Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Dans sa préface, Pirotte dévoile un secret de fabrication : « Je voudrais que ma mémoire découvre sans l’aide de personne ce qui échappe à la mémoire. » À quoi sert l’écriture à part cela ?
Cela fait des années que Jean-Claude Pirotte est un écrivain culte. Personnage atypique, buveur invétéré, capable d’être aussi intime avec un clodo qu’avec Michel Déon, Pirotte fut d’abord poète maudit avant de fuir la société belge. Né à Namur en 1939, ce grand avocat fut accusé en 1975 d’avoir favorisé l’évasion d’un client, ce qui lui valut d’être rayé du barreau, puis condamné par contumace à dix-huit mois de prison. Car il avait pris la poudre d’escampette : parti en cavale, il a vécu dans l’anonymat et le nomadisme jusqu’en 1981. Depuis, il a publié plus de quarante livres (recueils de poèmes, nouvelles, contes, chroniques, romans), s’est marié deux fois, a eu deux filles et une petite-fille (il aime les filles, qui sont d’ailleurs le sujet d’Ange Vincent). Discrètement, par son phrasé cristallin et un sens aigu de l’amitié comme de la mélancolie il s’impose de plus en plus comme un digne successeur d’Antoine Blondin (publié chez le même éditeur). Un Blondin bucolique et écolo, qui n’aurait pas fait le Tour de France à bicyclette, mais en cachette.
Numéro 44 : « Cosmopolis » de Don DeLillo (2003)
Cosmopolis de Don DeLillo, c’est Ulysse de Joyce en remplaçant Dublin par New York, juin 1904 par avril 2000, et Léopold Bloom par un golden boy coincé dans sa stretch limousine blanche. L’île de Manhattan est entièrement bloquée par un embouteillage géant : le trader va donc donner ses rendez-vous dans sa voiture aux vitres fumées. Voilà bien une situation romanesque qui n’aurait guère été imaginable avant les années 90. Avec le téléphone mobile et l’ordinateur portable, Eric Packer, 28 ans, peut foutre en l’air la planète de son bureau roulant. Il a tout misé sur la chute du yen. Tel George Soros, il a de grandes théories philosophiques pour justifier sa spéculation financière. Il achète des tableaux pour se sentir vivant. C’est un Patrick Bateman sans les meurtres sexuels, un Jim Profit qui ne dort pas dans un carton d’emballage mais dans un appartement avec piscine et salle de cinéma. DeLillo a tout fait pour ne pas plagier Ellis mais il l’imite quand même : par exemple, les problèmes d’insomnie du personnage, son goût pour la gym, et son obsession narcissique (« Il ne savait pas ce qu’il voulait. Et puis il le sut. Il voulait se faire couper les cheveux »). Il y a aussi des différences : par exemple, Eric Packer a des gardes du corps. De toute façon, il n’est pas interdit de s’inspirer du grand livre d’un auteur qui lui aussi s’est inspiré de vous. Le problème est ailleurs : DeLillo hait son héros, alors qu’Ellis ne pouvait pas s’empêcher de l’aimer. Cosmopolis est un roman dont le personnage principal est le pire ennemi de l’auteur. Difficile de s’y accrocher puisque celui qui a écrit le livre n’a qu’une envie : s’en débarrasser. Pourtant j’adore ce livre quand même. Cosmopolis est si génial que j’ai pu m’attacher à son héros malgré les efforts de son auteur pour m’en dégoûter.
Unité de temps, de lieu et d’action : DeLillo nous a concocté une tragédie — à notre connaissance, la première tragédie en limousine depuis la création du genre dans l’Antiquité gréco-romaine. L’avantage de la tragédie à roulettes, c’est que les protagonistes peuvent se déplacer tout en restant assis. C’est la ville qui défile autour de leur immobilité. DeLillo vient d’inventer le roman picaresque qui fait du surplace. Les dialogues sont tordus, acides et absurdes, toujours surprenants, jusqu’au meurtre final. Cosmopolis ferait une étonnante pièce de théâtre.
Il y a un côté Beckett sur Lexington : ce sont des automates désespérés qui se jettent des phrases comme des poignards dans un numéro de cabaret. DeLillo s’échine à n’écrire que des apophtegmes bizarroïdes : « le lycée était le dernier vrai challenge », « le talent est plus érotique quand il est gâché », « Arthur Rapp se faisait tuer en direct sur Money Channel », des uppercuts dans l’upper-east, une littérature Bloomberg. En plus, quelques euros pour un tour en limousine dans New York, c’est vraiment une bonne affaire.
Né en 1936 à New York, ce fils d’immigrés italiens est un peu le De Niro de la littérature américaine contemporaine : Don DeLillo a grandi et fait ses études dans le quartier du Bronx. À 35 ans, il rédige son premier roman : Americana (1971). Les treize romans de Don DeLillo ont imaginé pas mal de choses qui sont arrivées depuis : attentat au World Trade Center dans Joueurs (1977), fuite de gaz toxique dans Bruit de fond (1985), sectes terroristes dans Mao II (1991), islamisme dans Les Noms (1982). Ma parole, c’est Nostradamus, ce gars-là ! Cependant il a aussi écrit sur des choses qu’il avait vues à la télé : l’assassinat de Kennedy dans Libra (1988), la menace atomique et un match de base-ball datant de 1951 dans Outremonde (1997), le body art dans Body Art (2001). En vérité ce visionnaire est juste un ancien publicitaire (il fut concepteur-rédacteur pendant cinq ans chez Ogilvy) qui lisait beaucoup de journaux et se transforma en romancier. Dans Cosmopolis (2003), le sujet est la traversée de New York par un milliardaire. Dans L’Attrape-Cœurs de Salinger (1951), c’était la traversée de New York par un fils de bourgeois. Après Kerouac, on ne traverse plus l’Amérique, on se contente de traverser la rue. C’est déjà pas mal si on arrive vivant sur le trottoir d’en face.
Numéro 43 : Le premier album de Téléphone (1977)
Les disques sont mon carbone 14 : n’ayant qu’une faible mémoire, ils me permettent de me repérer dans l’espace-temps. Je ne sais pas ce que je foutais entre 1965 et 1985, mais je sais que le double album orange Songs in the key of life de Stevie Wonder passait en boucle dans les cocktails de mon père, c’est ainsi que je devine que j’avais 11 ans quand ses amies norvégiennes m’embrassaient dans le cou. Même chose pour le premier album de Téléphone : je ne me souviens pas de l’année 1977 mais je sais qu’on entendait ce disque dans les boums du lycée Montaigne. Cette méthode de datation aurait sûrement plu à Proust. Dans Du côté de chez Swann, la sonate de Vinteuil le transporte dans des mondes perdus. Ajoutez à ce goût pour les madeleines un léger gâtisme, une forte dose d’auto-apitoiement, la douce frustration de l’adolescence, et vous saurez pourquoi l’un de mes romans préférés de tous les temps est le premier 33 tours du groupe « TÉLÉPHONE ». Ce devait être un très bon nom puisque Lady Gaga et Beyoncé l’ont plagié trente-trois ans après. Je propose de le réécouter ensemble pour en saisir la volupté spontanée.
Je précise que cet album date d’un temps où les disques avaient un début et une fin. L’ordre des chansons avait un sens (du moins le cherchait-on), car l’aiguille du saphir avançait inexorablement sur un microsillon de vinyle vers un rond central ; c’était avant l’invention du video-clip. On avait la tête qui tournait à force de regarder la platine : il n’y avait rien d’autre à voir (MTV fut créée quatre ans après).
L’album commence par Anna. Imagine donc, ô jeune ignare qui lit cela, un autre jeune ignare de ton âge, trois décennies plus tôt : moi, qui entends Anna pour la première fois. C’est un morceau lent au démarrage, qui s’énerve comme un play-boy après douze râteaux. Un rock répétitif, pas forcément le meilleur de l’album, mais dont l’énergie pue le sexe : « Oh mais tiens-le-toi pour dit ce soir on va s’aimer ». Certes, ce n’est pas du Shakespeare, mais on entend les cris de Corine Marienneau qui répondent à ceux de Jean-Louis Aubert, respectivement âgés de 25 et 22 ans, il fait chaud, et le message est le même depuis Roméo et Juliette. Choisir d’ouvrir le premier album du premier grand groupe de rock français par cette chanson était aussi une façon d’annoncer la couleur : si vous n’aimez pas la transpiration, passez votre chemin.