Les monades urbaines [The World Inside - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1974
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- Переводчик: Michel Rivelin
- Жанр: Социально-философская фантастика
Электронная книга - «Les monades urbaines [The World Inside - fr]». Краткое содержание книги:
La Terre porte 70 milliards d’êtres humains, dont la devise est : Croissez et multipliez.
70 milliards d’humains qui croient avoir atteint l’utopie.
Qui vivent dans des tours de mille étages, les monades urbaines.
Qui jouissent d’une totale liberté sexuelle.
Qui ne quittent jamais leurs villes verticales et qui explorent rarement un autre étage que le leur.
Le bonheur règne sur Terre.
Qui en doute est malade. Qui est malade est soigné.
Qui est incurable est exécuté.
Dieu soit loué !
Et Micael avait répondu. Oui. Tous parfaitement adaptés. Mais il savait bien que ce n’était pas vrai de tous.
Avec quelques exceptions, avait ajouté Jason, d’une voix douce.
Micael pense à tout cela, dérivant dans son lieu de travail. L’adaptation sélective avec comme conséquence cette acceptation universelle de la vie urbmonadiale. Presque universelle. Mille étages… 885 000 personnes vivant sous le même toit… toujours plus d’enfants… serrez-vous les uns contre les autres… et personne ne refuse. Tout le monde accepte. Quelques exceptions toutefois. Ceux – les rares – qui regardent le monde nu à travers les fenêtres, et enragent et souffrent dans leur enclos. Ce désir de fuite ! Le gène de l’acceptation nous manque-t-il ?
Si Jason a raison, si les populations monadiales sont parfaitement adaptées à jouir de la vie qui leur est faite, alors il doit exister un caractère récessif chez certains d’entre nous. Ce sont les lois de la génétique. On ne peut extirper un gène. Il peut rester en veilleuse pendant huit générations et resurgir à nouveau pour venir hanter un lointain rejeton. Moi, par exemple. Moi. Je porte en moi cette saleté. Et c’est pourquoi je souffre.
Micael décide de parler de cela avec sa soeur. Il y va un matin, à 11 00, étant sûr de la trouver chez elle à cette heure-là. Micaela s’occupe des enfants quand il arrive. Elle n’est pas du tout préparée ; ses cheveux lui tombent sur le nez, ses joues sont barbouillées et pourtant elle est délicieuse et adorable. Pour tout vêtement, elle porte une serviette sale jetée sur les épaules. À son entrée, elle se retourne et lance un regard soupçonneux qui se transforme en sourire quand elle le voit.
— Oh, c’est toi, dit-elle.
Qu’elle est belle. Si fine, si élancée. Sa poitrine se remarque à peine. Micael pense aux seins de Stacion gonflés de lait qui balancent et tressautent comme deux grosses outres pleines. Il préfère les femmes minces.
— Je passais simplement te voir, dit-il. Cela t’ennuie si je reste un peu ?
— Dieu soit loué, pas du tout. Ne me regarde pas, les petits me rendent folle.
— Puis-je t’aider ?
Elle lui fait signe que non.
Il s’assied, jambes croisées, la contemplant tandis qu’elle s’active dans la pièce. Elle en emmène un sous la douche, en couche un autre. Les autres sont à l’école, dieu merci. Devant ses cuisses longues et fines, ses petites fesses dures et lisses, il est à moitié tenté de la prendre là, tout de suite. Mais elle est trop absorbée par ses occupations matinales. D’ailleurs il y a des années et des années qu’il ne l’a pas touchée. Pas depuis qu’ils étaient enfants. À l’époque, oui, bien sûr ; d’ailleurs tout le monde avait défoncé sa sœur. C’était presque naturel qu’ils s’unissent, eux qui étaient jumeaux. Une parenté très particulière – comme un autre lui-même, mais avec un sexe féminin. Aux aguets l’un de l’autre. À l’âge de neuf ans peut-être, elle l’avait touché.
— Comment c’est d’avoir ça entre les jambes ? Ça pend et ça balance. Ça ne te gêne pas quand tu marches ?
Lui essayait d’expliquer. Plus tard, quand la poitrine de Micaela avait pris forme, c’est qui lui avait posé le même genre de questions. Elle avait été en avance sur lui. Son système pileux était apparu bien avant le sien. Et elle avait commencé à saigner très tôt. Pendant un moment, cette différence (elle adulte, lui encore enfant) avait créé une séparation entre eux, bien que partageant souvent la même couche.
— Si je te pose une question, demande Micael, en souriant, me promets-tu de ne jamais le répéter à personne ? Même pas à Jason ?
— Ai-je l’habitude de parler à tort et à travers ?
— Non. Je sais. Je voulais simplement en être sûr.
Elle en a terminé avec les enfants. Epuisée, elle s’assied face à lui, la serviette négligemment nouée autour de la taille, dévoilant les cuisses. Mais le geste est chaste, sans équivoque. Micael se demande ce qu’elle penserait s’il lui proposait de coucher avec lui. Oh, bien sûr, elle accepterait, elle le doit, mais le désirerait-elle vraiment ? Serait-elle gênée de s’ouvrir à son frère ? Elle ne l’était pas dans le temps. Mais il y avait longtemps de cela.
— Micaela, as-tu déjà pensé à quitter la monade ? demande-t-il.
— Pour aller dans une autre ?
— Non, pour sortir. Pour aller voir le Grand Canyon, les Pyramides. Simplement pour sortir. Tu n’en as jamais assez d’être enfermée dans ce bâtiment ?
Ses yeux sombres pétillent.
— Dieu soit loué, oui ! Si tu savais ! Je n’ai jamais beaucoup pensé aux Pyramides, mais certains jours, je sens les murs qui m’étouffent comme des milliers de mains.
— Toi aussi, alors !
— De quoi parles-tu, Micael ?
— De la théorie de Jason selon laquelle nous avons été entraînés, génération après génération, à tolérer cette existence urbmonadiale. Moi, je pense que chez quelques-uns les mauvais gènes sont réapparus. Ceux-là sont différents.
— Des primitifs ?
— Oui, des primitifs ! Des êtres qui ne sont pas à leur place dans leur temps. Ceux-là n’auraient pas dû naître de nos jours, mais à une époque où les gens étaient libres d’aller où ils voulaient. Je suis un des leurs, Micaela. Je veux sortir du bâtiment. Rien que pour me promener un petit peu à l’extérieur.
— Tu n’es pas sérieux ?
— Si, je crois l’être. Je ne sais pas si je le ferai, mais j’en ai envie. Cela me range dans la catégorie des primitifs. Je n’appartiens pas à cette race paisible dont parle Jason. Comme Stacion, par exemple. Elle est bien ici. Pour elle, c’est un monde idéal. Pas pour moi. Et si c’est une différence génétique, alors nous ne convenons ni toi ni moi à cette civilisation. Parce que tu possèdes les mêmes gènes que moi, et moi les mêmes que toi. C’est pourquoi je voulais t’en parler. Pour mieux me comprendre moi-même. Savoir à quel point tu étais adaptée.
— Je ne le suis pas.
— Je le savais !
— Mais moi je ne veux pas quitter la tour, ajoute Micaela. Mon refus est autre. Ce sont plutôt des attitudes émotionnelles. La jalousie, l’ambition. Il y a tant de pensées impies dans ma tête, Micael. Jason aussi. Nous avons eu une dispute à ce propos la semaine dernière. (Elle rit doucement.) En fin de compte, nous avons décidé que nous étions deux primitifs, tous les deux. Semblables aux sauvages des anciens temps. Je n’ai pas envie d’entrer dans les détails, mais oui, oui, je pense que fondamentalement tu as raison : à l’intérieur de nous, ni toi ni moi ne sommes de véritables monadiaux. C’est un masque. Nous faisons seulement semblant.
— C’est cela ! Semblant ! (Micael frappe dans ses mains.) Très bien. C’est ce que je voulais savoir.
— Tu vas sortir ?
— Si je sors, ce ne sera pour pas longtemps. Rien que pour voir à quoi ça ressemble dehors. Mais oublie que je te l’ai dit. (Il lit de la détresse dans le regard de sa sœur. Il s’approche et l’attire dans ses bras.) Ne m’en empêche pas, Micaela. Si je le fais, ce sera parce que je le dois. Tu me connais, donc tu le comprends. Reste calme jusqu’à ce que je revienne. Si jamais je pars.
Maintenant tous ses doutes ont disparu. Quelques questions subsistent néanmoins concernant certains problèmes annexes. Comment faire ses adieux, par exemple. Doit-il partir sans dire un mot à Stacion ? Ce serait préférable ; Stacion ne comprendrait pas et elle pourrait compliquer les choses. Et Micaela ? Il est tenté d’aller lui rendre visite avant son départ. Un adieu spécial pour elle ; pour l’être le plus proche de lui – après tout peut-être ne reviendra-t-il jamais de sa petite excursion. Il pense combien il aimerait la défoncer – il la soupçonne de le désirer elle aussi. Des adieux amoureux alors. Peut-il prendre un tel risque ? Il ne doit pas trop faire confiance à leur parenté ; si elle découvrait qu’il a décidé de quitter la monade, elle pourrait le faire arrêter et l’envoyer chez les ingénieurs moraux. Pour son propre bien. Il est évident que Micaela considère son projet comme une lubie d’anomo. Après avoir pesé le pour et le contre, il décide de ne rien lui dire. Il la prendra en imagination. Leurs lèvres s’unissent, les langues s’activent, ses mains étreignent le corps souple et ferme. Il plonge en elle. Leurs corps se meuvent en une coordination parfaite. Nous sommes les deux moitiés disjointes d’une même entité, et maintenant nous sommes à nouveau réunis. Pendant un bref instant, l’image se fait tellement précise qu’il manque d’abandonner sa résolution. Qu’il manque, seulement.