La grande mascarade parisienne
- Автор: Robida Albert
- Язык: французский
- Жанр: Европейская старинная литература
Электронная книга - «La grande mascarade parisienne». Краткое содержание книги:
— Merci, docteur, répondit Bédarrou avec une énergique poignée de main.
Cabassol ne le laissa pas partir comme cela et, dans un coin du salon de Colbuche, pendant que le maestro jouait au piano quelques morceaux inédits de la Petite Favorite, il interrogea adroitement Bédarrou sur Criquetta. Bédarrou fut indiscret, il raconta tout ce qu'il savait sur Criquetta et même un peu ce qu'il ne savait pas, il apprit à Cabassol que la charmante artiste avait eu jadis la plus violente des toquades pour lui, Bédarrou, vieux roublard, qu'elle l'avait aimé follement, etc., etc. Vous voyez ça d'ici, des scènes de jalousie quand il jouait avec une autre et qu'il ne se montrait pas assez froid, et des exigences!... Enfin, que c'en était arrivé à un tel point, que, pour retrouver sa tranquillité, lui, malin, lui avait cherché un engagement en Russie, où des boyards encore plus roublards l'avaient consolée sans doute!...
— Et présentement?
— Présentement? Mais, j'espère pour elle qu'elle m'a oublié... Cependant je dois dire qu'elle me regarde encore quelquefois avec un œil où brille un reste de passion...
— Ce n'est pas cela, est-ce que Roquebal ne...
— Oui, vous l'avez dit, c'est Roquebal qui règne en ce moment. Cabassol avait une certitude, il pouvait commencer l'attaque de Criquetta. Il se félicita de n'avoir pas perdu son temps au dîner de Colbuche.
Le lendemain aux Folies-Musicales, comme M lle Cri-quetta, assise sur le divan de sa loge, lisait son courrier en fumant une cigarette, le concierge du théâtre se présenta, suivi de deux commissionnaires chargés d'immenses bouquets de roses blanches.
C'était Cabassol qui entrait en campagne.
Une demi-heure après l'arrivée des deux premiers com-miseionnaireB, deux autres auvergnats de profession survinrent avec un nouveau chargement de roses blanches. Cri-quettaétait sur lascène entrain de répéter avec Bédarrou.
— Gomment, encore des fleurs! fit-elle.
— Ne serait - ce pas pour moi? demanda .Bédarrou, les femmes du monde ne me laissent pas un instant de tranquillité...
On reprenait la répétition interrompue, lorsque deux autres commissionnaires arrivèrent encore, porteurs de quatre gros bouquets.
— Douze bouquets! s'écria Criquetta, ah ça, mais, c'est donc un jardinier qui vous envoie?
Roquebal fronça les sourcils.
— Allons! allons ! mes enfants, reprenez la scène.., Ça ne va pas, ça ne va pas !
— Je mô suis mU au piauo h deux heures du malin
Avant la lin de la répétition, six autres commissionnaires s'étaient présentés, ce qui portait à vingt-quatre le nombre des bouquets de roses blanches. Griquetta était enchantée de voir les artistes femmes, ses camarades, furieuses de cet arrivage de bouquets ; de plus elle était fortement intriguée. A qui fallait-il attribuer cette galanterie?
Qui avait pu envoyer tant de commissionnaires et tant de fleurs?
Était-ce le baron, était-ce le maestro Colbuche, était-ce le banquier qu'on lui avait présenté deux jours auparavant, était-ce le petit Bézucheux de la Pricottière, était-ce... ou bien n'était-ce pas plutôt ce docteur un peu original, placé à côté d'elle, la veille, au dîner de Colbuche? il s'était montré si galant et si empressé... Oui, ce devait être cela! En y réfléchissant, Criquetta ne douta plus que cette exquise galanterie ne vînt de ce docteur d'allures folâtres.
Gabassol s'arrangea pour rencontrer par hasard le maestro Colbuche à la. sortie de la répétition. On comprend que, pour ce qu'il avait à lui demander, il ne tenait pas à se trouver en présence de madame Colbuche.
— Eh bien ! cher maestro, et cette fluxion?
— Cher docteur, vous voyez elle y est encore ; j'ai eu une très mauvaise nuit, j'en ai profité pour achever mon finale du troisième acte et pour ajouter un duo entre le prince et la petite favorite au deuxième. Je me suis mis au piano à deux heures du matin et j'y suis resté jusqu'à sept. Tant pis pour les voisins ! ils ont murmuré, mais je m'en moque !
— Elle clou?
— Quand je lui ai raconté notre clou, le ballet du mal de dents, le directeur des Folies-Musicales a sauté d'enthousiasme. Il n'y a que Palmyre, le maître de ballet, qui n'y morde que modérément. J'ai envie de vous l'envoyer, je suis certain que vous lui en ferez comprendre les beautés. Cependant tout va marcher, on va pousser ferme le ballet pour passer dans quinze jours.
— Mon cher maestro, je vais vous adresser une prière : j'adore le théâtre, le spectacle de la salle m'est familier ; je voudrais passer de l'autre côté du rideau et pénétrer dans les coulisses ! Vous devriez me permettre d'assister aux répétitions de votre pièce...
— Comment donc, mais vous avez des droits, n'êtes-vous pas pour quelque chose dans le ballet! Venez demain, le concierge aura l'ordre de vous laisser passer.
Cabassol ne manqua pas le rendez-vous. Préalablement, il réunit les douze commissionnaires de la veille, leur mit à tous un bouquet dans chaque main et les envoya en corps au théâtre.
— M** Criquetta? demanda le premier des commissionnaires.
Le concierge prit la tête de la troupe, et les douze auvergnats s'engagèrent
La loge de Criquetta.
dans une série d'escaliers et de petits couloirs au plancher tremblotant. De la scène, on entendit le retentissement des souliers sur la planche. Quand le premier commissionnaire parut, ses bouquets à la main, des éclats de rire sortirent de derrière tous les portants.
— M me Criquetta n'est pas là ?demanda le commissionnaire.
— Elle est à sa loge... Laissez les bouquets là, on les lui remettra.
— Non, je dois les remettre à elle-même.
— En scène, tout le monde!
— Elle s'habille peut-être...
— Ça ne nous gêne pas.
Et les douze commissionnaires, tournant sur leurs talons, emboîtèrent le pas derrière le concierge pour gagner la loge de M mc Criquetta, suivis par un cortège d'artistes, de figurantes et de choristes, avec une arrière-garde, formée par deux pompiers de service.
— Eh bien ! eh bien ! Est-ce qu'on s'en va? cria la voix de Roquebal, en conversation derrière un portant avec Golbuche et le maître de ballet.
— Non, monsieur, répondirent quelques voix de femme aux intonations aiguës, c'est les commissionnaires à M™ Criquetta qui apportent encore vingt-quatre bouquets.
— Sait-on de la part de qui? demanda Bédarrou, assis dans un coin.
— On dit que c'est de la part d'un Américain...
Eloquebal parut furieux. Il se tourna vers le régisseur et demanda si décidément l'on allait répéter, oui ou non. Le régisseur s'élança.
— Sur la scène, tout le monde! cria-t-il, allons, mesdames, toutes celles qui ne vont pas être là d'ici deux minutes, à l'amende ! Nous commençons tout de suite 1 Allons, là, les buveurs, côté cour, nom d'un chien, entendez-vous, vous là-bas, côté cour! massez-vous... Allons, sacristi, commencez, le chœur des buveurs!
Les marches de l'escalier du fond de la scène retentirent sous le galop précipité des artistes qui revenaient de la loge Criquetta.
Roquebal et le directeur s'étaient installés devant une petite table, placée à l'avant-scène; derrière eux, la salle faisait un grand trou noir et vague, percé de points lumineux, les œils de bœuf des loges, semblables à plusieurs rangées de petites lunes.
La répétition commença. M m0 Criquetta avait daigné quitter sa loge, et, en attendant son entrée en petite favorite, elle s'était installée sur une chaise, derrière un portant, à côté de Bédarrou ; elle s'éventait nonchalamment, en répondant de temps en temps aux plaisanteries de l'acteur. Cabassol parut à ce moment, remorqué par le maestro Colbuche.