Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
Tous les Français n’ont pas le privilège de posséder une maison de famille ; presque tous désirent plus ou moins secrètement la forme d’enracinement qu’elle présuppose. Même s’ils sont des urbains invétérés et s’ils préfèrent les plages aux pâturages. La maison peut être dans la famille depuis les calendes, ou acquise par un père ou un grand-père soucieux de caser sa progéniture sous un toit fixe pendant les vacances : une génération de souvenirs estivaux suffit à armer le propriétaire d’un patriotisme picard, franc-comtois ou saintongeais. Il fera de son mieux pour que ses enfants s’« attachent » à la maison, et y reviennent assez souvent pour qu’advienne un ancrage affectif. On en connaît qui, à cet effet, ont fait creuser une piscine dans un verger, aménager une salle de jeux dans un grenier, ou consenti à l’hébergement de hordes de copains armés de guitares. Le Français a gardé cet instinct de creuser son terrier dans un terroir, d’y poser ses pénates et d’y décréter sa royauté. Les riches ont une villa à Deauville, un chalet à Chamonix ; pour autant ils ne s’intitulent pas normands ou savoyards, c’est juste pour le loisir, et le standing. Le patriotisme qu’ils invoquent a partie liée avec une maison de famille, fût-elle en ruine, mal fichue et sise dans un patelin où ils n’ont aucune envie de séjourner. Ils ne la vendent néanmoins que sous l’empire de la nécessité. Les moins riches n’ont hérité que d’une ancienne étable. Ils la viabilisent à proportion de leurs moyens, en laissant les « poutres apparentes » pour mieux ressusciter le temps jadis où l’ancêtre trimait en sabots. Car tout Français de souche hexagonale — ou frontalière — a des ancêtres qui grattaient le sol pour en tirer leur pitance jusqu’au moment — fin XIXe, début XXe — où il fallut s’exiler dans une ville. Histoire française. Le noblaillon fauché se chauffe d’un fagot dans une aile du château qu’il a ouvert à la visite pour pouvoir refaire sa toiture. Les beaux meubles sont dans la partie accessible au public. Il vivrait plus commodément s’il se résignait à vendre la propriété. Pas question, sa famille campe sous ces tours depuis François Ier, il ne veut pas déshonorer un blason qui s’illustra à Rocroi ou à Fontenoy. Les héritiers non moins fauchés de feu la bourgeoisie de campagne occupent en l’état, au moins les mois d’été, une bicoque sans chauffage central, aux murs suintant l’humidité et dont la toiture prend l’eau. Le portail est rouillé, le mur de l’enclos s’effondre, le potager a tourné au roncier. Mais les restes d’une tonnelle, les marches d’un perron, les plats en étain sur le buffet Henri II, les couverts Christofle et le Gaveau désaccordé attestent un passé familial un peu plus reluisant, que l’on se plaît à mythifier. Si la fortune sourit un jour aux héritiers, ils aménageront dans le goût de Maisons et Jardins, en cassant les cloisons pour déterminer une grande pièce de séjour (obsession récurrente) et ils recycleront le grenier en mansardes pour les enfants. En attendant, ils se résignent à exterminer les araignées dans les chambres dont les papiers peints se décollent, et à disposer des pièges à souris près de la cheminée. La vogue de la littérature régionaliste et des arbres généalogiques n’est pas spécifiquement française. Ni l’esprit de famille et ses guerres de succession. Ni l’amour des maisons. Ce qui nous tient à cœur procède d’une connivence avec la mémoire de notre ruralité — et la maison de famille incarne ce lien qui transcende les classes sociales : masure ou gentilhommière, c’est l’âge qui ennoblit. Les prolétaires ne sont pas les derniers à s’enticher d’un parchemin attestant l’ancienneté familial d’un titre de propriété.
Dans mon village personne n’est riche, et chaque famille a dû expatrier la plupart de ses rejetons, c’était une question de survie. Des Hollandais, des Anglais ont acheté quelques « résidences secondaires » pour leur esthétique et l’agrément de nos paysages. Ils seraient les bienvenus s’ils n’avaient fait monter les prix, obligeant l’autochtone à vendre faute de pouvoir désintéresser les cohéritiers. Néanmoins l’immense majorité des maisons reste la propriété d’une famille du cru. Souvent, il est vrai, les volets en sont fermés onze mois sur douze. Quand revient l’été, les « originaires » les ouvrent, tondent la pelouse pour y planter une table de jardin, un parasol et des chaises longues. Les revoilà chez eux, autant que leurs ancêtres. Certains s’y installent pour de bon à l’âge de la retraite, avec ce sentiment — réconfortant — d’avoir bouclé leur boucle. Enfin… Ils ébauchent un potager, relèvent un mur, plantent des arbres, ajoutent un appentis ou un auvent. Les souvenirs qu’ils égrènent au coin du feu sont cautionnés par les photographies d’aïeux accrochées aux murs. Pour un Français, la maison de famille est moins un sweet home que le Graal d’une quête et le vestige d’un paradis perdu. D’où cet air de mélancolie hautaine sur les bords qu’on lui trouve, quand les siens l’ont délaissée. Le panneau « À vendre » les déclasse quelque peu, on pense qu’ils n’auraient pas dû ; on a du mal à croire qu’ils n’ont pas pu. On sait pourtant que le fisc n’a cure des continuités et qu’une maison de famille, c’est de l’amour à fonds perdus.
Marseillaise (La)