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Les salauds ont la vie dure

Электронная книга - «Les salauds ont la vie dure». Краткое содержание книги:

Le grand roman noir et rouge de la France de l'Occupation, celui aussi de la révolte aveugle, de la rébellion et de l'horreur. Un voyou parisien, devenu résistant malgré lui à la suite d'un crime passionnel, mène sa guerre personnelle face à l'autorité, aux polices française et allemande, à la milice et aux troupes nazies.
Feuilletons, romans d'aventure, BD endiablées, sérials comico-héroïques, chroniques tragiques d'une époque, petite histoire des Français, Les salauds ont la vie dure et sa suite, Le Festival des macchabées, sont tout cela et plus encore.
La multiplicité des talents littéraires d'André Héléna, son imagination, son sens de l'action, la pluralité de son écriture, l'acuité du regard font de cette saga unique une épopée hors du commun, dont la pertinence historique n'a rien à envier à celles des chroniques les plus averties. L'histoire vue par l'autre bout de la lorgnette, et un chef-d'œuvre d'un genre littéraire n'appartenant qu'à son auteur.
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— Regarde ce soleil. Je vais essayer d’en profiter.

— Comme tu veux. Mais je ne bouge pas de là jusqu’à l’heure de la soupe. Va te balader si tu veux, mais ne compte pas sur moi. En outre je ne trouve pas ça tellement prudent de se promener comme ça dans les rues, en plein jour.

— Tu ne voudrais quand même pas que je me colle sur les épaules un manteau couleur de muraille ? dis-je en riant. Reste là si ça te chante. Moi, je vais admirer Lyon. Si tu veux, on se retrouvera à midi chez Ricardo, sur le quai Saint-Paul.

— Ça colle, dit-il. Amuse-toi bien et ne fais pas de blagues. Tâche surtout d’être au rencard parce qu’autrement, moi, je ne sais plus que faire, je suis perdu, dans ce pays.

— Ne t’en fais pas, répondis-je en refermant la porte. Je serai là à l’heure. Pour l’instant, je vais essayer de trouver un casse-croûte quelque part, j’ai la dent.

Je m’en allai tranquillement. Il faut croire que mon sixième sens était complètement endormi et que le service divin des prémonitions ne fonctionnait plus car, à ce moment-là, je ne me doutais de rien. J’étais au contraire gonflé d’espoir et de confiance.

*

J’errai sans but dans les rues grises que le soleil d’hiver ne parvenait pas à égayer. J’allai manger dans un bar une sorte de petit pâté en croûte qui sentait le savon, je bus deux ou trois apéritifs, et vers onze heures et demie je me dirigeai vers le bar de Ricardo. J’étais à ce moment-là du côté de la Croix-Rousse et je calculai qu’une demi-heure ou trois quarts d’heure de marche dans cet air vif ne me feraient pas de mal. J’arriverais à destination à peu près à midi un quart.

Le soleil ne donnait pas plus de gaieté à la ville. C’est à croire qu’il y a des bleds qui sont prédestinés. Pour certains, il suffit d’un pâle petit rayon, d’un linge rouge pendu à une fenêtre pour égayer toute une rue. Pour d’autres, on leur donnerait une fête foraine en permanence, avec musique et berlingots, ça n’enlèverait rien de leur sinistre.

Comme j’arrivais sur les quais, je fus abordé par un petit individu maigre, d’une cinquantaine d’années et tout vêtu de gris comme compère Guilleri.

— Vous n’auriez pas du feu ? demanda-t-il en tendant vers moi une cigarette grossièrement roulée.

Je sortis mes allumettes et lui mis sous la moustache une bûchette enflammée. Il tira sur sa pipe sans me perdre des yeux. Quand ce fut terminé :

— N’allez pas chez Ricardo, murmura-t-il. La Gestapo vous attend.

Je sursautai.

— Qu’est-ce que vous me racontez là ? m’écriai-je. Je n’ai rien à faire avec la Gestapo.

— On dit ça, continua-t-il. Moi, c’est un conseil que je vous donne. Vous pensez bien que je n’ai aucun intérêt à vous avertir. Toutefois, je vous le demande en grâce, ayez confiance. Votre camarade est fichu. Ce n’est pas la peine que vous y passiez aussi.

Je mis la main dans ma poche d’un air menaçant.

— Pas de salades, grinçai-je. Je vous somme maintenant de vous expliquer. Je serais curieux de savoir pourquoi vous êtes venu me trouver, spécialement moi, et comment vous savez que j’ai rendez-vous avec un ami chez Ricardo. Et aussi ce que viennent faire là-dedans ces histoires de Gestapo.

Le vieux monsieur sourit.

— La confiance ne règne pas tellement, n’est-ce pas ?

— Pas précisément.

— Bon, dit-il avec bonhomie, venez boire un pot quelque part, vous avez bien le temps, après tout. Cinq minutes de plus ou de moins, ce n’est pas un monde.

Je commençais à être ébranlé. Je suivis mon interlocuteur sans toutefois sortir la main de ma poche. Je me demandais ce que c’était que ce gars-là et ce qu’il me voulait. Je me demandais aussi s’il ne m’amenait pas tout droit dans un guet-apens au contraire, où la police, précisément, m’attendait.

Il poussa la porte d’un bar encore plus discret que les autres et nous nous assîmes, à la manière lyonnaise, devant un pot de beaujolais.

Ce bistrot était, à cette heure-ci, exclusivement occupé par une vieille femme et par un loulou de Poméranie d’une maigreur cadavérique. Il respirait le calme et la tranquillité.

— Ne vous étonnez pas, dit le monsieur, si je suis au courant de vos agissements. Je vous suis depuis ce matin.

— Vous me suivez, grommelai-je. Et alors ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal.

— Rien. Vous vous êtes promené paisiblement dans notre bonne ville de Lyon. Et maintenant, heureusement que je vous ai interpellé, autrement vous seriez en train de faire connaissance avec la prison Saint-Paul, ce qui n’aurait rien d’amusant. C’est une des plus dures de France. Il est vrai que vous n’y auriez pas fait long feu.

— Mais enfin, éclatai-je, qui êtes-vous et que me voulez-vous ?

— Oh ! pas grand-chose. Nous en reparlerons plus tard. Mais d’abord, je veux vous mettre au courant. Hier soir, vous avez rendu visite à un monsieur qui a, dans nos dossiers, une fiche que je vous souhaite de ne jamais avoir.

— Riton ?

— Précisément, Riton. Henri Rouen. C’est un agent de la Gestapo.

— Et après ?

— Vous le saviez ?

— Non, je l’ai su ensuite.

— Vous étiez accompagné d’un ami, un nommé Jimmy. Le sieur Riton vous a donné rendez-vous ce soir, au bar de la Guillotière.

— Je ne le nie pas.

— Seulement, il a mis immédiatement sur vos talons un de ses acolytes qui l’attendait au café en bas, et la Gestapo sait parfaitement à quoi s’en tenir sur votre compte.

Il y avait quelque chose qui me tracassait.

— Comment se fait-il, si ce que vous me racontez est exact, qu’ils ne nous aient pas sautés cette nuit même.

Parce que, cette nuit même, Riton n’était pas encore passé à son bureau. Ils n’ont eu sur vous les renseignements définitifs que ce matin. Or, vous aviez déjà quitté l’hôtel. Mais comme ils savaient — il y a des gens qui savent si bien écouter aux portes ! — que vous aviez rendez-vous à midi chez Ricardo, ils ont préféré attendre et faire d’une pierre deux coups.

Tout cela me semblait à la fois simple et confus. Je me grattai la tête et je bus une gorgée de beaujolais avant de répondre.

— Ouais ! dis-je enfin. Mais comment diable savez-vous vous-même tout ça ?

— Oh ! c’est très simple. La Gestapo est chargée de vous surveiller n’est-ce pas ? Eh bien, moi, je suis chargé de surveiller la Gestapo. C’est fou le nombre de choses qu’on peut ainsi apprendre. Par exemple sur vous, tenez, et sur votre activité, je sais à peu près tout, déjà. Même votre date de naissance, 7 octobre 1918. Ce n’est pas ça ?

— Parfaitement, répondis-je, sidéré. Ce mec-là, alors, il m’en bouchait un coin. Qu’est-ce qui l’avait poussé à se renseigner ainsi sur mon compte ?

— Mais quel intérêt avez-vous à savoir tous ces trucs, continuai-je. Ça ne peut servir à rien. Vous n’êtes pas flic, que je sache ?

— Non, je ne suis pas flic, vous devez bien le comprendre. Mais j’ai à savoir tout cela beaucoup plus d’intérêt que vous ne le pensez. Ne serait-ce que ma sécurité.

— Tout cela est bien gentil, dis-je soudain, mais des salades j’en vends, rien ne me prouve que tout ce que vous me racontez est exact. Pour accuser quelqu’un d’être un donneur, faut des preuves. Après tout, Riton, il aurait pu nous arrêter lui-même hier soir. Ce que vous me racontez là, c’est peut-être archi-faux. Il se peut que vous ayez un intérêt à me faire prendre le coup de sang.

C’est curieux, je ne cherchais pas à me cacher, à voiler de mystère mon existence et mes coups durs passés. Je parlais avec cet inconnu d’homme à homme, exactement comme si c’était un juge d’instruction et que j’aie décidé de me mettre à table.

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