Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
La gorge se noue et un gros frisson me traverse l’échine quand retentissent les premières mesures. « Allons enfants de la patrie.i.e. » Aujourd’hui comme du temps où j’allais voir avec mon père l’équipe de France de foot au parc des Princes, de rugby à Colombes. Quand tu seras grand, me disais-je, tu seras en tricolore, comme Kopa ou Domec, et le jour de gloire sera arrivé. On entendait aussi La Marseillaise à la télévision, rarement, lors des apparitions de De Gaulle, autant dire du chef : l’Histoire en majuscules, l’Histoire en majesté coulait dans mes veines sans que je susse trop de quoi il retournait. J’aurais voulu être missionné par le chef pour défier le Mal en défendant la patrie, comme d’Artagnan ou Bob Morane.
J’ai appris les paroles sur le tard, elles sont dans le jus de leur époque, leur violence ne me choque pas, je les entonne avec ardeur au Stade de France. Ironie du sort : quand c’est l’équipe de France de rugby, je suis souvent aux côtés de Jean Gachassin, le « Peter Pan » des années soixante, qui fut pour moi une idole. Je lui ai demandé si La Marseillaise l’émeut autant que lorsqu’il était en bas, sur l’herbe, au garde-à-vous, avec un coq sur la poitrine. Il m’a répondu que oui, et comme moi il chante, avec l’accent de Bagnères-de-Bigorre. Ce partage de l’émotion me console un peu de n’avoir été qu’un sportif d’envergure à peine départementale.
L’hymne national, c’est mon patriotisme à fleur de peau et dans les tripes. Martial sans caporalisme, tragique mais pas funeste ; dans sa belle arrogance il rythme une joie de vivre, un entrain et, disons-le, il en émane un petit complexe de supériorité pas antipathique. La France qu’il exalte a enduré des calvaires mais, à la fin, elle gagne. C’est Philippe Auguste à Bouvines, Jeanne d’Arc à Orléans, Bayard à Marignan, Condé à Rocroi, les sans-culottes à Valmy, les poilus à Verdun, Juin à Monte Cassino. C’est la « furia francese » de la bande à Mias à Johannesburg (1958), le « french flair » de la bande à Zidane au Stade de France (1998), la dernière ligne droite de Colette Besson à Mexico (1968), la dernière haie de Guy Drut à Montréal (1976). C’est une France au débotté plutôt qu’en majesté, insolente, gouailleuse, intrépide. Altière même, et jeune de cœur.
Un jour, dans une vie antérieure, j’ai atterri sur le sol d’une capitale africaine aux côtés de Chirac, qui était alors président. Il descendit de l’avion. Tapis rouge, sommités galonnées, soldats rutilants, et La Marseillaise, comme il se devait, insolite sous un soleil équatorial. Elle nous hissait au-dessus de notre étiage ; nous étions, à son appel, investis d’une sorte de charge sacramentelle ; nous rendions un culte à une France devenue idéale par le fait de l’extraterritorialité. Je me suis figé au garde-à-vous. Ce que je ressentais était assez paradoxal car toute cérémonie officielle m’inspire au mieux une curiosité d’ethnologue ; j’ai l’impression d’être un gamin assistant frauduleusement à du théâtre pour grandes personnes. Or, là, j’étais vraiment ému. Peut-être parce que, au cœur de cette Afrique francophone, anciennement A-E-F, j’avais le sentiment d’une dette d’honneur que nous devions acquitter, d’un pacte non écrit mais impérieux que nous ne devions pas trahir.
J’ai été pareillement ému à Chardonne, un village vaudois planté dans les vignes, où pour la seule fois de ma vie une fanfare a joué La Marseillaise en mon honneur. Il s’agissait juste de la remise d’un prix littéraire dont j’étais le lauréat et Nourissier m’accompagnait en qualité de président du jury. Il y avait les notables locaux, et cette fanfare, tout aussi locale. Les Suisses aiment bien les fanfares et les solennités. Une Marseillaise pour un écrivain, ça s’entend rarement. Surtout un écrivain aussi peu officiel. J’étais en Suisse, indéniablement, et néanmoins, depuis toujours, j’ai tendance à m’approprier ce rivage entre Lausanne et Montreux, le vignoble, la montagne à vaches, le lac, le Mont-Blanc en face ; ça participe du bucolisme français. La Marseillaise dont on me gratifiait légitimait cette annexion. En fait, chaque fois que j’entends l’hymne national, un double m’habite plus ou moins, je me sens plein d’un orgueil irraisonné, je me crois capable de toutes les prouesses imaginables, avec un paroxysme à la dernière reprise. « Aux armes, citoyens ! » Là, j’envahirais la terre entière en levant, en agitant les « étendards sanglants » tricolores. Sans méchanceté, avec des copains. Juste pour rappeler que la France, si on l’embête ou si ça lui chante, bivouaque à l’occasion au Kremlin, s’empare de Koufra et plante son drapeau sur les îles Kerguelen.
Martel (Charles)
Mauvais débuts : bâtard de Pépin II de Herstal, emprisonné par sa belle-mère Plectrude, une sale bonne femme. Mais il s’évade, se planque dans les Ardennes, prend les armes, soumet la Neustrie, ensuite l’Austrasie, et finit par contrôler l’essentiel du royaume franc élargi à la Provence. Au bout du compte, il pose les prémices de la dynastie carolingienne, en toute illégalité car il n’était que maire du palais, mais son fils Pépin le Bref sera sacré roi. De la belle ouvrage, une belle épée et du sens politique.
Entre-temps il a, comme disent les livres d’histoire, « battu les Arabes à Poitiers en 732 ». Ce n’était pas tout à fait Poitiers, et il s’agissait de Maures, lesquels ont continué durant un bon demi-siècle d’occuper le Languedoc, la Septimanie, la vallée du Rhône, la Bourgogne. Il a fallu maintes batailles pour les arraisonner, et ils ont gardé longtemps un avant-poste à La Garde-Freinet après de nouvelles incursions, deux siècles plus tard.
Cette « bataille de Poitiers », où périt prétendument le chef musulman Abd el-Rahman, a été certes mythifiée, mais elle procède d’une réalité lourde de conséquences : le sud de la France n’a pas été conquis et islamisé comme le sud de l’Espagne ou la Sicile ; le royaume encore en herbe serait chrétien intégralement, de foi et de culture. Il l’est encore, sur le plan des soubassements métaphysiques, éthiques, politiques, esthétiques. Dont la précieuse laïcité.
C’est ainsi, et on a lieu de s’en féliciter. Gloire donc à Charles Martel ! Certains pédagogues trouvent « choquant » que les manuels d’histoire décrivent cette victoire : ils craignent de blesser les potaches de souche maghrébine et de confession musulmane. Pudibonderie grotesque et malsaine. La France n’a pas de racines islamiques, il n’y a pas de minarets dans notre imaginaire, et cela s’est joué entre autres à ce moment. Maures et Arabes unifiés sous la bannière de l’islam étaient en phase d’expansion. Poitiers précède — de sept siècles — la chute de Grenade. Vinrent ensuite les batailles de Lépante et de Vienne, puis les guerres balkaniques au long d’un processus historique qui a délimité les frontières d’une Europe judéo-chrétienne et gréco-latine. C’est ainsi, et les Français issus de l’aire islamique ne doivent pas l’ignorer. Ni en ressentir la moindre humiliation. J’ai des amis mauritaniens qui s’enorgueillissent de l’aventure de leurs ancêtres almoravides au Maroc et en Espagne ; ils ne cultivent pas pour autant le fantasme d’un nouveau djihad, en Andalousie ou ailleurs. Comme tous les peuples du monde, ils préfèrent leurs victoires à leurs défaites. Les Arabes ont été de grands conquérants et leur apport à la culture espagnole n’est pas négligeable. L’apport intellectuel et esthétique de la sphère arabo-musulmane au début du Moyen Âge occidental n’a pas été négligeable non plus. Il se trouve que Charles Martel a battu les Maures à Poitiers avant de les pourchasser dans le Sud. La France n’aurait pas eu la même histoire s’ils avaient pu atteindre Paris en passant par Tours, haut lieu de pèlerinage (dépouille de saint Martin), qu’ils envisageaient de saccager. Je suis rétrospectivement ravi qu’ils aient échoué dans cette entreprise.