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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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Burris gardait les épaules très raides et Lona savait que cette posture le faisait souffrir. Il vida son verre en un clin d’œil et n’en réclama pas un autre. Au-dehors, le pâle soleil refusait obstinément de se coucher.

— Ce serait joli s’il y avait un coucher de soleil romantique, fit Lona. La glace serait toute bleue et toute dorée. Mais nous n’aurons pas cette chance, n’est-ce pas ?

Burris se contenta de sourire sans répondre.

Un flot incessant de personnes entraient et sortaient. Toutes passaient au large de leur table. Ils étaient des rochers au milieu du courant. Autour d’eux, on se serrait la main, on s’embrassait, on faisait les présentations. Ici, n’importe quel couple pouvait librement en aborder un autre et trouver un accueil chaleureux auprès d’étrangers.

Eux, personne ne les abordait.

— Ils savent qui nous sommes, dit Lona à Burris. Ils nous prennent pour des célébrités, des personnalités trop importantes pour être importunées. Alors, ils nous laissent tranquilles. Ils ne veulent pas s’imposer.

— Bien sûr.

— Pourquoi ne ferions-nous pas les premiers pas ? Pour briser la glace, pour leur montrer que nous ne sommes pas inaccessibles ?

— Non. Restons où nous sommes.

Elle croyait savoir ce qui le tourmentait. Burris était convaincu que les autres restaient à l’écart parce qu’il était laid ou, en tout cas, étrange. Personne n’avait envie de le regarder dans les yeux. Et il n’est pas très facile de faire la conversation en tournant la tête de l’autre côté. Voilà pourquoi personne ne s’approchait de leur table. Était-ce cela qui le tracassait ? Se sentait-il à nouveau gêné ?

Lona ne lui posa pas la question. Elle avait sa petite idée pour mettre de l’huile dans les rouages.

Ils remontèrent dans leur chambre avant l’heure du dîner. C’était une grande pièce faussement rudimentaire. Les murs étaient faits de rondins mal équarris mais elle était parfaitement climatisée et il y avait tout le confort moderne.

Burris s’assit, muré dans son mutisme. Puis, au bout d’un moment, il se leva et se mit en devoir d’examiner ses jambes, les lançant successivement en avant et en arrière. Son humeur était si sombre, à présent, que Lona avait peur.

— Excuse-moi, Minner. Je reviens dans cinq minutes.

— Où vas-tu ?

— M’informer sur les promenades qui sont au programme de demain.

Il la laissa partir.

Elle suivit le couloir incurvé qui conduisait à la réception. À mi-chemin, un groupe de clients étaient massés devant un écran géant. On montrait une aurore boréale. Des déchirures vertes, rouges, violettes sur un fond uniformément gris. On aurait cru une scène de fin du monde.

Dans le hall, Lona rafla une poignée de brochures touristiques. Puis elle retourna au salon de télévision. Elle reconnut un couple qu’elle avait vu au bar. La femme, âgée d’une vingtaine d’années, était blonde. D’artistiques mèches vertes se mêlaient à ses cheveux dorés. Son expression était froide. Son mari – si mari il y avait – approchait la quarantaine. Il portait une tunique de grand luxe et une bague à mouvement perpétuel exportée des planètes extérieures frémissait à sa main gauche.

Lona, crispée, s’approcha d’eux.

— Bonsoir, dit-elle en souriant. Je m’appelle Lona Kelvin. Vous nous avez peut-être remarqués au bar, tout à l’heure ?

Elle les bombardait de petits sourires nerveux, forcés. Elle savait ce qu’ils pensaient : Mais qu’est-ce qu’elle nous veut, celle-là ?

L’homme et la femme se présentèrent à leur tour. Lona ne saisit pas leur nom, mais c’était sans importance.

— Je me suis dit que ce serait peut-être sympathique de dîner tous les quatre ensemble, reprit-elle. Minner vous intéressera, j’en suis certaine. Il est allé sur une foule de planètes…

On aurait dit deux bêtes traquées. La blonde était au bord de la panique. Le mari se lança adroitement à la rescousse :

— Cela nous ferait le plus grand plaisir… mais d’autres arrangements… des amis de longue date… peut-être une autre fois…

Les tables n’étaient pas limitées à quatre, ni même à six personnes. Il y avait toujours de la place pour un convive supplémentaire. Devant cette rebuffade, Lona comprit ce qu’avait pressenti Minner tout à l’heure. Ils étaient indésirables. Burris avait le mauvais œil, il attirait la malchance sur la fête.

Elle regagna précipitamment la chambre avec ses brochures.

Burris, planté devant la fenêtre, contemplait l’étendue blanche.

— Viens, Minner, on va les feuilleter ensemble.

Son timbre était trop aigu.

— Y en a-t-il une qui te paraisse intéressante ?

— Elles le sont toutes. Je ne sais vraiment pas quelle est la meilleure. Il faut que tu choisisses.

Ils s’assirent au bord du lit et examinèrent les dépliants glacés. Il y avait la visite de la terre Adélie, une demi-journée, avec pingouins à la clé. Il y avait celle de la barrière de Ross, toute la journée, avec, en prime, la visite de la Petite Amérique et des autres bases d’explorateurs du détroit de McMurdo. Un arrêt spécial était prévu pour voir un volcan en activité, le Mont Erebus. Il y avait le périple de la péninsule antarctique avec ses phoques et ses lions de mer. Il y avait la station de ski de la terre Marie Byrd. Il y avait l’excursion de la chaîne côtière via la terre Victoria pour rallier la pointe de Mertz. Et des dizaines d’autres. Ils jetèrent leur dévolu sur les pingouins et quand ils descendirent dîner, ils s’inscrivirent sur la liste.

Ils étaient seuls à leur table.

— Parle-moi de tes enfants, demanda Burris à Lona. Est-ce que tu les as vus ?

— Pas vraiment. Je n’ai jamais pu les toucher, sauf une fois. Je ne les ai vus que par écrans interposés.

— Et Chalk t’en fera réellement confier quelques-uns pour que tu les élèves ?

— Il me l’a dit.

— Et tu le crois ?

— Qu’est-ce que je peux faire d’autre ? – Elle posa la main sur celle de Minner. – Tes jambes te font mal ?

— Pas vraiment.

Ni l’un ni l’autre ne mangèrent beaucoup.

Après le repas, il y eut une projection de films en relief sur le thème de l’hiver dans l’Antarctique. L’obscurité était celle de la mort. Un vent meurtrier giflait le plateau. Lona vit des pingouins couchés sur leurs œufs pour les tenir au chaud. Et elle en vit d’autres avancer sur la terre ferme, chassés par les rafales, les plumes ébouriffées, tandis qu’un tambour cosmique battait la cadence dans le ciel et que d’invisibles démons bondissaient silencieusement de pic en pic. Le film s’achevait sur le lever du soleil : après une nuit de six mois, l’aube ensanglantait les glaciers, l’océan gelé se fracturait, de gigantesques banquises se heurtaient et se fracassaient.

Après la séance, la plus grande partie de la clientèle se retrouva au bar. Lona et Burris se couchèrent. Ils ne firent pas l’amour. La jeune fille devinait la tempête qui grondait en Minner et elle savait que l’orage éclaterait avant le matin.

Ils étaient allongés dans l’obscurité. Il avait fallu opacifier la fenêtre pour se protéger de l’inlassable flamboiement du soleil. Lona tournait le dos à Burris. Leurs flancs se touchaient. Sa respiration était lente. Finalement elle s’assoupit et s’enlisa dans un sommeil précaire. Au bout d’un moment, ses propres fantômes vinrent la hanter et, quand elle se réveilla, couverte de sueur, ce fut pour se retrouver nue dans une chambre inconnue à côté d’un étranger. Son cœur battait à tout rompre. Elle appuya ses mains sur ses seins et se rappela, enfin, où elle était.

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