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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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— Allons, messieurs, achetez-moi des mirlitons !

Le cœur de Cabassol battit. Il arrêta brusquement son air de guitare, eta l'instrument en ban-

Au proût des inondés du Mançanarôs.

doulière et fendit la foule dans la direction de la boutique aux mirlitons. Cette fois il n'y avait pas à douter. La vendeuse étalait bien la profusion de mèches blondes signalée par Miradoux ; c'était bien M me Col-bûche.

— A cinq francs mes mirlitons, messieurs î voyez la vente ! Grande liquidation à cinq francs!...

— A moi, à moi ! disaient des acheteurs en passant leurs pièces de cinq francs à la vendeuse.

— Pardon, madame, dit Cabassol, je vous achète cent francs celui-ci, si vous consentez à jouer un petit air dessus.

— Volontiers, monsieur.

Kt M m0 Colbuche approcha gracieusement ses lèvres de l'instrument, joua avec une virtuosité remarquable l'air national de Saint-Cloud :

En jouant du mirlitir...

— Madame, je le conserverai toute ma vie..., s'écria Cabassol, je renonce au piano pour me consacrer à ce séduisant instrument ; je vous achète tout votre magasin de mirlitons. Combien, s'il vous plaît?

— Monsieur, j'en ai deux cent cinquante.., je vous les laisserai pour deux mille francs parce que c'est en gros.

— Voilà la somme ! maintenant que le fonds m'appartient, voulez-vous me permettre, madame, de vous offrir mon bras pour les vendre en détail dans la fête?

Au milieu des éclats de rire de la foule, Cabassol prit avec gravité un grand

Elle s'évanouit

panier plein de mirlitons, et offrit son bras à la charmante M me Colbuche qui l'accepta gaiement.

Que lui dit-il pendant le cours de cette soirée du Mançanarès, pendant cette longue promenade à travers la foule, en allant et revenant sans cesse de boutique en boutique, du vestiaire au buffet, achetant ici, vendant là, et pour arroser les opérations commerciales, prenant de temps en temps quelques verres de Champagne ? ceci est le secret de Cabassol, il est probable qu'il était arrivé à faire passer dans ses discours tant de choses spirituelles, tant d'intentions galantes, tant de paroles capiteuses, qu'à la fin le cœur de M me Colbuche n'avait pu résister. Dès les premiers pas, il lui avait parlé des sonnets et s'en était avoué l'auteur. M me Colbuche s'était bornée pour le punir, à lui donner quelques légers coups d'éventail sur les doigts, ce qui ne peut en aucune façon passer pour une riposte décourageante. Aussi Cabassol avait-

il poursuivi l'attaque de la place avec d'autant plus de vigueur que l'assiégée montrait de mollesse dans la défense. Nous ne suivrons point le siège dans toutes ses phases ; nous laisserons Gabassol envelopper la place de savants travaux d'approche, ouvrir la tranchée, avancer ses parallèles, placer ses batteries, battre et contrebat-tre les remparts, — construits peut-être un peu légèrement, — de la ver<u de M me Golbuche et nous arriverons au jour où les batteries de brèche ayant fait leur œuvre et renversé tout ce qui s'opposait à une affaire décisive, Gabassol se préparait à donner l'assaut et M m 'Colbuche à capituler 1

Pour notre ami, ingénieur savant et hardi, tout ceci n'avait pas demandé plus de trois jours. Soixante-douze heures après la soirée du Mançanérès, l'assiégée faiblissait visiblement, l'heure psychologique de la reddition allait m muer, M n,e Colbuche avait accepté de venir visiter l'appartement de Cahassol pour jeter un coup d'oeil à l'installation d'une panoplie de mirlitons, sur Lesquels ses lèvres gracieuses avaient joué les airs les plus poétiques.

Les choses avaient marché vite, on le voit ! Cabassol avait l'habitude de ces dénouements rapides; plaignons M. Fulgence Colbuche, et faisons provision d'indulgence pour la belle et bientôt coupable M me Colbuche !

Cabassol attendait M"" Colbuche, impassible en apparence, mais très ému au fond. Il avait fait mettre des fleurs partout, son entresol était transformé en un nid embaumé tout prêt à recevoir la fauvette folâtre.

Trois heures venaient de sonner, c'était l'instant. Cabassol anxieux, tordait les pointes de sa moustache. Viendrait-elle, ne viendrait-elle pas? avait-il suffisamment, par ses discours poétiques, porté le ravage dans son cœur?

Des bruits de pas légers, mais précipités, suivis d'un violent coup de sonnette firent bondir Cabassol. Elle venait ! Il ouvrit la porte...

0 joie ! c'était elle !

M me Colbuche se précipita d'un bond dans l'appartement en repous sant violemment la porte, courut se jeter dans un fauteuil, la tête renversée, les bras étendus..., et s'évanouit !

Cabassol, un instant étourdi par cette manière d'arriver à un rendez-vous, accourut au secours de la pauvre dame ; il lui prit les mains, et, très embarrassé, les frotta vigoureusement. M«m Colbuche poussa des gémissements, mais n'ouvrit pas les veux.

— De l'eau ! s'écria Cabassol en se frappant le front, de l'eau et du vinaigre !

Il se levait pour courir chercher lui-même les moyens de faire revenir M m - Colbuche à la vie, lorsque la main de la pauvre évanouie l'arrêta brusquement.

— Le tigre ! murmura M m9 Colbuche.

— Plait-il ? demanda Cabassol.

— Le tigre..., mon mari, M. Colbuche..., il me suit, c'est un véritable tigre I

— Votre mari vous suit et vous vous évanouissez !

— Je m'étais évanouie pour réfléchir !... mon mari me suit, il est jaloux comme un tigre, je lui ai dit que j'allais chez le dentiste, vous êtes dentiste ou je suis perdue....

— Comment, je suis dentiste?

— Oui! oui! oui! il le faut..., faites monter votre concierge, ou prenez votre valet de chambre, et arrachez-lui une dent en présence de M. Col-buche... il le faut... vous dis-je...

Un nouveau et plus violent coup de sonnette l'interrompit.

— C'est lui! s'écria M mo Colbuche, c'est le tigre , vous êtes dentiste, n'oubliez pas !

Gabassol avait de la résolution et de la présence d'esprit. En une minute il eut entraîné M mc Colbuche au fond de l'appartement et donné ses instructions à Jean, son valet de chambre.

M. Colbuche s'impatientait et carillonnait avec frénésie. Jean prit un air froid et solennel et, sans se presser, s'en fut ouvrir au tigre.

L'instant psychologique de la reddition était arrivé.

Un homme gros, court, rouge et chauve entra comme un ouragan. C'était bien'M. Colbuche, le tigre de son épouse, le maestro si connu, le membre très distingué du club des Billes de billard.

— Heu..., heu..., fit M. Colbuche essoufflé, il... elle... où...

— M. le docteur est occupé, dit le valet de chambre en s'inclinant, mais si monsieur veut s'asseoir, M. le docteur ne tardera pas à être à lui.

— M. le docteur? balbutia M. Colbuche.

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