La face des eaux [The Face of the Waters - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1997
- Язык: французский
- Год: Livre de poche
- ISBN: 2-253-07191-9
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «La face des eaux [The Face of the Waters - fr]». Краткое содержание книги:
Mais lorsque l’armateur Delagard commet l’irréparable, les Gillies décident de chasser les humains.
Où fuir ? L’espace est inaccessible.
Il ne reste à Lawler, le médecin, et à ses compagnons qu’à se confier à l’océan, sur les vaisseaux de Delagard, en espérant rejoindre le continent mythique nommé la Face des eaux, de l’autre côté du monde.
Neyana enleva sa chemise de travail et tourna le dos à Lawler qui palpa la cicatrice, sans doute encore sensible. Cela ne provoqua aucune réaction de Neyana qui, comme la plupart des insulaires, était impassible et résistante. La vie sur Hydros était simple, parfois rude, jamais très amusante pour la population humaine. Les options restaient très limitées, on n’avait guère la liberté de choisir ce que l’on faisait, qui l’on épousait, où l’on vivait. À moins de décider de tenter sa chance sur une autre île, les grandes lignes de la vie étaient déjà tracées au moment où l’on atteignait l’âge adulte. Et si l’on décidait d’aller voir ailleurs, il y avait de grandes chances que l’on découvre que les choix s’y trouvaient pareillement limités par les mêmes facteurs. Cette situation tendait à engendrer un certain stoïcisme.
— Cela me paraît satisfaisant, dit Lawler. Vous vous protégez du soleil, Neyana ?
— Et comment !
— Vous appliquez régulièrement l’onguent ?
— Et comment !
— Dans ce cas, vous ne devriez plus avoir de problèmes.
— Vous êtes drôlement bon, comme médecin, dit Neyana. Vous savez, j’ai connu quelqu’un sur l’autre île qui avait un cancer comme le mien. La tumeur a rongé la chair et il en est mort. Mais vous, docteur, vous vous occupez bien de nous, vous prenez soin de nous.
— Je fais de mon mieux.
Lawler était toujours embarrassé par la gratitude de ses patients. Il avait la plupart du temps l’impression de n’être qu’un boucher, de tailler dans leur chair en employant des méthodes préhistoriques alors que sur d’autres planètes – s’il fallait en croire ceux qui étaient arrivés sur Hydros en provenance d’un autre monde – les médecins avaient à leur disposition toutes sortes de traitements absolument miraculeux. Ils utilisaient des ondes sonores, l’électricité, des radiations et toutes sortes de choses qu’il avait de la peine à comprendre ; ils avaient des remèdes qui pouvaient tout guérir en cinq minutes. Lui devait se contenter de baumes qu’il préparait lui-même, de potions à base d’algues, d’instruments de fortune en bois, avec un tout petit bout de fer ou de nickel. Mais il lui avait dit la vérité : il faisait de son mieux.
— Si jamais je peux faire quelque chose pour vous, docteur, n’hésitez pas à le demander.
— C’est très gentil, dit Lawler.
Neyana sortit et Nicko Thalheim entra. Il était né à Sorve, comme Lawler et, comme Lawler, descendait des Premières Familles. Son ascendance remontait à la cinquième génération, à l’époque de la colonie pénitentiaire. Nicko était l’un des hommes les plus influents de l’île. Carré et rougeaud, avec son cou de taureau et ses larges épaules, c’était un ami d’enfance de Lawler et les deux hommes s’entendaient encore très bien. Sept des insulaires portaient le nom de Thalheim, un dixième de la population totale de Sorve : Nicko, son père et sa sœur, sa femme et ses trois enfants. Il était rare qu’il y eût trois enfants dans une famille. La sœur de Thalheim avait rejoint quelques mois plus tôt le groupe de femmes vivant au bout de l’île et tout le monde la connaissait maintenant sous le nom de sœur Boda. Son entrée au couvent avait profondément déplu à Thalheim.
— Alors, cet abcès, il se vide ? demanda Lawler.
Thalheim avait une infection à l’aisselle gauche.
Lawler pensait qu’il s’était probablement fait piquer par quelque chose dans la baie, mais Nicko affirmait qu’il n’en était rien. L’abcès était profond et il ne cessait de suppurer. Lawler l’avait déjà ouvert et nettoyé de son mieux à trois reprises, mais, chaque fois, il s’était réinfecté. La dernière fois, il avait demandé à Harry Travish, le tisserand, de confectionner un petit tube en plastique de mer qu’il avait cousu sur la cage thoracique pour permettre au pus de s’écouler.
Lawler retira le pansement, coupa les points de suture qui maintenaient le tube en place et examina l’abcès. Tout autour la peau était rouge et brûlante au toucher.
— Ça fait un mal de chien, dit Thalheim.
— Et cela a une sale gueule. Tu utilises la pommade que je t’ai donnée ?
— Ouais, bien sûr, répondit Thalheim d’un ton peu convaincant.
— Tu sais, Nicko, tu fais comme tu veux, dit Lawler. Mais si l’infection s’étend, je serai peut-être obligé de te couper le bras. Tu crois que tu pourras travailler normalement, avec un seul bras ?
— Ce n’est que le bras gauche, Val.
— Tu ne parles pas sérieusement, quand même ?
— Non. Non.
Thalheim poussa un grognement quand Lawler palpa de nouveau la zone enflammée.
— J’ai peut-être oublié la pommade un ou deux jours, ajouta-t-il. Je suis désolé, Val.
— Tu le seras encore plus dans quelques jours.
Froidement, sans ménagement, Lawler nettoya l’abcès comme s’il taillait un morceau de bois. Thalheim demeura immobile et silencieux pendant toute l’opération.
— Nous nous connaissons depuis un bon bout de temps, Val, dit-il tandis que le médecin refaisait la suture.
— Oui, pas loin de quarante ans.
— Et nous n’avons jamais eu envie, ni l’un ni l’autre, d’aller vivre sur une autre île.
— Cela ne m’est jamais venu à l’esprit, dit Lawler. Et, de toute façon, j’étais le médecin.
— Oui. Et, moi, je me plaisais bien ici.
— Oui, dit Lawler en se demandant où il voulait en venir.
— Tu sais, Val, poursuivit Thalheim, l’idée de ce départ me tarabuste. Cela ne me plaît vraiment pas. Je peux même dire que j’en suis malade.
— Moi non plus, Nicko, cela ne me plaît pas beaucoup.
— Mais tu donnes l’impression d’être résigné.
— Crois-tu que j’aie le choix ?
— Il y a peut-être une solution, Val.
Le regard fixé sur Thalheim, Lawler attendit la suite.
— J’ai bien écouté ce que tu as dit pendant notre dernière réunion. Tu as dit que nous n’aurions aucune chance, si nous essayions de nous battre contre les Gillies. Sur le moment, je n’étais pas d’accord avec toi, mais j’ai bien réfléchi et j’ai compris que tu avais raison. Mais je me demande quand même s’il ne serait pas possible à quelques-uns d’entre nous de rester ici.
— Comment ?
— Juste une dizaine ou une douzaine, tu vois, qui se cacheraient tout au bout de l’île, là où les Sœurs se sont installées. Nous deux, ma famille, les Katzin, les Hain… Cela fait une douzaine. Un bon petit groupe où tout le monde s’entend bien et où il n’y aurait pas de frictions. On ne se ferait pas remarquer, on ne s’approcherait jamais des Gillies, on pécherait sur l’arrière de l’île et on essaierait de continuer à vivre comme on a toujours vécu.
L’idée était si extravagante que Lawler fut totalement pris par surprise. Pendant une fraction de seconde, il fut tenté par cette idée folle. Rester à Sorve malgré tout ? Ne pas avoir à renoncer à la baie et aux sentiers familiers ? Jamais les Gillies n’allaient jusqu’à la pointe de l’île. Peut-être ne remarqueraient-ils pas la présence d’une poignée d’insulaires après le départ des autres… Non.
L’ineptie de ce plan le frappa aussitôt avec toute la violence de la Vague. Les Gillies n’auraient pas besoin de se rendre à la pointe de l’île pour savoir qu’il s’y passait quelque chose. Ils étaient toujours au courant de tout ce qui se passait à n’importe quel endroit de l’île. Il leur suffirait de quelques minutes pour les découvrir, puis ils les jetteraient dans la mer par-dessus la levée et c’en serait fait d’eux. De plus, même si un petit groupe d’humains parvenait à échapper à la vigilance des Gillies, comment pouvait-on imaginer qu’ils puissent mener la même existence qu’avant, en l’absence de la majeure partie de la communauté de l’île ? Non, non. C’était impossible, absurde.