Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Numéro 42 : « Journal » de Valéry Larbaud (1901–1935)
Plus personne n’aura le temps de tenir un tel journal. Y aura-t-il même beaucoup de monde pour le lire dans une décennie ? C’est pourtant un monument essentiel, qui délivre un message urgent en cette période de suicide collectif : Larbaud semble nous dire que, pour sauver le monde, il suffit de prendre le temps d’aller à Milan voir le saint François de bronze sur la place devant San Angelo. Nous savons tous que le monde actuel a besoin de ralentir mais ce freinage nous effraie : nous croyons qu’il va falloir renoncer à notre bien-être pour sauvegarder des ours polaires. En lisant Larbaud, on se rend compte que c’est tout le contraire : en ralentissant, non seulement nous sauverons les ours blancs, mais nous retrouverons notre espace intérieur. Ce dandy mort en 1957 nous avertit d’outre-tombe : nous avons déjà renoncé à notre humanité il y a bien longtemps. Les ours polaires ont survécu, c’est nous qui sommes éteints. Notre vitesse nous a rendus ignares, notre luxe est stupidité, nous ne savons plus voir ce qui est civilisé : nous méritons notre lamentable sort. Pour devenir Larbaud, un certain nombre de conditions devaient être réunies : être un riche héritier en même temps qu’un puits de culture, développer une curiosité insatiable dans une époque plus lente qu’aujourd’hui (avant internet il fallait souvent des semaines pour recevoir une lettre ou voir un tableau), adopter la nonchalance du nomade lettré, écrire dans un même style clair et musical romans, poèmes, nouvelles, journaux, correspondance, et finir son existence de moine sensuel en répétant toujours la même phrase : « Bonsoir les choses d’ici-bas. » La trajectoire parfaite d’un honnête homme que l’argent n’a pas corrompu. Citez-moi un seul milliardaire en 2011 capable d’écrire des pages aussi denses chaque jour, en français, en anglais, en italien ou en espagnol, de traduire les grandes œuvres de son temps, de voyager de musée en musée en notant scrupuleusement chaque éblouissement. Certains riches Français collectionnent les sculptures contemporaines. Mais ils me rappellent Monsieur Jourdain avec son maître de musique ou son professeur de philosophie : ils n’ont ni regard ni plume ni temps, ils paient des écrivains pour les distraire ou les escroquer. Nul besoin d’être rentier pour imiter Larbaud aujourd’hui : il suffit d’ouvrir les yeux et les oreilles ; ce n’est plus une question de fortune personnelle puisque la connaissance est accessible et les voyages peu onéreux. Larbaud n’est pas un esthète du passé, il nous montre l’avenir : nous devons restaurer notre curiosité.
Le Journal de Larbaud n’a rien de nombriliste, c’est l’aventure d’un flâneur aux yeux écarquillés. Entamé à Paris en 1901, il s’achève en Albanie en 1935. Il s’en est servi pour nourrir les carnets de son milliardaire imaginaire (A.O. Barnabooth), mais l’ensemble est bien plus volumineux : 1 600 pages qui sont une caverne d’Ali Baba. Le journal de Larbaud c’est le journal de Léautaud avec davantage de paysages, celui de Gide sans couper les garçons en quatre, celui de Renard en remplaçant la sécheresse par la générosité. Les femmes sont des montagnes, les cimes sont des peintures, les arbres sont des monuments, les écrivains sont des ciels. Où trouve-t-il le temps de noter tout ça ? C’est comme un guide dont le routard serait l’être le plus raffiné que la terre ait jamais porté, avec dans son sac à dos toute la culture de l’univers. Lire ce livre est long, tortueux, il faut s’armer de patience, le poser, le reprendre. On est dans la vie d’un mort génial. On a envie de tout savoir de lui. Chaque phrase (parfois télégraphique) contient une histoire potentielle, une image qui inspire, un rêve en pointillés. Par exemple, il note ceci en 1901 (il a 20 ans) : « Petit garçon français amoureux d’une extravagante Américaine de douze ans. Il se tient debout près d’elle pendant qu’elle joue aux dames. » On les voit, ils existent, c’est une scène de Visconti, une photographie de Brassaï, un tableau de Renoir. Autre exemple (complètement au hasard, le journal de Larbaud est un gisement inépuisable) : « La vulgarité, la grossièreté, l’allure stéréotypée des hommes aisés de classe moyenne m’a dégoûté ce matin sur le bateau. La seule personne correcte était un ouvrier en vêtements sales. Vu de belles choses dans l’eau du lac (Larbaud écrit ceci à Côme en 1912) : une rose mi-épanouie et une poignée dorée de feuilles mortes (des feuilles d’olivier) faisant une rapide apparition dans une vague. » La prochaine fois qu’un jeune couillon me demandera pourquoi je lis des livres, il faudra que je songe à lui répondre ceci : c’est pour qu’en 2011 je puisse apercevoir une poignée dorée de feuilles mortes dans une vaguelette créée par le sillage d’un bateau sur le lac de Côme, le 13 juillet 1912.
Héritier de la source Vichy Saint-Yorre, Valéry Larbaud n’a rien fichu de son existence, à part lire, voyager, écrire. Né et mort à Vichy (1881–1957), ce « patriote cosmopolite » a pris souvent l’Orient-Express et arpenté les paquebots de luxe. En 1911, il imagine Fermina Márquez, Espagnole de 16 ans, qui est un des plus beaux personnages de jeune fille de toute l’histoire des jeunes filles. « Une jeune fille ! on voudrait battre des mains en la voyant ; on voudrait danser autour d’elle. » Comment voulez-vous ne pas avoir des problèmes sexuels quand vous avez lu ceci trop tôt ? Traducteur d’Ulysses de Joyce, Larbaud n’a écrit que des poèmes géniaux et des livres subtils : le journal de Barnabooth (où il enfonce le clou : « je n’ai jamais pu voir les épaules d’une jeune femme sans songer à fonder une famille », lui qui n’eut pas de descendance), Enfantines (1918), Amants, heureux amants (1923), Jaune bleu blanc (1927). Victime d’un AVC en 1935 (à l’époque on disait hémiplégie cérébrale), il ne bougera plus de son fauteuil pendant vingt-deux ans et ne prononcera plus que cette sentence qui résume toute son œuvre nostalgique et émerveillée : « Bonsoir les choses d’ici-bas. »
Numéro 41 : « Las Vegas Parano » de Hunter S. Thompson (1971)
Au fond, un écrivain, ça devrait toujours ressembler à ça : un type ivre mort, bronzé et halluciné, torse nu, sans le sou, avec un bob sur la tête et un fume-cigarette au bec, en train de vociférer sur une plage, dans un pays lointain et ensoleillé. Un écrivain devrait toujours briser des cœurs et des bouteilles vides. Un écrivain devrait toujours être entouré de belles femmes tristes, car terrifiées par sa liberté, et de belles femmes libres, bien que terrorisées par sa tristesse. Un écrivain devrait toujours faire rêver, ou au moins faire envie, ou à défaut faire pitié ; et le reste du temps, faire semblant. Un écrivain devrait toujours être un frimeur paresseux, un dangereux égoïste, un jouisseur frustré, un mégalo défoncé, prêt à risquer sa vie pour quelques paragraphes mal imprimés dans un fanzine de seconde zone. Un écrivain devrait toujours ressembler à Hunter S. Thompson, ou Charles Bukowski, ou Ernest Hemingway, ou Jack Kerouac, ou William Faulkner, et surtout à Scott Fitzgerald. Comme les Américains n’ont pas inventé la littérature, ils se sont rabattus sur autre chose : le « look » de l’écrivain — sa barbe de trois jours, sa machine à écrire cassée, ses gesticulations désordonnées, son haleine à tuer un troupeau de buffles, son désespoir en bandoulière, son nœud papillon parfumé au vomi de Dom Pérignon. Las Vegas Parano illustre à la perfection cette « writing attitude » que Philippe Besson n’aura jamais. L’équation idéale étant : ironie + colère + désespoir = beauté + vérité + légèreté.