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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Comment diable, dis-je enfin, en es-tu venu là ?

Ma parole, j’en arrivais presque à le plaindre. C’est moi qui étais traqué et c’est lui qui faisait figure de pauvre type.

— Hé ! dit-il, tu ne sais pas que je suis tricard ? Comment veux-tu que je m’en sorte ? Je ne peux pas vivre à Paris à cause de ça. Ici non plus, d’ailleurs. Je me terrais, je vivotais. Un jour, je me suis fait emballer par les Frizés. Je leur ai déballé le paquet. Ils m’ont proposé un condé à condition que je les rencarde de temps en temps. De fil en aiguille, j’ai fini par faire partie de la boîte. Depuis, mon vieux, j’ai eu la paix. Et le respect apparent des honnêtes gens. Mais rien ne ressemble à la réalité, précisément, comme les apparences. Et moi, je me contente de peu.

— Ils te payent cher ?

— Pas mal, merci. Mais c’est surtout sur les perquisitions qu’on se sucre. Il y a des gens qui ont de l’oseille, tu sais, dans la région. Et quand on en a repéré un, s’il n’a pas trop de relations gênantes, on lui monte une petite fête intime qui nous laisse pas mal de pognon.

— En somme, ce sont des casses légaux.

— Légaux, c’est beaucoup dire. Faut rien exagérer. Mais enfin, les Allemands ferment les yeux. Ils ouvrent aussi la main, d’ailleurs, de temps en temps. Ils ont aussi besoin de galette, comme nous.

— C’est du propre ! fis-je.

Riton sembla ne pas entendre.

J’étais, au fond, bigrement inquiet. Je me demandais comment ça allait tourner. J’avais beau avoir une certaine amitié pour Riton, je ne savais pas du tout comment il allait réagir. Il pouvait raconter ce qu’il voulait pour essayer de nous rassurer, je n’avais qu’une confiance limitée. Les flics, c’est comme les fauves, on rigole longtemps avec eux et, au moment où on s’y attend le moins, ils vous expédient un coup de patte qui vous envoie au tapis pour le compte. Et Riton, qu’il le veuille ou non, il était devenu un flic.

En outre, je ne pouvais pas bouger. Non seulement ça me répugnait de braquer un ancien copain qui nous avait reçus chez lui en toute confiance, mais encore le camarade n’avait pas enlevé sa main de sa poche. Je savais qu’il tenait son feu et qu’il tirait avec une facilité qui expliquait en partie tous les avatars de sa carrière.

— Vous vous êtes mis tous les deux dans une situation ridicule. Du côté de la police allemande, je ne peux vraiment rien faire pour vous. Quelle idée, aussi, d’aller fusiller les boches ! Ils ne vous le pardonneront jamais. C’est dommage, on aurait pu faire une petite combinaison. J’aurais essayé de vous faire entrer dans la boîte.

— Ah non ! s’exclama Jimmy, pas ça ! Riton tourna vers lui un visage sardonique.

— Tu as des scrupules ?

— Non, avoua Jimmy, les scrupules, mon père a oublié de m’en donner. Mais il y a quand même des boulots…

— D’ailleurs, repris-je, comme tu le disais tout à l’heure, il y a des choses qu’il ne faut pas faire sans réfléchir.

— Toi aussi, tu es devenu patriote ? C’est ton curé qui t’a converti ?

— Ne dis pas de conneries. Je ne suis pas plus patriote que toi. Peut-être moins. Seulement, si ça tourne, j’ai peur qu’il n’y ait de la casse.

— Ça ne tournera pas ! hurla Riton. Ils seront balancés dans le bouillon, les Anglais, t’entends ? Ils ne débarqueront jamais. C’est du bluff, tout ça !

Je ne le reconnaissais pas. Il était transfiguré par la colère, avec, en plus, parfois une flamme de terreur dans ses prunelles grises. Il se calma aussi brusquement qu’il s’était emporté.

— D’ailleurs, si ça tourne, on tournera aussi, dit-il plus calmement.

Il sortit sa main de sa poche et prit une cigarette dans le paquet qui était sur la table.

— Écoutez, dit-il, le mieux c’est qu’on se retrouve demain, à la même heure, au même bar. D’ici là, je me serai rencardé pour vous trouver une planque, et du boulot. Je connais des mecs qui trafiquent des pneus d’autos. On va peut-être pouvoir s’entendre. J’ai fait quelques affaires avec eux et j’ai pris pas mal de galette à chaque coup.

On but le dernier coup et on prit congé.

Dehors, le brouillard s’était encore épaissi. Il posait sur nos épaules sa chape glacée. Dans la rue, on croisait des silhouettes imprécises. Le monde, pour chacun de nous, se restreignait à ce rayon de deux mètres autour de nous. Après, c’était le royaume des ombres.

Je frissonnai et je relevai le col de ma canadienne. Nous nous éloignâmes, Jimmy et moi, sans dire un mot, étreints par un désespoir qui nous privait de volonté. Nous finîmes par échouer dans un restaurant trop grand et trop mal éclairé où, de loin en loin, de petits groupes de clients mangeaient en chuchotant une maigre pitance.

C’était si cafardeux qu’à la fin du repas je dus me taper plusieurs verres de cognac avant d’arriver à retrouver mon équilibre. J’éprouvais, pour tout dire, une furieuse envie de me saouler. Peut-être dans cette euphorie artificielle retrouverais-je la joie.

Chapitre 12

Ce n’est que lorsque le repas fut terminé que je ressentis vraiment ma fatigue. Mais alors, j’étais à plat, crevé, éreinté, pour tout dire. Je n’avais pas fermé l’œil la nuit précédente et je m’étais tapé quelques centaines de kilomètres en voiture. On a beau être assis, ça fatigue quand même. En outre, les émotions, ça donne un coup de fouet sur le moment, mais plus tard on en subit les conséquences.

On eut un mal de chien, Jimmy et moi, à trouver une chambre. Les hôtels étaient pleins à craquer. Il y avait même des types qui couchaient dans les baignoires. Juste à une époque où le voyage n’était pas précisément recommandé, on aurait dit que les gens le faisaient exprès, ils se déplaçaient encore plus que de coutume.

On finit quand même par dégotter deux carrées, mais alors au tonnerre de Dieu, du coté du Gros Caillou. Il fallait prendre, pour y arriver, un trolleybus qui était aussi complet que tout le reste. Mais l’hôtel était calme, et pour la première fois depuis quelques jours, je dormis comme un dieu.

Le lendemain, je fus réveillé par un rayon de soleil qui se promenait sur mon visage.

Il n’était plus question de brouillard. La matinée était claire et transparente comme une journée de printemps. Mais par exemple, qu’est-ce qu’il faisait froid. La chambre, naturellement, n’était pas chauffée et je fus obligé de grouper toute ma volonté pour sauter du plumard.

J’entrai ensuite dans la chambre de Jimmy, qui était réveillé depuis longtemps et lisait La Gerbe, assis sur son lit.

— Je ne te connaissais pas ces goûts littéraires, dis-je.

— J’ai trouvé ça aux waters la nuit dernière, expliqua-t-il.

Comme je n’avais rien à faire et que je n’avais pas sommeil, je l’ai emporté. Il est presque entier, ce numéro. Tu le veux ?

— Je n’ai pas de temps à perdre, répondis-je. Il fait beau, je suis en forme, j’ai envie d’aller me balader.

— Moi pas, répondit Jimmy. Je suis frileux comme un chat. Autrefois je n’étais pas comme ça. Je ne sais pas si c’est parce que je vieillis ou si c’est le manque de matières grasses mais je n’arrive pas à me réchauffer.

— Tu t’imagines que tu y parviendras en restant dans ta chambre ? Il y fait un froid de canard.

— Dehors, ça doit être bien pire.

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