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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Eh bien, tu n’as qu’à aller la retrouver.

Il était comme pétrifié.

— Je n’ai pas dit que je voulais la retrouver.

— Non, mais tu l’as pensé.

— Alors, maintenant, tu es jalouse d’une fille nue plantée sur une colonne ?

— Tu l’as aimée avant de me connaître.

— Jamais je ne l’ai aimée ! s’exclama-t-il.

Et le mensonge fit virer son front à l’écarlate.

Les haut-parleurs commencèrent à chanter les louanges de la fille, du parc d’attractions, des visiteurs. Leurs hurlements se fondaient en une rumeur informe.

Burris avança vers la colonne. Lona le suivit. À présent, la fille dansait. Elle cabriolait frénétiquement. Son corps nu brillait. Ses chairs ballonnées tremblotaient et tressautaient. Elle était la personnification de la sensualité.

— Ce n’est pas Élise, fit soudain Burris.

Du coup, le charme fut rompu. Il fit demi-tour, la mine sombre. S’arrêta. À l’entour, les visiteurs convergeaient vers la colonne qui, maintenant, était devenue le pôle d’attraction de la kermesse, mais ni Lona ni Burris ne bougeaient. Ils tournaient le dos à la danseuse. Minner sursauta comme s’il avait reçu une gifle. Il croisa les bras sur sa poitrine et s’affala sur un banc, la tête basse.

Ce n’était pas un faux-semblant de mélancolie : Lona comprit qu’il éprouvait un malaise.

— Je suis épuisé, murmura-t-il d’une voix rauque. Je n’ai plus de forces. J’ai l’impression d’avoir mille ans, Lona.

La jeune fille s’approcha de lui, les yeux ruisselant de larmes. Elle se laissa choir sur le banc à son tour et toussota, s’efforçant de recouvrer son souffle.

— Moi aussi. Je n’en peux plus.

— Que nous arrive-t-il ?

— Peut-être un parfum que nous avons respiré au cours de notre promenade dans la coquille ? Ou quelque chose que nous avons mangé ?

— Non. Regarde mes mains.

Elles tremblaient. Les petits tentacules pendaient, flasques. Son visage était terreux.

Quant à Lona, elle avait l’impression d’avoir parcouru cent cinquante kilomètres au pas de course ou d’avoir donné le jour à cent bébés.

Cette fois, quant à nouveau il lui proposa de rentrer, elle ne protesta pas.

Sous les glaces de la nuit

Sur Titan, Lona abandonna Burris. Il n’en fut pas surpris : il y avait déjà pas mal de temps qu’il savait que cela finirait comme ça. Et ce fut presque un soulagement.

Depuis le pôle Sud, cela allait de plus en plus mal entre eux. Il ne savait pas trop pourquoi. Mais une chose était claire : ils n’étaient pas faits l’un pour l’autre. Ils se heurtaient de plus en plus fréquemment. D’abord, ç’avait été en tapinois. Ensuite, ils avaient commencé à se crêper le chignon. Figurativement pour commencer, littéralement à la fin.

Alors, elle l’avait quitté.

Ils avaient passé six jours à Luna Tivoli. Une routine s’était instituée. Ils se levaient tard, prenaient un copieux petit déjeuner, faisaient un peu de tourisme et se rendaient à la kermesse. Le parc d’attractions était si vaste qu’il y avait toujours quelque chose à découvrir, mais le troisième jour, Minner s’aperçut qu’ils ne pouvaient pas faire autrement que de revenir aux mêmes endroits et, le cinquième, il ne pouvait plus voir Tivoli en peinture. Il s’efforçait de faire preuve de tolérance car Lona s’amusait comme une folle, mais il arriva aux limites de sa patience et ce furent des querelles à n’en plus finir. Chaque soir, ils se disputaient avec plus d’âpreté que la veille. Tantôt le conflit s’achevait dans un débordement de passion frénétique, tantôt par des bouderies qui duraient toute la nuit.

Et, invariablement, pendant ou immédiatement après ces querelles, ils éprouvaient cette impression de fatigue, cette espèce d’alanguissement morbide. Burris n’avait jamais connu cela, et le fait que Lona ressentait les mêmes symptômes rendait la chose plus étrange encore. Toutefois, quand par hasard ils tombaient sur Aoudad ou Nikolaides au milieu de la foule, ni l’un ni l’autre n’en soufflaient mot.

Burris était conscient que ces altercations virulentes creusaient un fossé de plus en plus profond entre eux. Dans les moments de calme, il les regrettait, car Lona était tendre, gentille, et il attachait du prix à son affection. Seulement, quand la rage s’emparait de lui, il oubliait tout. Alors il la trouvait vide, inutile, exaspérante, c’était un fardeau s’ajoutant aux autres fardeaux qu’il portait, c’était une gamine stupide, ignorante, odieuse. Il ne se cachait pas pour lui exprimer le fond de sa pensée. Au commencement, il employait des périphrases pour essayer d’arrondir les angles, mais au bout d’un certain temps, il ne se gêna plus pour l’injurier sans vergogne.

La rupture était inévitable. Ils s’épuisaient, ces affrontements les vidaient de leur énergie vitale. Ils faisaient de moins en moins souvent l’amour et s’accrochaient de plus en plus souvent.

Le matin arbitrairement désigné du sixième jour non moins arbitrairement fixé de leur séjour sur Luna, Lona lui dit :

— Laissons tout tomber et partons tout de suite pour Titan.

— Nous avons encore théoriquement cinq jours à passer ici.

— Tu veux vraiment rester ?

— Franchement… non.

Il avait peur que sa réponse ne provoque une nouvelle dispute et il était trop tôt pour la bagarre. Mais, ce jour-là, Lona était prête à tous les sacrifices.

— Je crois que j’en ai assez et tu en as assez, toi aussi, ce n’est un secret pour personne. Alors, à quoi bon rester ? Titan sera probablement beaucoup plus passionnant.

— Probablement.

— Et nous n’arrêtons pas de nous déchirer. Un changement de décor devrait nous faire du bien.

Aucun doute là-dessus. Le premier barbare venu, pourvu qu’il ait un portefeuille bien rempli, pouvait se payer un billet pour Luna. On ne rencontrait que des rustres mal dégrossis, des ivrognes et des fêtards. La clientèle potentielle de Luna était loin d’être limitée aux cadres supérieurs de la Terre. Celle de Titan était plus select. N’y venait que du beau monde doré sur tranches, des éminences pour qui le prix d’un voyage équivalant au salaire annuel d’un ouvrier était une broutille. Et ces gens-là auraient, au moins, la courtoisie de traiter Burris comme un individu normal. Les amoureux d’Antarctica, aveugles à tout ce qui pouvait être dérangeant, avaient fait comme s’il était invisible. Les habitués de Luna Tivoli lui avaient ri au nez et s’étaient gaussés de ses difformités. Mais, sur Titan, on était bien élevé et on manifesterait de l’indifférence devant son apparence physique. On regarderait ce drôle de type, on lui sourirait, on bavarderait aimablement avec lui sans jamais montrer, ni par la parole ni par le geste, que l’on avait conscience de sa singularité. C’était ça, les bonnes manières. De ces trois attitudes cruelles, Burris préférait la dernière.

Sous un ciel fulgurant de fusées, il coinça Aoudad.

— Nous en avons assez. Inscrivez-nous sur un vol pour Titan.

— Mais vous avez…

— … encore cinq jours à passer ici. Je sais. Mais, figurez-vous que ça ne nous intéresse pas. Arrangez-vous pour nous trouver des places.

— Je vais voir ce que je peux faire.

Aoudad avait été témoin de leurs querelles et cela gênait Burris pour des raisons qui lui déplaisaient. Aoudad et Nikolaides avaient tenu le rôle de Cupidon, et Minner se sentait vaguement dans l’obligation de se comporter tout le temps comme un amant subjugué. Il avait obscurément l’impression de faillir à ses devoirs envers Aoudad quand il se chamaillait avec Lona. Mais qu’est-ce que cela peut me faire ? Il n’intervient pas. Il ne se propose pas pour jouer les médiateurs. Il ne dit rien !

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