Premier bilan après l'apocalypse
- Автор: Бегбедер Фредерик
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Grasset
- ISBN: 978-2246777113
- Жанр: Критика
Электронная книга - «Premier bilan après l'apocalypse». Краткое содержание книги:
Neuhoff est un charmeur, comme son maître François Truffaut. On l’a vu grandir. À présent, on pourrait presque le considérer, sinon comme un adulte (Michel Houellebecq a raison de dire qu’« on ne devient jamais réellement adulte »), du moins comme un garçon majeur et vacciné par la vie. Sa gravité nouvelle nous fait « un bien fou », comme la lettre que son héros publicitaire envoie à Sébastian Bruckinger, l’écrivain mythique qui lui a piqué sa femme. Eh oui : un type qui ressemble à l’auteur de L’Attrape-Cœurs peut aussi choper ta femme, et plutôt deux fois qu’une ! Tel est le sujet d’Un bien fou : que faire si votre femme tombe amoureuse de votre idole ? Quelle lettre Charles Bovary aurait-il écrite à Rodolphe Boulanger ? Tout mari cocu est partagé entre l’aigreur et l’admiration, la rancune et l’envie, la jalousie et le désir, la tristesse et l’échangisme. Après tout, si un type génial aime votre épouse, cela confirme qu’il a bon goût (et donc vous aussi). « Je crois qu’il y a des histoires qui ne finissent jamais. La nôtre est celle de deux personnes qui ont essayé de s’aimer, qui n’y sont pas arrivées et qui le regretteront toute leur vie. » Je vais être chiant et pompeux — la prétention, tout ce que Neuhoff déteste — mais tant pis, il faut bien que quelqu’un se dévoue pour le dire : et si sa douzaine de bouquins bâclés et flemmards, agaçants et nonchalants, ces romans, ces chroniques, ces souvenirs, ces hommages, et si tout cela finissait par constituer une… œuvre ? Beurk, dira-t-il. Quel gros mot. Comme tous les vrais dandies, Neuhoff refuse de se faire remarquer. Désolé, old sport.
Né en juillet 1956 à Paris, Eric Neuhoff fut blasé avant d’être vieux. Il grandit à Cahors sans l’avoir décidé. Après son bac, il tente une khâgne à Toulouse, puis échoue au concours d’entrée de Normale Sup pour éviter de devenir Mazarine Pingeot. À la place, il sera journaliste, au Matin de Paris puis au Figaro. En 1982, il publie son premier roman à la Table Ronde : Précautions d’usage a été réédité en poche, ce qui permet de vérifier que tout y était déjà, la légèreté profonde, la pudeur élégante, le charme tout court (même si j’ai préféré Un triomphe en 1984, pamphlet sans ennemis). En 1989, il a reçu le prix Nimier pour Les Hanches de Laetitia, en 1997 le prix Interallié pour La Petite Française et en 2001 le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Un bien fou. Il écrit aussi des articles sur les romans étrangers au Figaro littéraire et disserte sur le cinéma au « Masque et la Plume » et au « Cercle ». Il entrera à l’Académie française en 2016. Se souviendra-t-il alors en souriant de ce qu’il disait dans Un triomphe ? « On n’allait tout de même pas vieillir à la Léautaud, avec de vieux pulls troués, baigner dans une odeur de pipi de chat. » Eh bien si, voilà ça te pend au nez !
Numéro 45 : « Ange Vincent » de Jean-Claude Pirotte (2001)
Qu’est-ce que la poésie ? Une suite de mots dont on ne saisit pas tout de suite le sens, mais dont l’assemblage est beau à lire, à entendre, à réciter, à rêver. La poésie, c’est un livre qui parle de la pluie, un livre sur le silence. Quelque chose de plus qu’une simple histoire à raconter : la grâce ne se « pitche » pas. Jean-Claude Pirotte est un poète avant d’être un romancier, parce qu’il attache plus d’importance à la musique qu’aux anecdotes. Et pourtant il en a vécu un paquet, d’anecdotes, cet ancien avocat buissonnier… Ce qui fait d’Ange Vincent une des plus fortes émotions de cette liste tient dans le mélange de la langue la plus pure avec les souvenirs les plus évanescents. Conçu comme un catalogue de fragments dédiés aux femmes de sa vie (en commençant par le commencement : sa mère froide, et une sœur lointaine), ce roman autobiographique n’a pourtant pas grand-chose à voir avec un pendant masculin de Dans ces bras-là de Camille Laurens. Car Pirotte flotte : chacune de ses phrases semble échapper à la précédente. Saluons la victoire du solitaire en fuite sur les agités grégaires. Jamais je ne me suis senti aussi proche d’un styliste qui pourrait être mon parfait contraire.
Toutes les douleurs font son miel : une photo retrouvée, le son d’un fado, une phrase de D.H. Lawrence, des femmes prénommées Claire, Mariuccia, Lise, Lucina, Caria, Perle d’Eau, et des arbres, et le vent. Par instants, Pirotte se hisse si loin au-dessus des contingences ridicules d’une rentrée littéraire que l’on se croirait en train de lire Fernando Pessoa. Cela nous repose des combines et scandales automnaux. Pirotte a un secret : l’écriture en creux. Son goût de la sécheresse et de la rareté donne à chaque page de ses livres une densité inhabituelle et incongrue. On a envie de l’apprendre par cœur, de se bourrer la gueule de mots comme « hiver », « vallée », « siècles », « fenêtre » et « nuit » qui reviennent si souvent sous sa plume Pirotte, c’est du Bobin réussi, du Delerm qui aurait troqué le « moins-que-rien » pour le « plus-que-tout ».
Certains passages seraient à recopier, pour expliquer aux récalcitrants ce qu’est la littérature : « La petite ville demeure bleue, grise, bleue, noire, bleue. » Est-ce de la paresse, cette hésitation, cette répétition ? Non, c’est la vérité changeante, l’indécision du poète en prose qui tente de décrire un village du Nord, dont la lumière évolue selon les caprices des nuages. Comme chez Baudelaire : « Ta tête, ton geste, ton air/Sont beaux comme un beau paysage » ou Éluard : « La Terre est bleue comme une orange ». L’écrivain est un dictateur qui a tous les droits, dès lors qu’il traque une vision subjective.