d'habits noirs. Un murmure de paroles aimables montait, des visages continuellement souriaient autour de la mariee: des faces epaisses de peres et de meres, des profils maigres de fillettes, des tetes fines et compatissantes de jeunes femmes. Dans le fond, un violon accordait sa chanterelle, qui jetait de petits cris plaintifs.

-Monsieur, je vous demande pardon, dit Theophile en abordant Octave, dont il avait rencontre les yeux, au moment ou il tordait le bras de sa femme. Tout le monde, a ma place, vous aurait soupconne, n'est-ce pas?... Mais je tiens a vous serrer la main, afin de vous prouver que j'ai reconnu mon erreur.

Il lui serra la main, il l'emmena a l'ecart, torture par le besoin de s'epancher, de trouver un confident pour vider son coeur.

-Ah! monsieur, si je vous racontais....

Et, longuement, il parla de sa femme. Jeune fille, elle etait delicate, on disait en plaisantant que le mariage la remettrait. Elle manquait d'air dans la boutique de ses parents, ou pendant trois mois il l'avait vue tous les soirs tres gentille, obeissante, le caractere triste, mais charmant.

-Eh bien! monsieur, le mariage ne l'a pas remise, loin de la.... Au bout de quelques semaines, elle etait terrible, nous ne pouvions plus nous entendre. Des querelles pour rien du tout. Des changements d'humeur a chaque minute, riant, pleurant, sans que je sache pourquoi. Et des sentiments absurdes, des idees a vous renverser, une perpetuelle demangeaison de faire enrager le monde.... Enfin, monsieur, mon interieur est devenu un enfer.

-C'est bien curieux, murmura Octave, qui sentait la necessite de dire quelque chose.

Alors, le mari, bleme et se grandissant sur ses courtes jambes, pour dominer le ridicule, en vint a ce qu'il appelait la mauvaise conduite de cette malheureuse. Deux fois, il l'avait soupconnee; mais il etait trop honnete, une telle idee ne pouvait lui entrer dans le cerveau. Cette fois, pourtant, il fallait se rendre a l'evidence. Impossible de douter, n'est-ce pas? Et, de ses doigts tremblants, il tatait la poche de son gilet ou se trouvait la lettre.

-Encore, si elle faisait ca pour de l'argent, je comprendrais, ajouta-t-il. Mais on ne lui en donne pas, j'en suis sur, je le saurais.... Alors, dites-moi ce qu'elle peut avoir dans la peau? Moi, je suis tres gentil, elle a tout a la maison, je ne comprends pas.... Si vous comprenez, monsieur, dites-le-moi, je vous en prie.

-C'est bien curieux, bien curieux, repeta Octave, gene de toutes ces confidences, et cherchant a se degager.

Mais le mari ne le lachait plus, fievreux, travaille d'un besoin de certitude. A ce moment, madame Juzeur reparut, alla dire un mot a l'oreille de madame Josserand, qui saluait d'une reverence l'entree d'un grand bijoutier du Palais-Royal; et celle-ci, toute retournee, se hata de la suivre.

-Je crois que votre femme a une crise tres violente, fit remarquer Octave a Theophile.

-Laissez donc! repondit ce dernier furieux, desespere de ne pas etre malade pour qu'on le soignat aussi, elle est trop contente, d'avoir une crise! Ca met toujours le monde de son cote.... Je ne me porte pas mieux qu'elle, et je ne l'ai jamais trompee, moi!

Madame Josserand ne revenait pas. Le bruit courait, parmi les intimes, que Valerie se debattait dans des convulsions affreuses. Il aurait fallu des hommes pour la tenir; mais, comme on avait du la deshabiller a moitie, on refusait les offres de Trublot et de Gueulin. Cependant, l'orchestre jouait un quadrille, Berthe ouvrait le bal avec Duveyrier qui dansait en magistrat, tandis que, n'ayant pu retrouver madame Josserand, Auguste leur faisait vis-a-vis avec Hortense. On cachait la crise aux maries, pour leur eviter des emotions dangereuses. Le bal s'animait, des rires sonnaient dans la vive clarte des lustres. Une polka, dont les violons accentuaient vivement la cadence, emporta autour du salon des couples, deroulant toute une queue de longues traines.

-Le docteur Juillerat? ou est le docteur Juillerat? demanda madame Josserand en reparaissant violemment.

Le docteur etait invite, mais personne ne l'avait encore apercu. Alors, elle ne cacha pas la sourde colere qu'elle amassait depuis le matin. Elle parla devant Octave et Campardon, sans menager les termes.

-Je commence a en avoir assez.... Ce n'est pas drole pour ma fille, tout ce cocuage qui n'en finit plus!

Elle cherchait Hortense, elle l'apercut enfin causant avec un monsieur, dont elle voyait seulement le dos, mais qu'elle reconnut a ses epaules larges. C'etait Verdier. Cela augmenta sa mauvaise humeur. Elle appela sechement la jeune fille, elle lui dit, en baissant la voix, qu'elle ferait mieux de rester a la disposition de sa mere, un jour comme celui-la. Hortense n'accepta pas la reprimande. Elle etait triomphante, Verdier venait de fixer leur mariage a deux mois, en juin.

-Fiche-moi la paix! dit la mere.

-Je t'assure, maman.... Il decouche deja trois fois par semaine pour accoutumer l'autre, et dans quinze jours il ne rentrera plus du tout. Alors, ce sera fini, je l'aurai.

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