Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Nous roulâmes ainsi pendant dix minutes. Sikkov tentait de me dépasser. Je m'attendais d'une seconde à l'autre à recevoir une rafale dans mon pare-brise. J'avais posé le Glock sur le siège du passager. Tout à coup, je vis se dresser Naplouse à l'horizon, grise et vague dans la dureté de l'air. Beaucoup plus près, à droite, un camp palestinien apparut – un panneau annonçait: Balatakamp. Je songeai à mes plaques israéliennes. Je braquai dans cette direction et quittai la route principale. La poussière s'engorgea sous mes roues. J'accélérai encore. Je n'étais plus qu'à quelques mètres du camp. Sikkov était toujours sur mes talons. Je vis sur un toit une sentinelle israélienne, jumelles aux poings. Sur les autres terrasses, des femmes palestiniennes s'agitaient et me montraient du doigt. Des hordes d'enfants couraient en tous sens et ramassaient des pierres. Tout allait se passer comme je l'espérais.
Je fonçai dans la gueule de l'enfer.
Les premières pierres m'atteignirent alors que je m'engouffrais dans la rue principale. Mon pare-brise vola en éclats. Sur ma gauche, Sikkov cherchait toujours à se glisser entre moi et le mur opposé, criblé de graffitis. Premier choc. Nos deux voitures rebondirent sur les murs qui nous encadraient. Droit devant nous, les enfants continuaient à jeter leurs pierres. La Renault revint à l'assaut. Sikkov, ensanglanté, me lançait des regards venimeux. Partout sur les toits, des femmes hurlaient, virevoltant entre les draps. Des soldats israéliens accouraient, en état d'alerte, chargeant leurs fusils lacrymogènes et se regroupant en bordure des terrasses.
Tout à coup, une petite place s'ouvrit. Je tournai brutalement et partis dans un tête-à-queue, mon châssis raclant la terre tandis qu'une pluie de pierres s'abattait sur la voiture. Les vitres volèrent en éclats. Sikkov me déborda puis me barra la route. Je discernai le tueur qui dressait son fusil dans ma direction, me jetai sur le siège du passager puis entendis le bruit sourd de ma portière qui cédait sous la rafale. Au même instant, les sifflements des bombes lacrymogènes retentirent. Je levai les yeux. J'étais face au canon du Bulgare. Je cherchai mon Glock qui avait glissé dans ma chute: trop tard. Pourtant, Sikkov n'eut pas le temps d'écraser la gâchette. Alors qu'il me visait, une pierre l'atteignit à la nuque. Il se cambra, poussa un hurlement puis disparut. Les gaz commencèrent à se répandre, brouillant la vue, tordant les gorges. Le fracas qui nous entourait était infernal.
Je reculai et rampai dans la poussière. A tâtons, je récupérai le Glock. Les gaz sifflaient, des femmes hurlaient, des hommes se précipitaient. Aux quatre coins de la place, les guerriers de l'Intifada ne cessaient de lancer leurs pierres. Ils ne visaient plus nos voitures et s'en prenaient uniquement aux soldats qui arrivaient en masse. Des jeeps s'imbriquaient dans la poussière, des hommes en vert en descendaient, munis de masques à gaz. Certains fusils crachaient le poison blanchâtre, d'autres étaient chargés de balles de caoutchouc, d'autres encore tiraient à vue – de vraies balles sur de vrais enfants. La place ressemblait à un volcan en éruption. Les yeux me brûlaient et j'avais la gorge en flamme. Seul le fracas des pas et des armes faisait trembler le sol. Alors, tout à coup, une lame profonde jaillit de la terre, tel un grondement de tonnerre, immense, grave et magnifique. Une vague de voix entremêlées. Je vis alors les adolescents palestiniens, dressés sur les murets, qui chantaient l'hymne de leur révolte, les doigts tendus en forme du V de la victoire.
Aussitôt, passèrent devant moi les bottes ferrées de Sikkov qui fuyait dans la fumée épaisse. Je me relevai et courus dans sa direction. J'enfilai les petites ruelles, en suivant le salopard à la trace – il perdait du sang, aussitôt bu par le sable. Au bout de quelques secondes, j'aperçus Sikkov. J'arrachai mes pansements et tirai à moi la culasse du Glock. Nous courûmes encore. Les murs de chaux blancs se succédaient. Ni lui ni moi ne pouvions aller très vite, les poumons infectés par les gaz. L'imper de Sikkov était à quelques pas de moi. J'allais l'empoigner quand un réflexe le prévint. Il se retourna, braqua sur moi un 44 Magnum. L'éclair de l'arme m'éblouit. Je balançai un coup de pied dans sa direction. Sikkov recula contre un mur puis braqua de nouveau son arme. J'entendis la première détonation. Je fermai les yeux et déchargeai les seize balles du Glock droit devant. Quelques secondes d'éternité restèrent en suspens. Quand j'ouvris les yeux, le crâne de Sikkov n'était plus qu'un gouffre béant de sang et de fibres. Des chairs noircies dressaient de petits geysers écarlates. Le mur, éclaboussé de cervelle et d'os, offrait un trou d'au moins un mètre de diamètre. Je rengainai mon arme, par pur réflexe. Au loin, on percevait encore le chant des enfants palestiniens, bravant les fusils israéliens.
25
Deux soldats israéliens me découvrirent sur la petite place. Mon visage vomissait du sang et mon esprit était en pleine déroute. Je n'aurais su dire où j'étais exactement, ni ce que j'étais en train de faire. Aussitôt des infirmiers m'emportèrent. Je tenais mon Glock serré sous ma veste. Quelques minutes plus tard, j'étais sous perfusion, allongé sur un lit de ferraille, sous une toile de tente surchauffée.
Des docteurs arrivèrent, observèrent mon visage. Ils s'exprimaient en français, parlèrent d'agrafes, d'anes-thésie, d'intervention. Ils me prenaient pour un touriste innocent, victime d'une attaque de l'Intifada. Je compris que je me trouvais dans un dispensaire de l'organisation Monde Unique, situé à cinq cents mètres de Balatakamp. Si mes lèvres avaient été autre chose que de la glu disloquée, j'aurais souri. Je glissai subrepticement mon Glock sous le matelas et fermai les yeux. Aussitôt la nuit s'empara de moi.
Quand je me réveillai, tout était silencieux et noir. Je ne discernais pas même la taille de la tente. Je tremblais de froid et j'étais baigné de sueur. Je refermai les yeux et retournai à mes cauchemars. Je rêvai d'un homme aux bras longs et secs qui découpait avec un sang-froid et une application implacables un corps d'enfant. De temps à autre il plongeait ses lèvres noires dans les entrailles palpitantes. Je ne voyais jamais son visage, car il se tenait dans une véritable forêt de membres et de torses, suspendus à des crochets, qui avaient cette couleur ocre et luisante des morceaux de viande laquée qu'on voit dans les restaurants chinois.
Je rêvai d'une explosion de chairs dans un abri de toile aux parois rebondies. Du visage de Rajko souffrant jusqu'à la mort, ventre fendu, tripes frémissantes. D'Iddo, entièrement dépecé, les organes à vif, tel un Prométhée atroce, dévoré par les cigognes.
Le jour se leva. La vaste tente était emplie de lits et d'odeurs de camphre, de jeunes Palestiniens blessés y séjournaient. Le bourdonnement des groupes électrogènes résonnait au loin. Par trois fois, durant la journée, on m'ôta mes pansements pour me donner à manger une sorte de bouillie d'aubergines agrémentée d'un thé plus noir que jamais. J'avais la bouche comme une dalle de béton, le corps criblé de courbatures. A chaque instant, je m'attendais à ce que des soldats des Nations unies ou de l'armée israélienne viennent m'arracher et m'emportent. Mais personne ne venait et, j'avais beau tendre l'oreille, personne n'évoquait la mort de Sikkov.
Lentement, je m'éveillai à la réalité qui m'entourait. L'Intifada était une guerre d'enfants et je me trouvais dans un hôpital d'enfants. Sur les lits voisins, des mômes souffraient et agonisaient dans un silence empli d'orgueil. Au-dessus de leur lit, des radiographies affichaient les désastres de leurs corps fracassés: membres brisés, chairs perforées, poumons infectés. Il y avait aussi de nombreux enfants simplement malades – le manque de salubrité des camps favorisant toutes les infections.