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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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L’astronef transportait quatre cents passagers, du fret et du courrier. Il y avait vingt cabines individuelles alignées le long des soutes et l’une d’elles avait été attribuée à Burris et à Lona. Les autres voyageurs, entassés les uns sur les autres, tordaient le cou pour regarder derrière un hublot.

— On décolle, murmura Burris.

Il sentait les tuyères cracher leurs gaz, talonner la Terre, il sentait le vaisseau qui prenait son essor avec aisance. Un triple écran de gravitrons protégeait les passagers des effets les plus pénibles du décollage, mais il était impossible sur un navire de cette taille d’annuler la pesanteur comme Chalk pouvait le faire sur son petit plaisancier.

La Terre que l’on apercevait derrière les sabords rapetissait. On aurait dit une prune verte qui se balançait dans le vide. Burris s’aperçut que ce n’était pas la planète que Lona regardait, mais lui. Elle l’étudiait avec sollicitude.

— Comment te sens-tu, Minner ?

— Parfaitement bien.

— Tu n’as pas l’air détendu.

— C’est la poussée de la gravité. Tu t’imagines peut-être que l’idée de prendre l’espace m’angoisse ?

Elle haussa les épaules.

— C’est la première fois que tu quittes la Terre depuis… depuis Manipool, n’est-ce pas ?

— Tu oublies que je suis monté à bord du navire de Chalk.

— Ce n’était pas la même chose. C’est un bâtiment sub-atmosphérique.

— Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais baver de terreur sous prétexte que j’entreprends une croisière spatiale ? Que je prends ce ferry pour un express ralliant Manipool sans escale ?

— Tu déformes mes paroles.

— Vraiment ? Je t’ai dit que je suis parfaitement bien. Et voilà que tu commences à te raconter des histoires compliquées comme si j’étais dans tous mes états. Tu…

— Ça suffit, Minner.

Le regard de Lona était dur. Elle s’était exprimée sur un ton sec et tranchant, cassant. Burris se força à s’appuyer contre le dossier de son siège et essaya de détordre les tentacules de ses mains. Elle avait bien réussi son coup ! Tout à l’heure, il était tout à fait détendu, mais maintenant, à cause d’elle, il se sentait noué. Pourquoi s’obstinait-elle à adopter cette attitude maternelle ? Il n’était pas un infirme. Il n’avait pas besoin qu’on le mignote sous prétexte que l’astronef décollait. Il avait effectué des décollages longtemps avant qu’elle soit née. Alors, de quoi avait-il peur ? Pourquoi les paroles de Lona minaient-elles si aisément sa confiance.

La dispute s’arrêta net comme une bande magnétique que l’on casse. Mais les bords de la cassure demeuraient déchiquetés.

— Ne rate pas la vue, Lona, dit-il aussi affectueusement qu’il le put. C’est la première fois que tu vois la Terre d’en haut, n’est-ce pas ?

La planète, maintenant, était très loin et l’on discernait tout son orbe. L’hémisphère occidental, qui leur faisait face, baignait dans la clarté solaire. De l’Antarctique qu’ils avaient quitté quelques heures plus tôt, on n’apercevait que la pointe péninsulaire extrême, tendue comme un doigt en direction du cap Horn.

Tâchant de ne pas paraître trop didactique, Burris montra à sa compagne comment le soleil frappait obliquement le globe terrestre, réchauffant les régions australes à cette époque de l’année et n’éclairant qu’à peine les régions boréales. Il lui parla du plan de l’écliptique, de la rotation et de la révolution de la planète, de la succession des saisons. Elle l’écoutait gravement, hochant souvent la tête et approuvant poliment chaque fois qu’il s’arrêtait pour quêter un encouragement. Néanmoins, il avait le sentiment qu’elle ne comprenait rien à ce qu’il disait. Mais il était prêt à se contenter d’une ombre de compréhension, faute d’autre chose, et Lona jouait le jeu.

Ils sortirent de leur cabine pour visiter l’astronef. Ils regardèrent la Terre sous des angles différents. Ils burent. Ils mangèrent. Aoudad, installé dans le compartiment de la classe économique, leur sourit. On les regardait avec considération.

Ils regagnèrent leur cabine pour faire un somme.

Ils dormaient à l’instant mystique du renversement quand le bâtiment quitta l’attraction terrestre pour se laisser happer par l’attraction lunaire. Burris se réveilla en sursaut. Il contempla fixement la jeune fille endormie et scruta les ténèbres en clignant des paupières. Il crut voir dériver les longrines carbonisées de la Grande Roue. Mais non ! C’était impossible ! Pourtant, dix ans plus tôt, il les avaient vues de ses yeux. Quelques-uns des cadavres éjectés de la Grande Roue quand elle s’était fracassée continuaient, disait-on, à orbiter, décrivant leur vaste parabole autour du soleil. En fait, à sa connaissance, personne n’avait vu ces errants depuis des années. La plupart des corps, leur quasi-totalité, peut-être, avaient été décemment récupérés et incinérés. Quant aux autres, il se plaisait à croire que, maintenant, ils avaient atteint le soleil et avaient eu droit aux funérailles les plus somptueuses qui fussent. Apercevoir le visage grimaçant de la femme qu’il avait aimée flottant devant lui était l’une de ses terreurs intimes.

Le vaisseau bascula doucement et le visage familier de la Lune, pâle et crevassé, apparut.

Burris secoua Lona qui s’étira, cligna des yeux, le regarda et se tourna vers le hublot. L’émerveillement se peignit sur ses traits. On apercevait sur la surface du satellite une douzaine de dômes étincelants.

— Tivoli ! s’exclama la jeune fille.

Burris doutait fort qu’une seule de ces coupoles fût le parc d’attractions. Luna était envahie d’édifices globulaires que l’on ne cessait d’édifier pour des motifs stratégiques, commerciaux ou scientifiques, et aucun des dômes qu’il avait sous les yeux ne correspondait à l’idée qu’il se faisait de Tivoli. Mais il ne fit pas de commentaires. Il commençait à faire des progrès.

L’astronef décélérait et descendait en spirale pour se poser sur son berceau.

C’était une époque placée sous le signe du dôme et beaucoup de ces dômes étaient l’œuvre de Duncan Chalk. Sur la Terre, ils avaient souvent, mais pas toujours, une armature géodésique, mais sur la Lune, où la pesanteur était plus faible, c’étaient généralement des constructions d’une seule pièce, plus simples et moins rigides. Les frontières de l’empire de Chalk étaient marquées par des dômes, à commencer par celui de sa piscine personnelle. Il y avait la coupole du salon galactique, l’hôtel de l’Antarctique, la rotonde de Tivoli – et tous regardaient les étoiles.

L’alunissage se fit en douceur.

— On va bien s’amuser, Minner ! J’ai toujours rêvé de venir ici.

— Oui, on va se prendre du bon temps, lui promit-il.

Les yeux de Lona scintillaient. Ce n’était qu’une enfant. Innocente, enthousiaste, simple… Burris s’était lancé dans l’inventaire de ses qualités. Seulement, elle avait cette chaleur humaine. Elle le choyait, elle le dorlotait, elle était maternelle à l’excès. Il se rendait compte qu’il la sous-estimait. Elle avait connu si peu de joies dans sa vie qu’elle n’était pas blasée, et les menus plaisirs de l’existence la galvanisaient. Elle savourerait sans aucun complexe les attractions de Chalk. Elle était jeune. Mais pas creuse, il faisait de son mieux pour s’en persuader. Elle avait souffert. Comme lui, elle était couturée de cicatrices.

On avait abaissé l’échelle de coupée. Lona sortit du navire ventre à terre et se précipita à l’intérieur du dôme. Minner la suivit. Il n’éprouvait que peu de difficultés à coordonner les mouvements de ses jambes.

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