Un jeu cruel
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1977
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-11800-1
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:
— Et si on rentrait ? avait-elle suggéré à un moment donné. (Il avait hoché la tête.) Je suis fatiguée. J’aimerais rentrer.
Elle n’était pas si fatiguée que cela, mais l’idée qu’ils risquaient de s’égarer l’alarmait. Ils avaient fait demi-tour – c’était du moins ce que Burris avait prétendu –, mais le décor demeurait inchangé. À un endroit, il y avait quelque chose de sombre qui affleurait à la surface de la neige. Quand Minner lui avait dit que c’était un pingouin mort, elle avait frissonné. C’est alors que, comme par miracle, l’hôtel avait réapparu. Si le monde était plat, ici, pourquoi s’était-il évanoui ? s’était-elle demandé. Et Burris lui avait expliqué une fois de plus – mais sur un ton plus patient – que le paysage n’était pas vraiment plat, qu’il était presque aussi arrondi que partout ailleurs, de sorte que, très rapidement, les points de repère familiers basculaient derrière l’horizon. C’était ce qui s’était passé pour l’hôtel.
Mais maintenant, l’hôtel était solide au poste, ils avaient une faim de loup et ils avaient déjeuné de bon cœur en arrosant généreusement leur repas de bière. Ici, on ne servait pas de cocktails verts où nageaient des créatures vivantes, mais de la bière, des fromages, de la viande – les aliments qui convenaient en ce royaume de l’hiver éternel.
L’après-midi, ils avaient fait une excursion à bord d’un traîneau motorisé. Ils étaient d’abord allés voir le pôle Sud.
— Ça ressemble exactement à tout le reste, avait déclaré Lona.
— Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’il y aurait une perche bariolée plantée dans la neige ?
Une fois de plus, il se montrait sarcastique. Après ce propos cinglant, Lona avait remarqué que le regard de Burris s’était assombri et elle s’était dit qu’il n’avait pas eu l’intention de lui faire de la peine. C’était son attitude naturelle, voilà tout. Peut-être qu’il avait tellement mal lui-même – véritablement mal – qu’il ne pouvait pas s’empêcher d’employer ce ton tranchant.
En fait, le pôle se distinguait du désert vide qui l’entourait en ce sens qu’il y avait des édifices. La zone circulaire d’une vingtaine de mètres de diamètre qui constituait le bout du monde était sacro-sainte et inviolée. Tout à côté se dressait la tente restaurée – ou reconstituée – du Norvégien Amundsen qui avait atteint le pôle Sud avec un traîneau tiré par les chiens un siècle ou deux auparavant. Un drapeau flottait sur la tente obscure. Ils regardèrent à l’intérieur. Il n’y avait rien.
Un peu plus loin s’élevait une petite cabane de rondins.
— Pourquoi est-elle en rondins ? avait demandé Lona. Il n’y a pas d’arbres dans l’Antarctique.
Pour une fois, sa question ne manquait pas de finesse et Burris avait éclaté de rire.
Le bâtiment était dédié à la mémoire de Robert Falcon Scott qui avait suivi les traces du Norvégien, mais qui, en revanche, était mort sur le chemin du retour. Des journaux de marche, des sacs de couchage, toute la panoplie des explorateurs y étaient exposés. Lona lut la plaque commémorative. Scott et ses compagnons n’avaient pas péri là, mais bien plus loin, pris au piège de la fatigue, assaillis par le blizzard alors qu’ils regagnaient péniblement leur base. Tout ça, c’était du cinéma. Cet étalage factice gênait Lona et elle avait le sentiment qu’il gênait également Burris.
Mais c’était quand même impressionnant d’être exactement à l’endroit du pôle Sud.
— Le monde est au nord par rapport à nous, lui avait dit Burris, nous nous trouvons tout en bas. Tout le reste est au-dessus de nous. Mais rassure-toi, on ne tombera pas.
Ça la fit rire. Pourtant, elle n’avait pas le sentiment de se trouver dans une situation inhabituelle. Le sol était horizontal, il ne montait pas, ne descendait pas. Elle essaya de s’imaginer la Terre telle que quelqu’un pourrait la voir d’un ferry de l’espace : un globe suspendu dans le ciel et elle tout en bas, encore plus petite qu’une fourmi, les pieds dirigés vers le centre de la planète et la tête vers les étoiles. Cela n’avait aucun sens.
Il y avait une buvette. Son toit était recouvert de neige par souci de discrétion. Burris et Lona burent du chocolat brûlant.
Ils dédaignèrent la base scientifique souterraine qui se trouvait à quelques centaines de mètres du pôle. Les visiteurs y étaient pourtant les bienvenus. Des savants barbus y vivaient toute l’année, étudiant le magnétisme, la météorologie et des tas d’autres choses, mais Lona n’avait aucune envie d’entrer à nouveau dans un laboratoire. Elle lança un coup d’œil à Burris, qui opina, et le guide les fit remonter à bord du traîneau motorisé.
Il était trop tard pour aller jusqu’à la barrière de Ross, mais ils excursionnèrent plus d’une heure. Le traîneau avait mis le cap au nord-ouest et se dirigeait vers une chaîne de montagnes qui semblait être toujours aussi lointaine. Ils arrivèrent à un mystérieux endroit chaud. Là, il n’y avait pas de neige. Rien qu’une plaque de terre brunâtre incrustée d’algues rouges et des rochers disparaissant sous une mince pellicule de lichens d’un vert tirant sur le jaune. Quand Lona manifesta le désir de voir des pingouins, le guide lui répondit qu’il n’y en avait pas à cette époque de l’année, sauf quelques-uns qui étaient perdus.
— Ce sont des oiseaux aquatiques. Ils restent à proximité de la côte et ne viennent sur la terre ferme qu’au moment de la ponte.
— Mais c’est l’été. Ils devraient faire leurs nids.
— Ils les font en hiver. L’éclosion a lieu en juin et en juillet quand il fait le plus froid et le plus noir. Si vous voulez en voir, il faut vous inscrire pour l’excursion de la Terre Adélie.
Pendant le chemin du retour, Burris avait l’air d’excellente humeur. Il taquina Lona avec enjouement. Le guide arrêta le traîneau pour qu’ils puissent faire des glissades sur une plaque de neige aussi lisse qu’un miroir. Mais quand ils approchèrent de l’hôtel, Lona fut sensible au changement de l’état d’esprit de son compagnon. C’était comme la tombée du crépuscule. Burris devenait de plus en plus sombre. Ses traits étaient rigides. Il ne riait plus, ne plaisantait plus. Lorsqu’ils franchirent les tambours d’entrée, on aurait dit une statue taillée dans la glace.
— Qu’est-ce qui ne va pas, Minner ?
— Qui a dit que quelque chose n’allait pas ?
— Tu ne veux pas boire un verre ?
Le bar était une grande pièce aux murs lambrissés. Il y avait même une vraie cheminée pour parfaite l’ambiance XXe siècle. Deux bonnes douzaines de personnes, installées devant de massives tables de chêne, bavardaient et buvaient. Rien que des couples. C’était presque exclusivement un séjour pour jeunes mariés désireux de commencer leur vie commune dans la pureté de l’Antarctique. Les montagnes de la Terre Marie Byrd avaient la réputation d’être excellentes pour le ski.
Toutes les têtes se tournèrent quand Burris et Lona firent leur entrée. Et elles se détournèrent aussitôt dans un réflexe de répulsion. Oh ! Pardon… Nous ne voulions pas vous regarder. Un homme avec une tête comme la vôtre n’aime sans doute pas qu’on le regarde. Nous pensions simplement que c’étaient nos amis les Smith qui venaient nous rejoindre.
— Le diable au repas de noces, murmura Burris.
Lona n’était pas sûre d’avoir très bien entendu mais elle ne lui demanda pas de répéter.
Un serveur robot vint prendre la commande. Lona demanda de la bière, Burris un rhum. Ils s’étaient assis à une table du fond. Soudain, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient rien à se dire. Ils avaient l’impression que les voix qui leur parvenaient étaient plus fortes que nature. Les gens parlaient de leurs projets de vacances, de sport, des multiples excursions proposées à la clientèle. Personne ne s’approcha d’eux.