Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Me voici seul sur l’autoroute, fou de bonheur, le vent de la liberté dans les voiles, ayant du loisir pour la savourer car nous roulions à trente à l’heure, maximum. Mon Solex n’avait rien à envier au « bidet jaunâtre » de d’Artagnan. J’ai dépassé Castelnaudary, baguenaudé dans la cité de Carcassonne, atteint Narbonne où s’embranche l’autre autoroute. Béziers sur sa butte a toujours l’air de défier un Simon de Montfort, son bourreau. Ou n’importe quel club de rugby de haut rang. J’étais depuis le départ en terres de rugby. Sur chaque nom de lieu je surajoutais des noms propres, Mantoulan à Lézignan (jeu à 13), les frères Spanghero à Narbonne, Danos à Béziers dont j’ai vainement cherché le bar sur les allées Paul-Riquet. J’ai dormi dans une cabane, au milieu d’un vignoble, vers Pézenas me semble-t-il. Où ai-je quitté l’autoroute ? Peut-être à Nîmes. J’ai dû faire une incursion en Camargue, à cause d’un film où Johnny chantait « Pour moi la vie va commencer ». Je parle d’un Johnny tendrement printanier, que les moins de soixante ans ne peuvent pas connaître. Souvenirs, souvenirs… Ils sont faramineux, les souvenirs en miettes de cette échappée belle. Je me revois traversant Saint-Rémy-de-Provence, puis sollicitant du « mélange à 5 % » pour mon brave Solex dans une gendarmerie dont les locataires avaient l’accent de Fernandel. Puis sirotant une limonade à une terrasse ombragée de platanes. Enfin débarquant sur la rade, bronzé comme un corsaire. La femme que j’aimais m’attendait sur les pentes du Faron, dans une maison cernée d’oliviers. Toulon s’apprêtait à jouer contre Lourdes la finale du championnat de France, mais la rencontre était reportée de dimanche en dimanche, à cause des grèves. Je piquais vers Mayol à la fraîche et j’assistais à l’entraînement des Porthos de la rade : Herrero, Carrère, Hache, Mouysset, Fabre…
Le même Solex, sous le même soleil, remonta la vallée du Rhône. Le mistral soufflait sur la nationale 7 dans le mauvais sens, un piéton aurait pu nous suivre. Une escale en face de Valence, sous le rocher de Crussol, chez des amis de la famille, une autre à Vichy, en famille, et nous sommes rentrés au village. J’ai dû pédaler un peu dans la côte de Volvic et dans la gorge du Chavanon, mais mon destrier n’a pas rendu l’âme. Je lui voue rétrospectivement de la gratitude et de la tendresse, il m’a permis de m’enivrer de liberté sur les routes de ce Sud français inégalement latin qui, selon qu’il ondule ou s’aplanit, nous tient lieu d’Andalousie ou de Toscane, d’Afrique à la rigueur et même de tous les Orients imaginables. C’était juste une parenthèse de félicité buissonnière car, le soir de notre retour, les pompistes ont repris le travail, les voitures se sont remises à rouler. Toulon a pu jouer la finale à Toulouse : match nul (9 à 9), mais victoire de Lourdes au bénéfice des essais.
Maigret
Simenon était belge mais Jules Maigret est une idéalisation du Français moyen, un héros ordinaire qui trimbale sur l’impériale d’un autobus une indulgence bougonne pour les passions humaines. Toujours les mêmes : la peur de manquer, le quant-à-soi, le désir de se prouver qu’on existe, la hantise du déclassement, la fuite dans l’alcool, le besoin de se rassurer, la frénésie du nihilisme, l’ivresse des sens. Il a éclos modestement dans un terroir banal, Paray-le-Frésil, près de Moulins où il ira au lycée. Son père était le régisseur de domaines appartenant à une famille de nobles comme le Bourbonnais n’en était pas avare. Juste au-dessus de la paysannerie, très en dessous de la bourgeoisie. Sur la trame de cette ambiguïté, l’histoire de Maigret est tributaire d’un drame initial, la mort précoce de sa mère lors d’un accouchement. Il traînera ensuite le regret d’avoir dû renoncer à terminer sa médecine (mort du père). En fait il aurait aimé exercer un métier qui n’existe pas, celui de « raccommodeur de destinées ». Ascension sociale régulière : il débute comme pandore en uniforme et finit patron de la Criminelle au Quai des Orfèvres. Mais jusqu’au bout il aura des comptes à rendre à des chefs — le directeur, le préfet de police, des ministres — et il ne forcera pas sur les notes de frais. C’est un fonctionnaire qui a réussi une belle carrière, sans en tirer la moindre vanité, sachant trop la minceur de la frontière qui sépare le glorieux du raté. Ses goûts sont d’un bourgeois plutôt petit que moyen : pêche à la ligne au bord de la Marne, belote avec des copains, petit blanc de pays siroté au zinc. Vacances aux Sables-d’Olonne avec Madame. Sur le tard il achète une télévision, comme tout le monde. Puis une voiture. Puis une maison à Meung, au bord de la Loire, dans la perspective d’une retraite qu’il appréhende autant qu’il la désire. Comme tout le monde. Il est souvent grippé, son foie s’engorge, il prend du poids et se sent vieillir. Il n’a pas d’enfant, autre regret. Son épouse Louise (fille d’ingénieur des Travaux publics, il a convolé au-dessus de son étiage) est idéalement effacée, vouée à son mari, à son ménage ; elle cuisine et tricote, postée dans une attente sereine.
Rien qui sorte de la moyenne. Commune mesure de l’humanité. Avec cet humble matériau, Simenon a campé un héros qui nous rassure parce qu’il nous ressemble, tout en forçant notre admiration. Maigret ne juge pas. Il comprend. Il est celui que nous sommes tous, avec en prime un mélange de rectitude, de fatalisme, de chasteté et d’amour du monde. Amour charnel, amour du cœur, sans illusion. S’il a nos défauts, il ignore le Mal sous ses formes habituelles : la cruauté, la prédation, la suffisance. D’où l’exemplarité de son scepticisme. Nous sommes à son image, pleins de doutes. Mais sa probité pèse lourd, c’est une citadelle morale imprenable.
Le génie de Simenon facilite le processus d’identification. On lève les yeux vers l’immeuble du quai des Orfèvres, on cherche la fenêtre du bureau de Maigret. On s’attend à le croiser sur la place Dauphine ou sur le pont Saint-Michel. J’ai passé des heures à chercher où il habitait précisément sur le boulevard Richard-Lenoir. Côté rue Amelot ou côté rue Popincourt ? Je l’ai cherché aussi sur les deux versants de la butte Montmartre, autour de l’île Saint-Louis, à Bercy, à Porquerolles, autour de La Rochelle, sur le canal latéral de la Loire, à Meung, bien sûr — autant de lieux de la géographie simenonienne car les Maigret ne sont que les esquisses de son œuvre. Les romans « durs » sont plus intéressants, mais on revient à Maigret, périodiquement ; on a envie, on a besoin de retrouver sous l’écorce pataude sa tendresse pudique pour les êtres floués par le destin. Son regard qui poétise les trivialités de la vie. Avant Maigret, on voyait le fonctionnaire français avec les yeux ricanants de Courteline : borné, formaliste, dur avec le sous-fifre, obséquieux avec le chef. Au mieux : bêtement intègre, monstrueusement dans le cas du Javert des Misérables. Le flic, c’était Ganimard, l’ennemi d’Arsène Lupin. Ce sera le de Funès du Gendarme de Saint-Tropez. Maigret sauve la mise de la fonction publique à la française, c’est l’incorruptible qu’on devrait pouvoir croiser dans n’importe quel bureau.
Maison de famille (La)
Demeure patricienne, fermette, grange : le Français a de la tendresse pour les quatre murs chapeautés d’un toit dont il a hérité dans le terroir de ses ancêtres. L’atavisme paysan nous a dotés d’un sens de la propriété du genre ombrageux qui se rémunère en exerçant une suzeraineté sur des arpents patinés de mémoire. Peu importe la modestie de l’enclos : une chaumière entourée d’un jardin de poupée procure autant d’aise qu’une chartreuse agrémentée d’un parc, pourvu qu’y divaguent des mânes de la lignée. Nos compatriotes habitent majoritairement une ville ou sa banlieue ; souvent, ils n’ont fréquenté la maison de famille que pendant des vacances, chez une grand-mère ou un vieil oncle. Elle n’en est pas moins leur port d’attache, leur inscription dans l’histoire et un point de ralliement familial. Il arrive qu’elle soit le havre d’un destin mal fagoté, mise au chômage, faillite, désertion d’un conjoint, maladie incurable. L’idée nous plaît de rejoindre un jour dans la tombe de famille ces aïeux dont les prénoms sont passés de mode, Adélaïde, Auguste, Félicie, Léon. Ils sont de ce pays, de ce village, de ce hameau, la maison en fait foi. Fut un temps où elle était indivise. On y revenait au mois d’août, parfois à Noël, parfois à la Toussaint ; ou bien pour enterrer dans les règles d’un art menacé de désuétude une cousine hors d’âge. On y retrouvait une parentèle éparpillée aux quatre vents de l’Hexagone. Les enfants s’amusaient avec leurs cousins et leurs voisins, engrangeant sans le savoir des souvenirs convertibles ultérieurement en bucolisme. Fenaison au râteau, vaches menées au pacage, batteuse chez le fermier : autant de grains à moudre pour des nostalgies de l’âge adulte que la maison résumerait, avec un clocher dans les parages. On entendait les parents chuchoter religieusement certains mots : testament, donation, partage, usufruit. On pressentait des conflits, on croyait comprendre que la maison en était la cause. Tous la convoitaient, mais tel, disait-on, n’aurait pas les moyens de l’entretenir. Ou de désintéresser un frère ou une sœur. Des trépas advenaient, les adultes passaient chez le notaire, personnage éternellement balzacien des dramaturgies qui se trament autour d’une maison de famille. Faites parler un notaire de nos campagnes, il vous racontera des histoires d’amour et de haine dont les héroïnes sont de pierre ou de torchis, coiffées de tuiles ou d’ardoises ! Les êtres comptent peu. Ils vivent et puis ils meurent. Les maisons ont le don de jouvence : on les retape, on s’y blottit et les voilà pimpantes comme une épousée.