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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Comme Burris l’escomptait, Aoudad n’eut aucune difficulté à leur obtenir des réservations. Il prévint Titan qu’ils arriveraient plus tôt que prévu. Et ils s’embarquèrent.

Il n’y avait pas de comparaison entre un décollage lunaire et un décollage terrestre. Sous une gravité d’un sixième, il ne fallait qu’une légère poussée pour arracher la fusée. Le spatiodrome bruissait d’activité. Il y avait des départs tous les jours pour Mars, Vénus, Titan, Ganymède et la Terre, tous les trois jours pour les planètes extérieures, une fois par semaine pour Mercure. Les astronefs interstellaires ne partaient pas de la Lune. Les règlements et les traditions exigeaient qu’ils décollent de la Terre et qu’ils ne soient livrés à eux-mêmes qu’après avoir atteint un point situé au delà de l’orbite de Pluton. La plupart des vaisseaux à destination de Titan faisaient halte sur Ganymède, qui était un important centre minier, et, originellement, l’itinéraire étudié pour Burris et Lona prévoyait cette étape. Mais la fusée qu’ils avaient prise faisait le trajet sans escale.

Lona regretterait de ne pas voir Ganymède mais ce serait sa faute. C’était elle, pas lui, qui avait eu l’idée de quitter Luna avant la date prescrite. Peut-être pourraient-ils s’arrêter sur Ganymède au retour.

Tandis qu’ils franchissaient le gouffre ténébreux de l’espace, Lona fit montre d’une animation factice. Elle voulait tout savoir sur Titan, exactement comme elle avait tout voulu savoir sur le pôle Sud, le changement des saisons, la vie des cactus et bien d’autres choses encore. Mais alors qu’avant c’était une curiosité naïve qui la poussait à interroger Minner, c’était maintenant dans l’espoir de renouer avec lui un contact, quel qu’il fût, qu’elle le bombardait de questions.

Mais Burris savait qu’elle en serait pour ses frais.

— C’est la plus grosse lune du système solaire. Elle est même plus grosse que Mercure, qui est une planète.

— Mais Mercure tourne autour du Soleil alors que Titan tourne autour de Saturne.

— En effet. Titan est beaucoup plus volumineux que Luna. Il se trouve à environ un million deux cent mille kilomètres de Saturne. Tu verras bien les anneaux. Titan possède une atmosphère. Une atmosphère à base de méthane et d’ammoniac qui n’est pas très recommandée pour les poumons. Gelée, en plus. Il paraît que c’est pittoresque. Moi, je n’y suis jamais allé.

— Comment cela se fait-il ?

— Quand j’étais jeune, c’était trop cher pour ma bourse. Et, plus tard, j’ai navigué dans d’autres régions de l’univers.

L’astronef dévorait l’espace. Lona écarquillait les yeux. Ils jouèrent à saute-moutons au-dessus du plan de la ceinture des astéroïdes, ils virent assez bien Jupiter encore haut sur son orbite. Puis Saturne leur apparut.

Ils atteignirent Titan.

Encore un dôme, bien entendu. Un terrain sinistre installé sur un plateau qui ne l’était pas moins. C’était un monde glacé, mais extrêmement différent de la mortelle Antarctica. Sur Titan, tout était étrange et inhabituel, alors que, sur le continent antarctique, tout prenait rapidement un aspect familier au point d’en être obsédant. Titan n’était pas simplement une étendue blanche, gelée et en proie aux vents.

Il y avait Saturne. La planète aux anneaux flottait dans le ciel à distance réduite et elle était beaucoup plus grosse que la Terre telle qu’on la voyait de Luna. Il y avait juste ce qu’il fallait d’atmosphère méthane-ammoniac pour donner au ciel de Titan une nuance bleutée qui constituait une élégante toile de fond sur laquelle se détachait le lumineux globe doré de Saturne, strié de ses épais et sombres bandeaux atmosphériques et entouré de sa ceinture de minuscules particules rocailleuses.

— Ce qu’il est mince, l’anneau ! se plaignit Lona. Je le vois à peine.

— C’est à cause de la taille de Saturne. Nous le verrons mieux demain et tu constateras qu’il n’y en a pas un, mais plusieurs. Les anneaux intérieurs se meuvent plus rapidement que les anneaux extérieurs.

Tant que la conversation se maintenait à ce niveau, tout allait bien. Mais Burris avait peur de s’engager hors du domaine des abstractions et Lona aussi. Ils avaient, l’un et l’autre, les nerfs trop à vif. Et, après toutes ces querelles, ils étaient au bord de l’abîme.

Ils occupaient l’une des meilleures chambres du luxueux hôtel. La clientèle, pleine aux as, appartenait à la caste la plus élevée : rien que des gens qui avaient fait fortune dans le développement de la planète, les transports spatiaux ou l’énergie. Tout le monde connaissait tout le monde. Les femmes, quel que fût leur âge, étaient sveltes et pleines de dynamisme. La majorité des hommes étaient bedonnants, mais robustes et débordants de vigueur. Personne ne se permettait d’être impoli avec Burris ou Lona. Personne ne les regardait. Ils étaient aimables et indifférents.

Le premier jour, à la salle à manger, un industriel qui avait de gros intérêts sur Mars vint s’asseoir à leur table. Il avait largement dépassé soixante-dix ans. Son visage couturé était bronzé et ses yeux noirs étroits. Sa femme avait à peine franchi le cap de la trentaine. Ils parlèrent presque exclusivement de l’exploitation commerciale des planètes extrasolaires.

— Tu lui as tapé dans l’œil, dit Lona à Burris, un peu plus tard.

— Première nouvelle !

— C’était visible comme le nez au milieu de la figure. Je parie qu’elle te faisait du pied sous la table.

Pressentant une nouvelle querelle, Minner poussa Lona vers l’une des baies du dôme.

— On va faire un marché, veux-tu ? Si elle me séduit, je t’autorise à séduire son mari.

— Comme c’est drôle !

— Et alors ? Où est le mal ? Il est plein de fric.

— Il n’y a pas encore une journée que nous sommes là et je déteste cet endroit.

— Ça suffit, Lona. Mets un frein à ton imagination. Cette femme ne me touchera jamais. À cette seule perspective, elle aurait la tremblote pendant un mois, tu peux m’en croire. Regarde plutôt le paysage.

Une tempête était en train de se préparer. Des rafales giflaient le dôme. Saturne était presque à son plein et sa lumière qui faisait étinceler la neige se tressait à celle, éblouissante, qui filtrait des baies. La voûte céleste était ponctuée d’étoiles semblables à des pointes d’aiguilles, qui paraissaient aussi proches que s’ils étaient dans l’espace.

Il commençait à neiger. Ils restèrent un moment à regarder les flocons danser leur sarabande dans la bourrasque. Soudain, ils entendirent de la musique et se dirigèrent vers l’endroit d’où elle venait. La plupart des gens taisaient comme eux.

— Tu veux danser ? demanda Lona.

Des musiciens en tenue de soirée avaient surgi d’on ne sait où. La musique endiablée gagnait en volume. Il y avait des instruments à cordes, des instruments à vent, une section de percussion avec, par-ci, par-là, quelques instruments de facture non terrestre tellement appréciés des orchestres modernes. Des couples élégants virevoltaient avec grâce sur la piste miroitante.

Burris, très raide, prit Lona dans ses bras et ils se mêlèrent aux danseurs.

Minner n’avait jamais été grand amateur de danse et il n’avait pas dansé une seule fois depuis son retour de Manipool. Quelques mois plus tôt, la seule idée de faire des entrechats dans un endroit comme celui-là lui aurait paru grotesque. Mais la façon dont son nouveau corps s’adaptait aux rythmes le stupéfiait. C’était avec une grâce insoupçonnée qu’il pirouettait.

Lona ne le quittait pas des yeux. Elle ne souriait pas. On eût dit qu’elle avait peur de quelque chose.

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