Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
En fait, ils composaient un tandem essentiel : la dernière tentative de révolte hédoniste après mai 68 et avant la chute du mur de Berlin. Aujourd’hui, Pacadis est mort et Adrien se cache. Le nihilisme punk n’est plus de saison : Oussama Ben Laden avait repris le créneau de septembre 2001 à mai 2011. Pourquoi faut-il encore lire ce texte ?
Parce que son style cyberstoïque reste inégalé. Parce que la couverture argentée va bien avec ma nouvelle montre. Parce que le message d’Yves Adrien demeure d’actualité : « Un livre devrait, dès la première page, hurler sa supériorité. » Parce que, quitte à lire une prose hermétique, autant qu’elle soit plus fashion que celle de Pierre Jourde. Parce qu’Yves Adrien est le Lautréamont des aéroports. Parce qu’il a dédié cette réédition à Jacques Mesrine (1936–1979). Parce qu’on peut le déguster en écoutant le dernier Radiohead. Parce qu’il est sain d’être un peu élitiste, surtout en pleine débauche démocratique. Parce qu’Adrien avait prévu la chute des Twin Towers (en photo, page 69) : « Sombrer sous le barrage des buildings narquois, sombrer et être foulé aux pieds. Oui, la punition s’assortissait au privilège. Et les ascenseurs (impavides) chutaient chaque soir du haut des tours, précipitant de nouveaux perdants dans la, splaaash, piscine des ténèbres. » Le mot « vision » n’était pas usurpé.
Pour fuir l’ennui, Yves Adrien a changé souvent d’identité. Au début, il se définissait comme un « cobaye du siècle ». Tel Zelig ou Cocteau, ce caméléon s’adaptait aux modes pour mieux les traverser. Il eut alors une période cheveux courts, cravate fine, polaroids dans Palace magazine. Sans le savoir, il fit partie de ceux (Alain Pacadis, Malcolm McLaren et Vivienne Westwood, Jacno et Mondino) qui inventèrent le punk. Dès que tout le monde l’eut rejoint, il lança la mode « novö » avant de disparaître : on était en 1980. On ne le trouva plus. Il envoyait parfois de ses nouvelles aux journaux rock, signées Orphan. Vingt années s’écoulèrent. En l’an 2000, il revint déguisé en Sioux des Seychelles, enturbanné et illuminé. Flammarion publia ses articles aussi mythiques que mystiques sous le titre 2001, une apocalypse rock. Il laissa le Goncourt à son ami Jean-Jacques Schuhl, avant de proclamer la mort d’Yves Adrien. Désormais, à la manière de Prince, il faudrait l’appeler « ghost-writer 69-X-69 ». Depuis, il brille en silence, tel un astre mort.
Numéro 48 : « La Route du retour » de Jim Harrison (1998)
L’avantage avec les grands écrivains, c’est qu’il suffît de les recopier pour les définir :
« Presque trente ans plus tard, alors que je rassemble tous ces souvenirs, je redeviens cet humble pète-sec envahi d’hormones, passablement effrayé par la nuit, le chien de Fred, l’éclat de la lune sur le lac, le pouvoir du derrière de Laurie jaillissant dans l’encadrement de la porte, la folie des filles, le Livre des Révélations, mon père ivre et pervers, ma mère qui s’entourait d’un tel capitonnage qu’elle en devenait fantomatique, et parfois je priais agenouillé à même le plancher pour que la douleur aiguise ma lucidité. Aujourd’hui, j’ai apparemment épuisé toutes mes peurs, mais je suis capable de les recréer. »
Tel est le sens de l’œuvre d’un des plus solides romanciers contemporains : transcender, par le truchement de la fiction, des peurs adolescentes. Recréer les émotions éternelles en remontant plusieurs générations de l’Amérique. Inventer une forme de western littéraire moderne.
La clé de l’œuvre de Jim Harrison se trouve dans une citation du Livre des Révélations, à la fin du Nouveau Testament : « Je te désire soit brûlant soit froid, car si tu es tiède, je te répudierai. » Né à Grayling (Michigan) en 1937, Harrison ne connaît pas la tiédeur. Son enfance rurale fut la même que celle du héros de son Bildungsroman (De Marquette à Veracruz, 2004) : soleil en été, neige en hiver. Tous les thèmes de son œuvre viennent de l’aube de sa vie : la force de la nature, la tentation de la route, le goût de la pêche et de la chasse, l’amour des femmes (notamment les strip-teaseuses), l’absence de Dieu (« Dieu a créé le cosmos il y a des milliards d’années, puis il est parti en laissant tout en plan »), la sagesse des Indiens, la joyeuse tentation du sexe, les dangers de la cupidité américaine, la violence des secrets de famille… et la beauté de la France. Adulte, Harrison se lança à New York dans l’enseignement et la poésie, l’un finançant l’autre. Jim Harrison admire Hemingway, qui voulait écrire comme Cézanne peint. Il cherche à observer le destin sous tous ses angles. Pourtant ce n’est pas un peintre mais plutôt un sculpteur sur bois : à la fois bûcheron et menuisier, il charpente ses totems comme un Iroquois dont le matériau serait rendu friable par les termites du doute, de l’inquiétude et de la sensibilité. L’adaptation hystérique de Légendes d’automne par Edward Zwick en 1995 le dégoûta de Hollywood (point commun avec Fitzgerald et Faulkner). En 2002, il publia un superbe volume de mémoires (En marge). On y apprenait comment il avait perdu sa sœur, deuil dont il ne se remettra jamais. Cette douleur dicte sans doute la puissante fragilité de sa prose. Jim Harrison est un auteur ambitieux, mais pas ambitieux pour le plaisir de s’inscrire dans les manuels d’histoire littéraire, seulement ambitieux avec les moyens de l’être : le désir, la joie, la tristesse, le souffle, la liberté, le plaisir.
Et me voilà assis en face de Jim Harrison. Il ressemble à sa légende : un grizzli borgne, ultrasensible et prévenant, avec une canne et un ventre. Un grizzli aux dents écartées (« dents du bonheur », comme Paul Nizon ou Benoît Duteurtre), avec les yeux de Jean-Paul Sartre. C’est Gérard Oberlé qui a suggéré La Taverne Basque, rue du Cherche-Midi. Moi, comme un plouc, j’avais pensé les inviter à l’Atelier Robuchon, mais Oberlé s’est foutu de ma gueule :
— Tu t’imagines que Jim va dîner assis sur un tabouret ?
Les deux écrivains se connaissent depuis longtemps. Jim Harrison considère Oberlé comme le plus excentrique de ses amis français, et le plus français de ses amis excentriques. Ils aiment les mêmes vins, les mêmes festins, les mêmes livres. Il n’y a que sexuellement qu’ils n’ont pas les mêmes goûts ! J’étais passé les chercher en taxi pour les emmener au Lutetia. Mais il y avait trop de monde au Prix des Lectrices de Elle, et les grizzlis borgnes ont du mal à tenir plus d’un quart d’heure dans les cocktails littéraires sans manger un bras à quelqu’un.
Pour éviter le drame, on avait filé à l’américaine. Filer à l’américaine, c’est comme filer à l’anglaise en moins discret (par exemple, en hurlant : « See you later motherfucker ! »). À La Taverne Basque, on commanda des côtes de bœuf, sauf Jim : il préférait les rillettes, l’andouillette, rien que des plats finissant en « ette ». Le vin était délicieux, donc on en buvait beaucoup. À Christophe Ono-dit-Biot qui lui disait qu’il aimait les femmes petites, Jim Harrison expliqua que « l’avantage avec les femmes petites, c’est qu’on a l’impression d’avoir une plus grosse bite ». Le ton était donné.