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Premier bilan après l'apocalypse

Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:

Premier bilan après l'apocalypse - L'apocalypse, serait-ce donc l'édition numérique, ou comme dans Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, la température à laquelle le papier se consume ? Frédéric Beigbeder sauve ici du brasier les 100 œuvres qu'il souhaite conserver au XXIe siècle, sous la forme d'un hit-parade intime. C'est un classement totalement personnel, égotiste, joyeux, inattendu, parfois classique (André Gide, Fitzgerald, Paul Jean Toulet, Salinger et d'autres grands), souvent surprenant (Patrick Besson, Bret Easton Ellis, Régis Jauffret, Simon Liberati, Gabriel Matzneff, et d'autres perturbateurs). Avec ce manifeste, c'est le Beigbeder livresque que nous découvrons, en même temps qu'une autobiographie en fragments, un autoportrait en lecteur.Son goût est sûr, il aime cette littérature de têtes brûlées, de fous, furieux, désespérés, romantiques, d’enfants éternels, des joueurs, des alcooliques, des dopés célestes.Vincent Jaury, Transfuge.
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J’aime quand les écrivains ne sont pas décevants ; c’est rare. Généralement, pour ne pas décevoir, ils se taisent. Comme ils parlent toute la journée à une feuille de papier, forcément, le soir ils n’ont plus rien à dire à leurs congénères. Mais Jim Harrison peut parler sans décevoir. Je venais de le lire : j’avais donc passé plusieurs jours et nuits dans son cerveau et sa vie. Je savais comment il avait perdu son œil et sa sœur. Je savais aussi pourquoi il était devenu écrivain, et comment Hollywood l’avait dégoûté de la cocaïne. Je connaissais ses sept obsessions : l’alcool, les strip-teases, la pêche, Dieu, la France, la route, la nature. J’étais bien sûr incapable de lui parler, paralysé par la timidité.

Tous autour de cette table, nous voulions être Jim Harrison, sauf lui, qui voulait être Jack London. L’homme que j’avais en face de moi et qui défendait la beauté d’Anjelica Huston (dont je ne suis toujours pas convaincu) venait aussi de me promener par écrit, de la manière la plus humaine possible. Je regardais son présent et son passé s’entrechoquer dans sa moustache. Je suis un Parisien qui se sert des romans pour voir des forêts et des ciels, courir dans des prairies, chasser des oiseaux comme un Indien. Grâce à Jim, j’ai attrapé une truite arc-en-ciel et deux martins-pêcheurs, puis j’ai parcouru la route 12 qui traverse le centre du Nebraska. Tout cela sans sortir de mon immeuble du 6e arrondissement.

Jim Harrison, une vie

Il va falloir tenter de résumer en vingt lignes ce que Jim Harrison a vécu en soixante-cinq ans et raconte en 466 pages dans En marge. Avant de dîner avec moi, Jim Harrison est né à Grayling, dans le Michigan, en 1937. Il a fait ses études à l’université du Michigan. Ses premiers textes (un recueil de poèmes : Plain Song en 1965) évoquent son enfance rurale. Il enseigne quelque temps à Stony Brook, une université de New York, dans le but de faire vivre sa femme et ses deux enfants. Thomas McGuane lui suggère d’écrire Wolf en 1971. Ensuite, Harrison est l’auteur de deux grands romans ébouriffés : Dalva et La Route du retour, où il reprend (en les modernisant) les mythes du western (l’expérience des régions sauvages, la rencontre avec l’Indien, la destruction de la faune, l’apprentissage de la liberté et de l’amour). Certains de ses livres ont été adaptés au cinéma, notamment Légendes d’automne et Wolf. Jim Harrison vit aujourd’hui près de Lake Leelanau, un petit village où il est surtout connu comme chasseur et pêcheur. Enfin, le 12 mai 2003, il a dîné avec moi.

Numéro 47 : « Le Diable et la Licorne » de Jean-Pierre George (2004)

Je buvais une vodka Finlandia en haut d’un gratte-ciel à Helsinki, contemplant la mer blanche et les bateaux gris, quand soudain mon téléphone portable a vibré dans la poche de mon jean, ce qui n’était pas désagréable. « Salut, ici Benoît Duteurtre. Tu devrais lire le livre de Jean-Pierre George. » Ainsi va ma vie : souvent des amis m’appellent pour me conseiller de lire Machin ou Bidule. Petit à petit, je me suis constitué un réseau d’informateurs de première catégorie. Duteurtre, je l’écoute davantage que les autres, car c’est lui qui m’a présenté Michel Houellebecq et Milan Kundera. « Mais Benoît, je suis à Helsinki, en haut d’un gratte-ciel, en train de contempler la mer grise et les bateaux blancs ! — Ah bon ? Mais qu’est-ce que tu fous là-bas ? — Je bois pour le savoir. — Eh bien, lis Jean-Pierre George, tu verras : c’est un alcool littéraire. » On ne sait jamais s’il faut faire confiance à ce genre de recommandations. Duteurtre était peut-être obligé de me conseiller ce livre, l’auteur lui tordait éventuellement le bras quand il m’a appelé, avec un flingue braqué sur sa tempe. Mais je savais qu’il n’était pas attaché de presse aux éditions de la Table Ronde. Son conseil était purement amical, et il m’avait déjà fait connaître Ned Rorem, et Philippe Muray. De retour à Paris, j’ai donc voulu en avoir le cœur net. Après quelques heures de spéléologie dans mes piles d’enveloppes non ouvertes, j’ai déniché Le Diable et la Licorne. Un très mauvais titre. Cet auteur n’avait pas mis toutes les chances de son côté. La bande rouge attira néanmoins mon attention : « Métaphysique du strip-tease ». Pour moi qui passais mes nuits entre le Hustler Club, le Stringfellows et le Pink Paradise, à comparer la qualité des épilations maillot, une telle œuvre tombait à pic.

J’ai ouvert le livre sur ce paragraphe attrayant : « Rien, ou presque, à mes yeux, ne le cédait à l’attrait imprévu d’une fine bretelle tombant impromptue sur l’épaule nue d’une fille ou à la provocation d’une dentelle dépassant d’une étoffe sévère. Futile et frivole, je trouvais dans les plaisirs et les transgressions, dans le sexe, motif à oublier conformisme et ennui de toutes choses. » Et voici que, debout dans le couloir de mon appartement de la rue Guynemer, celui où j’ai failli être heureux avec ma deuxième femme, j’ai dévoré un texte lumineusement obscène, doux et dur comme Le Petit Ami de Léautaud, chic et culte comme Rose poussière de Schuhl, élégant et érudit comme n’importe quel livre de Guy Dupré ou Mathurin Maugarlonne (si vous ne connaissez pas ces derniers, j’en suis navré ; comme disait le prince Poniatowski : « Si ce livre vous paraît snob, c’est qu’il n’est pas pour vous » !). Je cessai de répondre au téléphone. J’ai bu ce livre cul sec. La littérature est la rencontre improbable d’un diable et d’une licorne sur une table d’opération. Le livre raconte l’admiration d’un écrivain situationniste pour une danseuse du Crazy Horse Saloon. Il raconte cette passion avec délicatesse, en citant Jacques Rigaut : « Chaque Rolls Royce que je croise prolonge ma vie d’un quart d’heure. » Au fil de pages tirées à quatre épingles, on croisera également les Rolling Stones et Guy Debord, Pierre Bourgeade et le Katmandou (la boîte de lesbiennes de la rue du Vieux-Colombier), et la « Salomé » de Gustave Moreau. Merci à Benoît Duteurtre d’avoir si bon goût. Merci à Jean-Pierre George d’écrire plus légèrement que Guy Debord.

Jean-Pierre George, une vie

Jean-Pierre George est l’auteur de deux livres à trente ans d’écart : L’Illusion tragique illustrée chez Julliard en 1965 (« gadget », dit-il, en réalité un manifeste des premières années situationnistes), puis Naissance d’une princesse à la Table Ronde en 1995. Pourquoi ce silence entre les deux ? Parce que Jean-Pierre George est l’Yves Adrien des sixties. Dans Le Diable et la Licorne en 2004, il esquisse une explication : « J’achetais des cigarettes de contrebande aux abords des night-clubs. J’avais de grosses liasses de cash dans les poches. Le soir, je marchais au whisky-coca. Les filles me maquillaient dans les loges. » Toutes ces années ne furent pas perdues, puisqu’il accompagnait Rita Renoir, la déesse de ses nuits sans lune. « Je ne ferai pas de carrière littéraire. Je tournerai le dos à la société des hommes. » Jean-Pierre George a choisi la femme plutôt que le travail. C’est ainsi qu’il a vaincu les écrivains besogneux, les arrivistes compromis, les notables de la subversion. Chapeau ! (Comme dirait Max Ernst : « C’est le chapeau qui fait l’homme. Le style, c’est le tailleur. »)

Numéro 46 : « Un bien fou » d’Eric Neuhoff (2001)

Depuis son râteau avec Isabelle Adjani dans Un triomphe (1984), Eric Neuhoff est un des seuls écrivains vivants dont j’ai lu tous les livres. Il faut dire qu’ils sont courts. Mais enfin tout de même, c’est très rare, quelqu’un dont on lit tranquillement, naturellement, instantanément, tout ce qu’il publie. Dans Un triomphe, il écrivait ceci : « Les jeunes gens ne savent pas où ils en sont. Ils ignorent s’il vaut mieux entrer aux Bains-Douches ou dans la Pléiade. » Il y avait de quoi être immédiatement conquis. Il disait aussi : « Écrire, écrire, vous êtes marrants, vous. Il n’y avait quand même pas que ça à faire. » Du Bernard Frank pur jus. Je râle toujours contre Neuhoff, certes, je peste contre ses phrases courtes, ses personnages démodés, ses images empruntées au cinéma américain, sa mélancolie piquée à Françoise Sagan, sa petite musique inspirée de Patrick Modiano ; je fulmine quand il nous refait le coup du portrait d’une ravissante chipie (Laetitia en 1989, La Petite Française en 1997, Maud dans Un bien fou), ou quand il nous cite toujours les mêmes icônes blondes (Sydne Rome, Candice Bergen, Faye Dunaway). Mais je lis tous ses livres : ce sont des rendez-vous que je ne loupe jamais. Vous croyez que c’est facile ? La vérité, c’est que personne n’est capable d’imiter les notations précises de Neuhoff, sa façon perçante de résumer une après-midi ensoleillée (« Une guêpe se posa dans un reste de glace fondue »), sa tendresse envers les femmes (« Sur le visage, un perpétuel air de surprise, comme si elle avait été éblouie par un flash » ; « La dizaine de choses que je déteste chez Maud : euh, aucune »), son goût du détail chic (dans les romans de Neuhoff, on sait toujours ce que les personnages mangent, boivent, et quelle est la marque de leur chemise), son sens de l’aphorisme dandy (comme ce vibrant éloge du mariage : « Il faudrait toujours vivre avec quelqu’un, ne serait-ce que pour éviter de pisser en laissant la porte ouverte. »).

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