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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Burris s’agitait et grognait.

La bourrasque martelait les murs. C’était l’été, se rappela Lona – et elle sentit un frisson glacé s’insinuer jusqu’à sa moelle. Au loin, quelqu’un éclata de rire.

Mais elle resta auprès de Burris et n’essaya pas de se rendormir. Ses yeux, qui s’étaient habitués à l’obscurité, scrutaient le visage de l’astronaute. La bouche de Minner qui s’ouvrait et se refermait en coulissant était expressive à sa manière. Ses yeux bougeaient de la même façon mais, maintenant, alors que ses paupières béaient, il ne voyait rien. Il est à nouveau sur Manipool, se dit-elle. Ils viennent d’atterrir, lui et… les autres qui ont des noms italiens. Bientôt, les Choses viendront le chercher.

Elle s’efforça d’imaginer Manipool. Un sol rougeâtre et calciné, des plantes noueuses et épineuses. À quoi ressemblaient les villes ? Existait-il des routes, des voitures, des téléviseurs ? Minner ne le lui avait jamais dit. Tout ce qu’elle savait, c’est que c’était un monde desséché, un monde ancien, un monde où les chirurgiens avaient une grande habileté.

Burris hurla.

Un cri étranglé, haché, naissant au plus profond de la gorge et qui gagnait en volume, en intensité. Lona se retourna et se colla étroitement contre lui. Était-ce la transpiration qui rendait gluante la peau de Minner ? Non. Impossible ! Ce devait être sa sueur à elle. Il brassait l’air, lançait des ruades. Le dessus de lit s’envola. Lona sentait les muscles de l’astronaute saillir et se bander sous son épiderme lisse. Il pourrait me couper en deux d’un seul geste, songea-t-elle.

— Tout va bien, Minner. Je suis là. Je suis là. Tout va bien.

— Les couteaux… Prolisse… Seigneur, les couteaux !

— Minner !

Elle se cramponnait farouchement à lui. Maintenant, le bras gauche de Burris pendait mollement, l’articulation en porte à faux. Il se calmait. Sa respiration était rauque. On aurait dit un martèlement de sabots. Lona alluma.

La figure de Burris était à nouveau marbrée de plaques rouges. À trois ou quatre reprises, il cligna des yeux de cette manière horrible et porta la main à ses lèvres. Lona relâcha son étreinte et s’assit. Elle tremblait un peu. L’explosion de cette nuit avait été plus violente que la veille.

Tu veux un verre d’eau ?

Il fit oui de la tête. Il agrippait le matelas avec une telle force que la jeune fille crut qu’il allait le déchirer.

Il but avec avidité.

— Ça a été tellement épouvantable ? Ils te faisaient mal ?

— Je rêvais que je les voyais en train d’opérer. D’abord Prolisse. Il mourut. Ensuite, ils se mettaient à taillader Malcondotto. Il mourut. Et après…

— Cela a été ton tour ?

— Non, répondit-il d’une voix où perçait l’étonnement. Non. Ils ont placé Élise sur la table et ils l’ont ouverte, juste entre les… seins. Ils ont détaché en partie sa poitrine. Je voyais ses côtes, son cœur. Et ils ont fouillé à l’intérieur.

— Pauvre Minner !

Il fallait qu’elle l’interrompe avant qu’il ne vomisse tout sur elle. Pourquoi avait-il rêvé d’Élise ? Était-ce un bon signe qu’il l’ait vue mutilée ? Aurait-ce été mieux si c’était de moi qu’il avait rêvé ? S’il m’avait vue transformée en une créature semblable à lui ?

Elle s’empara de la main de l’homme et la posa sur son corps tiède. Elle ne voyait pas d’autre méthode pour l’apaiser. Il réagit : il se souleva et s’abattit sur elle. Leurs soubresauts étaient à la fois frénétiques et harmonieux.

Après, il parut s’endormir. Lona, énervée, s’écarta de lui et attendit de sombrer à nouveau dans le sommeil. Un sommeil gâché par de mauvais rêves. Un astronaute de retour de l’espace avait ramené une bête malfaisante, une sorte de vampire grassouillet qui se fixait à son corps, qui lui pompait sa substance vitale, qui l’épuisait. C’était un rêve atroce, mais pas suffisamment atroce pour la réveiller. Finalement, son sommeil se fit plus profond.

Au réveil, elle avait les yeux cernés, les traits tirés et les joues creuses. Burris, quant à lui, ne montrait aucune trace de sa nuit agitée. Sa peau était incapable de réagir aux effets cataboliques immédiats. Il avait l’air presque gai en s’habillant.

— Alors, on va les voir, ces pingouins ? demanda-t-il à Lona.

Avait-il oublié sa dépression de la veille et ses terreurs nocturnes ? Ou cherchait-il seulement à tirer le rideau sur elles ? Jusqu’à quel point est-il humain, au fond ? s’interrogeait Lona.

— Oui, répondit-elle sur un ton froid. On va passer une merveilleuse journée, Minner. J’ai hâte de les voir.

La musique des sphères

— Ils commencent à se détester, dit Chalk d’une voix allègre.

Il était seul, mais pour lui, ce n’était pas une raison valable pour ne pas exprimer ses pensées tout haut. Il se parlait souvent à lui-même. Un médecin lui avait dit un jour que parler tout haut, même quand on est seul, avait des effets bénéfiques du point de vue neuropsychique.

Il flottait dans un bain de sels aromatiques. La baignoire avait trois mètres de profondeur, six mètres de long et trois mètres cinquante de large. C’était amplement suffisant, même pour quelqu’un de la corpulence de Duncan Chalk. Ses parois de marbre s’achevaient par des rebords d’albâtre, le carrelage était fait de porcelaine sang de bœuf aux reflets moirés et la salle d’eau tout entière était surmontée d’une épaisse coupole transparente à travers laquelle on voyait le ciel. En revanche, de l’extérieur, on ne pouvait voir Chalk. Un habile ingénieur spécialisé dans l’optique avait tout prévu : pour l’observateur, le dôme présentait une surface opaline ponctuée de tourbillons de lumière rose.

Chalk flottait paresseusement, délivré de la pesanteur, en pensant à ses amants souffrants. La nuit était tombée mais il n’y avait pas d’étoiles. Rien que le halo rougeâtre de nuages invisibles. À nouveau, il neigeait. Les flocons dessinaient des arabesques enchevêtrées en tombant.

— Elle l’ennuie. Il lui fait peur. Elle manque d’intensité pour son goût et, pour elle, le voltage de Burris est trop élevé. Mais ils voyagent ensemble, ils mangent ensemble, ils couchent ensemble. Et, bientôt, ils vont se crêper le chignon de façon terrible.

Les enregistrements étaient excellents. Aoudad et Nikolaides, qui surveillaient subrepticement le couple, avaient capté ses joyeux ébats à l’intention d’un public avide. La bataille de boules de neige était un petit chef-d’œuvre. L’excursion en traîneau à moteur n’était pas mal non plus. Minner et Lona au pôle Sud… Le public buvait du petit lait.

Chalk aussi, à sa manière.

Il ferma les yeux, occulta le dôme et, flottant légèrement dans son bain tiède et parfumé, il savoura à loisir les bribes d’angoisse qui lui parvenaient.

… avoir des articulations qui ne se comportent pas comme les articulations humaines…

… se sentir méprisé, mis au rebut de l’humanité…… être mère et n’avoir pas d’enfants…

… d’éblouissants éclairs de douleur, aussi lumineux que les champignons thermoluminescents dont la lueur jaune illuminait les murs de son bureau…

… les meurtrissures du corps et les meurtrissures de l’âme…

… solitude !

… malpropreté !

Chalk haletait. On aurait dit qu’un courant à basse tension traversait son corps. Il leva brusquement un doigt qui demeura dressé, rigide, pendant quelques instants. Un molosse aux babines écumantes bondissait dans son cerveau. Sous la chair flasque de sa poitrine, d’épais faisceaux de muscles se contractaient et se relâchaient de façon rythmique.

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