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Un jeu cruel

Электронная книга - «Un jeu cruel». Краткое содержание книги:

Duncan Chalk est à la tête d’une entreprise de divertissements florissante, les plus grands sites touristiques lui appartiennent, et il a la particularité de se nourrir des émotions et des souffrances d’autrui. Afin d’assouvir ses appétits et ceux d’un public toujours plus avide d’images-chocs, il met sous les feux des projecteurs deux êtres brisés, deux monstres que tout sépare : Lona Kelvin, une adolescente de dix-sept ans à qui on a prélevé des centaines d’ovules, jeune vierge mère de cent enfants ; Minner Burris, astronaute remodelé, reconstruit de la tête aux pieds par d’impitoyables extraterrestres. De leur rencontre va naître une histoire riche en émotions, à même de satisfaire les besoins des gens normaux, monstres assoiffés de sensations fortes. Ode à la tolérance, critique acerbe de la société du spectacle, histoire d’amour improbable… Avec Un jeu cruel, grand roman de science-fiction, Robert Silverberg fait preuve, une fois de plus, de son immense talent.
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— Tu m’en descends un, Minner ?

Burris prit le temps d’observer les amateurs malchanceux. La plupart tiraient trop loin. Quelques-uns, s’efforçant de tenir compte de la faible pesanteur, lançaient les billes trop doucement et elles passaient à côté de la cible. Les curieux se pressaient en foule, mais quand il avança, ils lui ouvrirent un passage en le regardant d’un air embarrassé. Lona s’en rendit compte. Pourvu qu’il ne le remarque pas, se dit-elle.

L’astronaute paya. On lui donna ses billes. La première manqua la cible de quinze centimètres.

— C’est pas mal pour un coup d’essai, l’ami ! Écartez-vous donc ! C’est lui qui joue !

Derrière le comptoir, le bonimenteur enveloppa Burris d’un regard incrédule et Lona rougit. Pourquoi le regardaient-ils tous comme ça ? Est-ce qu’il a donc l’air tellement bizarre ?

Minner lança la seconde bille. Clang. Et il continua. Clang. Clang.

— Trois fois de suite au but ! Vous donnerez votre prime à la petite dame.

On fourra dans les mains de Lona quelque chose de chaud, de doux, presque vivant. Tous deux quittèrent le stand, fuyant le murmure des conversations.

— Ce corps détestable a quand même certaines qualités qu’il faut mettre à son crédit, Lona, murmura Burris.

Un peu plus tard, elle posa quelque part le prix de la victoire. Quand elle voulut récupérer son bien, il s’était volatilisé. Minner lui proposa de retourner au stand pour recommencer mais elle lui répondit que ce n’était pas la peine.

Ils dédaignèrent l’érothéâtre.

Quand ils arrivèrent devant la galerie des phénomènes, Lona hésita. Elle avait envie d’entrer mais n’osait pas le proposer. Cette hésitation leur fut fatale. Trois personnages aux visages enflammés par les libations surgirent, regardèrent Burris et éclatèrent de rire.

— Eh ! Il y en a un qui s’est échappé !

Sous l’effet de la fureur, des plaques apparurent sur les joues de Minner. Lona se hâta de l’entraîner plus loin mais le mal était fait. Combien de semaines de convalescence avaient-elles été ainsi détruites en un clin d’œil ?

Ce fut à ce moment que la soirée bascula. Jusque-là, Minner s’était montré indulgent, vaguement amusé. Il donnait à peine l’impression de s’ennuyer. Maintenant, ses yeux à diaphragme étaient ouverts en grand et, s’il l’avait pu, son regard glacé aurait dévoré le parc d’attractions comme un acide. Sa démarche était raide. Il était furieux d’être là.

— Je suis fatigué, Lona. Je veux rentrer.

— Restons encore un petit moment.

— Nous reviendrons demain.

— Mais il est encore tôt, Minner !

Sa bouche se tortillait bizarrement.

— Eh bien, reste si ça te plaît. Moi, je m’en vais.

— Non ! J’ai peur ! Je veux dire… Je ne m’amuserais pas sans toi.

— Je ne m’amuse pas.

— Tu paraissais pourtant t’amuser… tout à l’heure.

— Tout à l’heure, c’était tout à l’heure. Maintenant, c’est maintenant. – Il agrippa la jeune fille par le bras.

— Lona…

— Non, l’interrompit-elle. Pas question de nous en aller aussi vite. Il n’y a rien à faire dans la chambre sinon dormir, tirer un coup et regarder les étoiles. C’est Tivoli, Minner. Tivoli ! Et je veux le savourer jusqu’à la dernière goutte.

Il répondit quelque chose qu’elle ne comprit pas et tous deux se dirigèrent vers une autre partie du parc. Mais, à présent, Burris était incapable de dominer sa nervosité. Au bout de quelques minutes, il supplia à nouveau sa compagne : il voulait partir.

— Essaie de te distraire, Minner.

— Cet endroit me rend malade. Le bruit, l’odeur… tous ces regards !

— Personne ne te regarde.

— Vraiment très drôle ! Tu n’as pas entendu ce qu’ils ont dit quand…

— Ils étaient ivres. – Il cherchait à l’attendrir mais, ce coup-là, elle en avait assez de se laisser faire. – Oui, je sais, tu es vexé. Tu te vexes pour un rien. Eh bien, pour une fois, fais donc l’effort de ne pas t’apitoyer sur toi-même ! J’ai l’intention de m’amuser et je ne te laisserai pas me gâcher mon plaisir !

— Quelle méchanceté !

— La méchanceté n’est pas pire que l’égoïsme ! riposta-t-elle sur un ton hargneux.

Le feu d’artifice continuait. Un aveuglant serpent à sept queues se vautrait dans le ciel.

— Combien de temps veux-tu encore rester ?

La voix de Minner s’était faite cassante.

— Je ne sais pas. Une demi-heure… Une heure…

— Un quart d’heure, ça te va ?

— Oh ! Ne marchandons pas ! Nous n’avons pas encore vu le dixième de ce qu’il y a à voir.

— Il y aura d’autres soirées.

— Il recommence ! Ça suffit comme ça, Minner ! Je n’ai pas envie que nous nous disputions, mais je ne me laisserai pas faire. Je m’y refuse absolument.

Il la gratifia d’une révérence, s’inclinant beaucoup plus bas qu’il n’aurait pu le faire s’il avait eu un squelette humain.

— Qu’il en soit fait selon votre bon plaisir, Votre Seigneurie.

Lona préféra faire mine d’ignorer le ton venimeux qu’il avait employé et l’entraîna dans une allée où se bousculait la cohue. Ils n’avaient encore jamais eu une querelle aussi grave. Jusque-là, quand ils s’étaient heurtés, ç’avait été de la froideur, des ripostes aigres-douces, des sarcasmes, le coup du mépris. Mais ils ne s’étaient jamais chamaillés de cette façon. Leurs éclats de voix avaient même attiré un petit public : Polichinelle et Guignol qui se crêpaient le chignon pour la plus grande joie des badauds. Que se passait-il ? Pourquoi se querellaient-ils ? Pourquoi avait-elle parfois l’impression que Minner la haïssait ? Et pourquoi lui semblait-il alors qu’il suffirait d’un rien pour qu’elle le haïsse à son tour ?

Ils devraient se soutenir mutuellement. C’était comme cela, au début. Quelque chose les soudait, un lien de sympathie parce qu’ils avaient souffert tous les deux. Et tout s’était dégradé. Leurs rapports étaient maintenant remplis d’acrimonie. Des accusations réciproques, des récriminations, des déchirements.

Trois roues dorées entrecroisées se livraient devant eux à un ballet lumineux, complexes pulsations de flammes scintillantes. Une fille nue, uniquement vêtue d’une tunique de lumière vivante, apparut en haut d’une colonne. Agitant les bras, elle interpella le public comme un muezzin appelant les fidèles à entrer dans un palais charnel. Son corps était d’une féminité improbable : ses seins étaient d’agressifs promontoires, ses fesses des globes phénoménaux. Cela ne pouvait pas être naturel. C’était sûrement le fruit de la chirurgie esthétique…

C’est un membre de notre confrérie, songea Lona. Pourtant, cela lui est indifférent. Elle s’exhibe devant tout le monde et est tout à fait heureuse de gagner sa vie ainsi. À quoi pense-t-elle à 4 heures du matin ? Est-ce qu’elle cafarde ?

Burris regardait fixement la fille nue.

— Ça n’est rien de plus qu’une pièce de viande à l’étal, lui dit Lona. Pourquoi as-tu l’air tellement fasciné ?

— C’est Élise !

— Tu fais erreur, Minner. Comment veux-tu qu’elle soit là-haut ? C’est impossible.

— Je te dis que c’est Élise. Ma vue est plus acérée que la tienne. Et tu ne la connais pour ainsi dire pas. Je ne sais pas ce qu’ils lui ont fait, ils l’ont étoffée d’une façon ou d’une autre, mais je sais que c’est elle.

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