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La grande mascarade parisienne

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La grande mascarade parisienne
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— M. le docteur a deux ou trois mohires à extirper et un râtelier à poser : c'est l'affaire de quelques minutes.

— Mais..", reprit M. Colbuche... je... nous... ma... j'avais peur de m'être trompé d'étage et de n'être pas chez monsieur...

— Chez M. le docteur Gabassol, chirurgien-dentiste.

— Dentiste !... je suis bien chez le dentiste!... Ouf! que j'en suis aise!...

— Monsieur souffre? dit le valet de chambre avec un air d'intérêt.

— Je... oui... je souffre... ou plutôt je souffrais! Je suis bien chez le dentiste?...

— Oui, monsieur, je vois que monsieur est pressé... une dent à arracher?...

— Oui... oui... non, ce n'est plus la peine... M. Colbuche s'épongeait le front.

— Ouf! se disait-il, elle ne m'a pas trompé, c'est bien chez son dentiste qu'elle allait... Et moi, misérable que je suis, je la soupçonnais, je l'accusais, je... je la suivais enfin ! Ah ! mais, c'est qu'on ne me trompe pas comme cela, moi !... Cependant, enfin, si elle m'avait vu, si c'était une ruse...

Et le soupçonneux Colbuche, roulant ses gros sourcils, regardait d'un air féroce la porte derrière laquelle venait de disparaître le valet de chambre.

Soudain, de longs hurlements éclatèrent derrière la cloison. Le visage de M. Colbuche s'éclaircit.

— Ah ! c'est un vrai dentiste... Ces cris déchirants me réjouissent l'âme !... De l'autre côté de la cloison, on continuait à hurler. C'était le groom de

Cabassol qui, suivant les instructions de son maître, poussait des cris furibonds et renversait des chaises.

— Allons, vite, dit le valet de chambre en allongeant un coup de pied au groom, encore une bonne série de hurlements, là, là, encore 1 marche! très bien, du courage!... Assez, maintenant, bouscule un peu les chaises... très bien !

M. Colbuche, dans le salon, se frottait les mains...

— C'est un vrai dentiste! fichtre, il n'y a pas à en douter... Quels cris ! une opération difficile sans doute. C'est un vrai dentiste! Si je m'en allais maintenant? Allons bon, des cris d'enfant!... Je vais filer...

Cabassol, pendant que M. Colbuche se livrait à des réflexions consolantes, avait réussi à calmer l'effroi de M me Colbuche ; mais, à son grand regret, il avait fallu la laisser partir par le petit escalier de service. Furieux du contretemps, il avait supplié M m8 Colbuche de lui donner au moins l'espérance de la revoir.

— Je ne veux rien promettre, avait dit la charmante blonde, mon mari est un tigre, arrangez-vous de façon à lui enlever tous ses soupçons ; il faut qu'il emporte d'ici la certitude complète que je venais chez mon dentiste.

— Il l'aura, cette certitude, je vous le jure! s'écria Cabassol en déposant un baiser brûlant sur la main de M mc Colbuche. Et alors...

— Alors... espérez!

Une répétition de ballet aux Folies-Musicales.

Sur ce mot consolant, M mo Colbuche disparut dans les profondeurs de l'escalier de service.

Gabassol réfléchit une minute; puis, frappant du poing sur la table, il s'écria :

— Il l'aura, cette certitude! je vais lui prouver que je suis dentiste.

Il chercha vivement quelque chose dans les tiroirs du buffet de sa salle à manger, et dissimulant dans sa poche l'objet qu'il avait trouvé, il se dirigea vers le salon où M. Colbuche attendait toujours, hésitant encore à partir.

Cabassol trouva son groom dans la pièce à côté.

— Des cris de femme maintenant, dit-il, allons...

Le groom, un affreux gamin, faubourien distingué, enchanté de la comédie qu'il jouait, cligna de l'œil vers son maître en guise de réponse, fit une affreuse grimace du côté du salon et se mit à pousser des cris aussi aigus que possible.

— Assez ! fit Gabassol, file vite... Adieu, madame, ce ne sera rien, si vous éprouvez encore la moindre douleur, n'hésitez pas à revenir.

— Bon, pensa M. Colbuche, voici ma femme qui s'en va... Je vais lui laisser prendre un peu d'avance et partir à mon tour.

Il se promenait de long en large en attendant le moment de sortir, quand la porte du salon s'ouvrit. Cabassol parut sur le seuil, solennel comme il sied à un dentiste.

— C'est à vous, monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.

— Monsieur, fit M. Colbuche embarrassé, excusez-moi, mais...

— Mais?

— C'est étonnant, mais les vives douleurs que je ressentais se sont soudainement dissipées.

— Je connais cela, c'est toujours la même chose; à notre seul aspect, les rages de dents les plus féroces se calment et font place à un bien être enchanteur, aux plus délicieuses sensations... Et puis, dès que l'on est sorti, les rages reviennent avec plus de violence I Nous connaissons cela ; aussi, permettez-moi de vérifier l'état de votre mâchoire...

Cabassol, appuyant la main sur l'épaule de M. Colbuche, le contraignit à retomber dans son fauteuil, le même, précisément, qui avait reçu M mo Colbuche évanouie.

— Ouvrez la bouche.

M. Colbuche exprima sa douleur par la pantomime.

M. Colbuche obéit.

— .Mauvais état ! votre mâchoire est en très mauvais état ; à votre place, je me débarrasserais de tout cela, pour remplacer ces dents défectueuses par un bon râtelier...

- Non, merci, je...

— Vous ne voulez pas, soit ! Je vous prédis cinq ou six années de douleurs atroces, au bout desquelles, si vous résistez à tant de névralgies, ce qui me parait douteux, vous serez bien forcé d'en venir là. Jolie perspective ! Mais attendez, je la vois, elle...

— Oui çà, elle? madame...

— Elle, celle qui vous a fait tant souffrir, celle qui vous a forcé à venir ici... votre dent malade...

— Mais...

— Permettez!

— Mais non, je tiens à la conserver!...

— Ah çà, monsieur, fit Cabassol en se drapant dans sa dignité, pourquoi diable êtes vous venu ici? Je pourrais trouver étrange votre présence dans mon salon...

M. Colbuche maudissait intérieurement l'accès dejalousiequi l'avait poussé chez ce dentiste féroce. Cependant comme il tenait à sa dent, il se débattait encore pour essayer de s'échapper sans opération.

— Je la vois et je la tiens! poursuivit Cabassol ; en vous l'enlevant, je vous épargne toutes les névralgies qui vous menacent ; laissez-moi faire...

- Attendez! je voulais seulement des conseils...

— Je n'en donne pas! j'extirpe! je suis chirurgien opérateur, moi, monsieur...

- J'aimerais mieux revenir... je voudrais être insensibilisé...

- J'ai insensibilisé l'autre jour une vieille dame qui ne s'est plus réveillée... ça arrive souvent... mais si vous y tenez...

— Je n'y tiens pas... je...

Monsieur Colbuche poussa un hurlement semblable à ceux qu'il entendait depuis son arrivée chez le faux dentiste. Cabassol armé d'un tire bouchon américain à pince, nouveau modèle perfectionné avec lequel on ne parvient que très difficilement à déboucher les bouteilles, avait introduit son instrument, dans la bouche de M. Colbuche et venait de tenailler une dent quelconque.

M. Colbuche se débattait sur sa chaise; d'une main, Cabassol le retenait, tandis que de l'autre, il cherchait à enlever la malheureuse dent.

— Ne bougez pas, il arriverait quelque accident! s'écria Cabassol, je la tiens, elle vient... elle vient!...

M. Colbuche ne remua plus le haut du corps, par crainte des conséquen-

ces dont on le menaçait, mais il exprima sa douleur par une pantomime vive et animée, exécutée par ses jambes seules.

Ace moment, un coup desonnette retentit; le valetde chambre de Cabas-sol, ayant ouvert la porte, reparut un papier bleu à la main.

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