Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
À l’origine reportage paru dans le magazine Rolling Stone en 1971 sous le pseudonyme de Raoul Duke, Las Vegas parano s’intitule en v.o. Fear and Loathing in Las Vegas : A savage journey to the heart of the american dream ce qui signifie « Peur et Dégoût à Las Vegas : une Équipée Sauvage au Cœur du Rêve Américain ». Ouf ! De quoi s’agit-il ? De l’escapade sous psilocybine d’un journaliste et de son camarade avocat (Oscar Acosta rebaptisé pour l’occasion « Dr Gonzo ») envoyés par Sports illustrated en reportage sur une course de motos (le « Mint 400 ») dans le désert du Nevada. Le commanditaire ne voulait qu’un encadré rapide, Thompson leur rendit un texte de 60 pages détaillant tout ce qui se passait dans le désert, sauf la course. Après le refus par Sports illustrated de publier son texte déjanté, Thompson décida de le développer et d’en faire un tableau du rêve américain. Thompson n’écrit que des récits. Ce n’est pas un romancier. Ses « enquêtes » précédentes étaient plus sociologiques (il a vécu un an avec des Hell’s Angels), cette fois Hunter Thompson invente le journalisme psychédélique. Le résultat n’est pas de la mystique hallucinogène comme chez Castaneda. C’est un roman réaliste écrit dans un état second. « On était quelque part vers Barstow quand les drogues ont commencé à agir. » L’idée est qu’en étant défoncé le spectateur ne remarque pas les mêmes choses qu’un écrivain normal. Il va s’intéresser à des détails, des à-côtés, des gens et des choses que personne ne regarde habituellement. D’une certaine manière, le journalisme « gonzo » consiste à utiliser le prisme de la drogue pour mieux voir le réel. Mais rien n’interdit de le lire seulement pour se marrer : cette virée en Cadillac de deux toxicomanes dont le coffre est rempli à ras bord de pilules et poudres illicites est un des livres les plus dingues jamais écrits. « Le coffre de la voiture ressemblait à un labo ambulant de la brigade des stupéfiants : nous avions deux sacoches d’herbe, soixante-quinze pastilles de mescaline, cinq feuilles d’acide-buvard carabiné, une demi-salière de cocaïne, et une galaxie complète et multicolore de remontants, tranquillisants, hurlants, désopilants… sans oublier un litre de tequila, un litre de rhum, un carton de Budweiser, un demi-litre d’éther pur et deux douzaines d’ampoules de nitrite d’amyle. » Las Vegas Parano, c’est Sur la route en remplaçant les joints par du LSD et le jazz par du rock’n’roll. C’est Very bad trip, trente-huit ans avant.
La drogue est à Thompson ce que les « moins de seize ans » sont à Matzneff : un moyen de désobéir. J’aime lire ce que je ne vis pas. J’ai peur du LSD (on m’en a proposé souvent mais je n’ai jamais voulu essayer), je n’aime pas coucher avec des personnes mineures (ce sont des mauvais coups). Mais j’aime quand les romans me permettent de connaître ce que je ne connais pas. Il y a une relation très étroite entre le plaisir de la lecture et la tentation de l’illégalité. Je ne vois pas l’intérêt de ne lire que des histoires saines, justes, licites. Lire devrait toujours nous permettre d’être des criminels sans risquer la cour d’assises.
Accessoirement, Thompson se moque de l’American Dream. Las Vegas est le bon endroit pour tourner en dérision ce Rêve devenu planétaire. Hunter Thompson écrit sur une déception : en 1971, il comprend que la « libération » qu’il attendait était une illusion provisoire. Il voit que l’espoir né dans les années 60 est une blague, et que la révolution n’aura pas lieu. Il devine que le combat est perdu. Avec ce texte, il a inventé le punk. Quelques mois après Las Vegas parano, il cessait d’écrire.
Né en 1937 ou 1939 (même sa date de naissance est floue) à Louisville, dans le Kentucky, Hunter S. Thompson a inventé le « nouveau journalisme » avec Tom Wolfe dans les années 60, en publiant des reportages déjantés et subjectifs dans The Nation sur les Hell’s Angels (1965) ou dans Rolling Stone sur la campagne électorale de McGovern en 1972. Mais Tom Wolfe s’est mis à porter des costumes trois pièces blancs ridicules, alors que Thompson restait scotché au plafond et se comportait comme une rock star. Son retour sur le devant de la scène, il le doit à Terry Gilliam et Johnny Depp, qui ont réussi à adapter l’inadaptable Las Vegas parano en 1998, soit vingt-sept ans après sa publication. Hunter S. Thompson est ainsi devenu l’écrivain vivant le plus culte sur terre (ex-aequo avec Hubert Selby Jr). Mais il s’en foutait : ce qui l’embêtait était bien plus grave. Il ne parvenait plus à écrire. Retiré à Woody Creek, dans le Colorado, il se réveillait tous les jours vers 3 heures de l’après-midi pour boire son Wild Turkey et tirer dans son jardin avec une de ses nombreuses armes à feu. Enfin, une nuit de 2005, il retourna sur sa tempe le Magnum 44.
Numéro 40 : « Bonjour minuit » de Jean Rhys (1939)
Le fan-club de Jean Rhys romancière anglaise s’est démocratisé avec la reparution dans les années 2000 de deux de ses plus beaux romans : Quartet (1929) et Bonjour minuit (1939). Si j’ai choisi de m’attarder sur ce dernier, c’est que sa lecture prend un sens nouveau au début d’un siècle qui sera dominé par les femmes. Good morning, midnight peut, en effet, être considéré comme le manifeste des oiseaux mazoutés.
« Oiseaux mazoutés » ? C’est ainsi que Pierre-Louis Rozynès (l’ex-patron de Livres Hebdo) surnommait les femmes de 40 ans, du moins celles qui n’ont pas eu de chance, et elles sont majoritaires. Leur premier mari les a plaquées, le deuxième les trompe, et les soupirants ne se bousculent plus au portillon. Traumatisées, parfois déjà flétries, certaines quadragénaires sentent qu’elles ont mangé leur pain blanc — les Abribus Aubade leur flanquent la saudade. Alors elles se mettent à boire, comme Sasha Jansen, l’héroïne de Bonjour minuit. Sasha traîne à Paris dans des hôtels miteux, chiale toute seule dans des restaurants, cherche un homme pour se venger sur lui du mal que lui ont fait les autres, rencontre un gigolo qui la croit riche parce qu’elle porte un vieux manteau de fourrure… Ils souffriront autant l’un que l’autre de ce malentendu. À partir d’un certain âge, plus personne ne tombe amoureux, à force de se méfier, de se protéger, de fuir la douleur. Alors, on se résigne à vieillir pour ne plus souffrir.
Certes, racontée comme ça, l’histoire donne sans doute envie de se pendre. Or, l’extraordinaire talent de Jean Rhys consiste à semer tant de fraîcheur, de finesse et de sobriété dans ses observations faussement futiles que le lecteur en sort ébloui et guilleret. Légèrement fatigué, parce que la vérité est fatigante comme une tournée des cafés de Montparnasse en octobre 1937, mais comblé. J. D. Salinger dit qu’un bon écrivain est celui à qui le lecteur a envie de téléphoner. Jean Rhys est donc un bon écrivain, car on aimerait laisser des messages énamourés sur son répondeur. Le problème est sa mort en 1979 ; il n’y a plus d’abonné au numéro que l’on pourrait demander. Sa boîte vocale sent le sapin.
Dans sa préface, Geneviève Brisac a raison de souligner que « Jean Rhys était beaucoup trop en avance sur son temps : c’était une femme des années 20 mais faite pour le XXIe siècle ». Ses livres ne rencontrèrent que peu d’échos de son vivant (comme ceux de Dorothy Parker ou Dawn Powell) car leur inquiétude joyeuse séduisait davantage les critiques littéraires (déjà tous dépressifs à l’époque) que le public (tout aussi con qu’aujourd’hui). Quelqu’un que les mots « pourriture sèche » font « rire comme une folle » risque de désorienter le plus grand nombre. Cette vagabonde qui a peur de rentrer se coucher dans sa petite chambre sent monter le désir invisible de la guerre. Sasha Jansen croit qu’elle craint la solitude ou la pauvreté alors que sa terreur est plus profonde : celle du cataclysme imminent.