Les fous de Baalbek
- Автор: Де Вилье Жерар
- Серия: SAS #74
- Год: 1984
- Язык: французский
- Год: Plon
- ISBN: 2-84267-923-7
- Жанр: Шпионские детективы
Электронная книга - «Les fous de Baalbek». Краткое содержание книги:
Dans les deux cas, il était cloué au sol.
Le colonel Tarik les reçut dans un bureau minuscule dont la fenêtre avait été remplacée par du plastique transparent, retranché derrière un classeur métallique criblé d’éclats d’obus. De l’eau bouillait dans une théière et il régnait un froid sibérien dans la pièce. Des revues pornos étaient étalées sur le lit de camp, à côté d’un casque …
— Excusez-moi de vous recevoir ainsi, dit-il, nous avons encore pris du 155 ce matin …
La théière bouillait. Il versa le liquide brûlant dans des quarts cabossés, tandis que Robert Carver exposait sa demande. Le Libanais leva vers lui de beaux yeux noirs pleins de tristesse.
— Pourquoi êtes-vous venu me voir ? Bien sûr, je pourrais vous donner un commando des FSI[20] qui irait détruire ce garage. Mais il me faut un ordre du palais présidentiel. Nous avons l’interdiction de pénétrer dans le périmètre chiite. Sauf instruction signée du Président. Sans crainte de m’avancer, je ne crois pas qu’il vous signera un tel ordre. D’ailleurs, pour ce faire, il serait obligé de déplacer la VIIIe Brigade de Souk El Gharb et cela affaiblirait son dispositif militaire. (Il soupira.) Vous savez que la semaine dernière, nos troupes ont reçu plus de cinq mille obus à l’heure et au kilomètre carré … Les Syriens noient les jumblattistes sous les munitions …
— Alors, il n’y a rien à faire ? demanda Malko ulcéré que Neyla ait risqué sa peau pour rien.
L’officier libanais frotta sa petite moustache avec un sourire malin.
— Au Liban, il y a toujours une solution : il faut payer des informateurs pour surveiller ce garage et intercepter la benne à ordures lorsqu’elle sortira du quartier. Je vais faire prévenir les responsables des postes autour de Chiyah, qu’ils soient particulièrement sur leurs gardes. Nous l’arrêterons. Ou alors …
Il laissa la phrase en suspens. Robert Carver saisit la balle au bond.
— Alors, quoi ?
L’officier libanais eut un sourire désarmant :
— Les positions de vos Marines ne sont pas très éloignées. Vous pourriez effectuer une opération préventive. Ou une attaque d’hélicoptères. Ou d’artillerie …
Malko crut que le responsable de la CIA allait sauter à la gorge du colonel Tarik.
Une voix arabe caverneuse sortit d’un des talkies-walkies posés sur le bureau et le colonel Tarik répondit à mi-voix, les lèvres collées au haut-parleur. Un jeune commandant avec de grosses lunettes était entré silencieusement et écoutait leur conversation. Robert Carver se leva, avec un regard découragé pour Malko. Celui-ci l’imita. La situation était claire. Il n’y avait rien à attendre des Libanais. Au moment où ils se dirigeaient vers la porte, le colonel Tarik les rappela :
— Pourquoi n’allez-vous pas voir le Président ? Vous n’êtes pas loin… Robert Carver grommela quelque chose d’heureusement inintelligible. Dans le couloir, il se tourna vers Malko :
— Vous voyez pourquoi les Libanais ont surnommé les FSI les Forces Spécialement Inutiles ! J’étais sûr que cela se terminerait ainsi. L’équilibre de cette gendarmerie, faite de musulmans et de chrétiens est tellement fragile qu’ils n’osent pas s’en servir. Au fond, ils se disent qu’un camion piégé de plus ou de moins dans une ville dévastée depuis huit ans, il n’y a pas de quoi affoler l’opinion.
Des débris de verre jonchaient le hall. Les sentinelles avaient le regard fixé sur la ligne verte du Chouf où était tapie l’artillerie druze de Jumblatt. Malko, de sa rage, envoya promener d’un coup de pied une boîte de bière vide.
— Puisque c’est comme ça, je vais aller moi-même voir ce qui se passe dans ce garage, dit-il. Qu’au moins, Neyla ne soit pas morte pour rien. Et ensuite, on télexera à Langley.
— Vous êtes fou ! protesta Robert Carver. Ils savent qui vous êtes. Une fois là-bas, je ne peux rien pour vous. En plus, notre objectif principal, ce sont les ULM.
— Je ne travaille pas avec une boule de cristal, dit Malko. Pour l’instant, il est impossible de les trouver.
— Ce que vous allez faire est idiot, insista l’Américain.
Malko ne répondit même pas. Muré dans sa colère.
L’Oldsmobile passa lentement devant la carcasse noircie de l’hôtel Saint-Georges, puis longea le Phoenicia, réduit lui aussi à l’état de coquille vide. Du port rasé il ne restait que des tas de gravats. Le quartier de la Quarantaine, jadis peuplé d’Arméniens et de Kurdes pauvres, n’existait plus, pas plus que les cafés sur pilotis où les vieux Beyrouthins allaient boire l’arak et parier sur n’importe quoi.
— Allons place des Martyrs, dit Malko.
Mahmoud tourna docilement dans la rue Zaafarane envahie par les herbes et déboucha dans le bas de la place des Martyrs. Malko fit arrêter la voiture en face du monument des Martyrs. La carcasse de la Lancer semblait encore plus triste sous le soleil. Il fit quelques pas jusqu’aux marches de l’ancien commissariat. La pluie n’avait pas encore complètement lavé le sang de Neyla. Il contempla la tache brune, le cœur serré, plus décidé que jamais à continuer sa mission, même tout seul.
Malko s’enfonça dans le grouillement de la rue Omar Beyhum, son Nagra à l’épaule, observé par Mahmoud resté prudemment au volant de l’Oldsmobile. Normalement le laissez-passer d’Amal lui assurait la paix. Il n’y avait guère de communication entre les barrages dans la rue et le PC. Les étals envahissaient la chaussée boueuse, permettant tout juste aux voitures de passer. D’après le plan qu’il avait gravé dans sa tête, la rue de la Mosquée Hussein était la troisième à droite.
Si on l’interrogeait il était en reportage pour sa radio.
Les portraits de l’imam Moussa Sadr souriant, barbu et extatique et de Khomeiny formaient une mosaïque multicolore qui cachait un peu les murs lépreux de béton mal préparé, grisâtres, entamés par les obus. Alternant avec les photos de quelques « martyrs » d’Amal, retouchés jusqu’à les faire ressembler au prophète … Avec un petit serrement de cœur Malko s’éloigna du M113 blanc des Italiens, planté en plein carrefour. Dernier îlot ami. À part eux, il était le seul étranger. Presque à chaque coin de rue, des miliciens d’Amal, Kalachnikov à l’épaule, déambulant l’air soupçonneux. Quelques femmes voilées se faufilaient dans la foule, des couffins en équilibre sur la tête. Par miracle, il ne pleuvait pas.
Une Land-Rover hérissée d’hommes armés passa à toute vitesse dans le cloaque et l’éclaboussa jusqu’aux genoux. Il s’absorba un instant devant la photo couleur de quatre militants d’Amal exécutés par les Israéliens. Il avait beau n’être qu’à cinq kilomètres à vol d’oiseau du Commodore, c’était un autre monde. De-ci, de-là, des miliciens veillaient sur les toits plats, auprès de mitrailleuses lourdes. Il avait aperçu un char T52 au fond d’une cour, à peine dissimulé. Amal avait fait son marché chez les Palestiniens et le quartier regorgeait d’armes.
Un jeune garçon nettoyait son Kalachnikov sur un balcon, à côté d’une grosse femme en train d’étendre du linge.
Malko tourna à droite, dans la rue de la Mosquée Hussein, une ruelle bordée de clapiers à demi détruits, effondrés, qui semblaient tenir debout uniquement grâce aux photos de Khomeiny collées sur leurs façades. Dans ce quartier, les seuls objets neufs, c’étaient les armes.
Il était si tendu qu’il sursauta quand un violent coup de sifflet se fit entendre dans son dos. Il se retourna et n’en crut pas ses yeux. Farouk, le petit Palestinien, lui faisait signe !
20
Forces de Sécurité Intérieure.