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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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Mers

En bon Français de l’intérieur, je n’ai pas le pied marin et je nage comme une paire de tenailles. Huit jours en pleine mer seraient pour moi une longue pénitence ; à tout prendre je préférerais les passer dans une cellule de Fleury-Mérogis, au moins les planchers n’y tanguent pas.

La mer me plaît infiniment, mais abordée depuis un rivage, avec la promesse d’un dîner de coquillages arrosé d’un vin blanc très frais. À cet égard la France est bien servie : un océan et trois mers en métropole, deux autres océans et une mer dans les Dom-Tom. Nos ports, nos plages, nos estuaires, je les ai tous approchés, ils m’ont tous emballé. Enfant je prenais le ferry à Calais pour aller à Douvres, des vents salés soufflaient sur des falaises. Plus tard j’ai trempé mes pieds sur la plage de Wissant où de Gaulle allait en vacances et j’ai erré nuitamment sur les pavés mouillés de la haute ville de Boulogne. J’ai même dû perdre quelques fifrelins au casino, près des quais. Autres souvenirs à Montreuil que la mer a délaissée, à Dieppe, Varengeville (tombe de Braque à côté de l’église), Fécamp, Yport, sur les traces de Simenon. Au large de Bénouville les falaises sont mystérieuses ; on voit le menhir sculpté par les flots qu’immortalisa Courbet et sur lequel peut-être sa célèbre vague a surgi. Soudain Étretat s’offre au regard, enclose dans sa valleuse : une harmonie de toits gris qui rosissent tandis que les reflets du soleil passent sous l’Aiguille creuse. Même sans Lupin, Monet, Boudin, Courbet et Maupassant, l’endroit resterait magique. Derrière l’Aiguille creuse, la falaise en découpe une autre, on la voit en longeant le golf. C’est le confin d’un pays de Caux d’une platitude austère. La polychromie des maisons — brique, silex rosâtre — ajoute au charme. La petite fille de Leblanc a racheté le clos où il a écrit pas mal de ses livres, et achevé ses jours dans la folie. Maison raisonnablement excentrique, agrémentée d’un patio couvert et d’une tonnelle.

Le Havre, la vue du port pétrolier et de l’estuaire depuis la colline de Sainte-Adresse. Rien de plus rafraîchissant que la route de corniche dans une verdure luxuriante entre Honfleur et Trouville où je vais marcher sur les planches jusqu’aux Roches noires pour y glaner des souvenirs d’enfance. J’ai bâti des châteaux de sable en face du Trouville Palace. Plus tard je me suis régalé de moules et de solettes aux Vapeurs. Cabourg, c’est le Bolbec de Proust, mais je préfère le bourg d’Houlgate. La brume à Ouistreham, les pêcheurs de Port-en-Bessin qui en janvier partent à minuit quand c’est la saison de la coquille Saint-Jacques. J’y ai séjourné pour terminer un livre. La nuit je voyais les lumières des bateaux de ma piaule aux Marines, près de la jetée. Tombes blanches du cimetière américain d’Omaha Beach, prés à vaches en surplomb des falaises. Toujours des falaises. Le Mont-Saint-Michel, île flottante fabuleuse, le Cotentin à Saint-Vaast, à Tocqueville, à Cherbourg, à Carteret en pensant à Barbey d’Aurevilly. Souvenir d’un bateau à Granville qui m’a amené sur l’île de Chausey. Puis des rochers noirâtres : la Bretagne. Perros-Guirec, Paimpol, Saint-Malo, la rade de Brest sur un aviso (à l’ancrage), la baie d’Audierne, Concarneau : encore des souvenirs, certains amoureux car les filles aiment bien se faire courtiser au bord de la mer, ça les attendrit. Le charme bourgeois de La Baule, moins bourgeois des Sables-d’Olonne, les plages un peu trop bétonnées de la Vendée. Les deux tours, le vieux port, la magie de La Rochelle, autre souvenir amoureux. Je me revois avec cette fille toute jeune, toute blonde, sous les arcades où surgissaient les « fantômes du chapelier ». Simenon a vécu dans le coin, il a su en peindre la lumière blanche, et restituer cette impression bizarre, vers Esnandes ou Marcilly, là où sont les bouchots, de ne plus savoir où commence la mer, où finit la terre ferme.

Même impression au bout de l’estuaire de la Gironde où débute la longue plage landaise, interrompue par le bassin d’Arcachon. Autre lieu équivoque, autres souvenirs : le charme désuet de la ville l’hiver, un soir d’orage somptueux chez Hortense. Encore une histoire d’amour, nos rivages y prédisposent. Du temps où j’étais étudiant à Bordeaux, j’allais flirter à Contis, sur une dune entre les deux océans, l’Atlantique en bleu nuit, les pins en vert sombre. J’ai parcouru à pied cette plage landaise, entre Mimizan et le Boucau, avec Jean-Paul Kauffmann et nos fils respectifs. C’était grisant mais très mazouté. De Bayonne à Ciboure, des ballons ovales planent au-dessus de l’océan, je suis en terrain familier. Sous les dehors d’une station balnéaire sans intérêt particulier, sauf pour les surfeurs, Hossegor s’honore d’un casino de style arts-déco-basco-béarnais assez remarquable. J’ai écrit le scénario d’un téléfilm tourné à Arcangues en pensant à Toulet. Je me suis régalé d’émotions viriles à Piquesarry, à Saint-Léon, à Aguilera. Biarritz, mon havre pour les nostalgies. J’y reviens chaque hiver, en semaine ; il pleut sur les folies néogothiques, sur le Palais et le Bellevue, vestiges d’une anglomanie d’opérette, il pleut sur la plage entre les deux rochers, sur le Royalty, sur la jolie gare où les trains ne daignent plus venir. Biarritz est une très vieille dame qui dans un passé indéfini a levé des tempêtes sur le rocher de la Vierge. Elle en sourit encore en tirant son chariot de golfeuse sur le gazon de Chiberta tandis que des bateaux sortent de l’Adour.

Autre rivage rugbystique : le Roussillon. Au pied des vignes, entre Port-Vendres et Collioure, c’était le royaume de Matisse. Celui de Cézanne se planque dans la rocaille blanche autour de Marseille et, en surplombant la Joliette, des vers de Brauquier me reviennent en mémoire. Ou bien des tirades de Pagnol, interprétées par Raimu. Toulon n’est pas très belle, mais la rade a de la majesté et les vieux quartiers autour de la rue d’Alger ou du cours Lafayette, de l’âme en surabondance.

J’aime notre Méditerranée, autant que notre Atlantique, c’est la Mare nostrum originelle, notre part d’hellénisme et de romanité, notre invitation aux Afriques, le mirage le plus familier de notre soif de bonheur. Les paysages qu’elle découpe à la pointe sèche sont-ils plus beaux en Corse que sur la Riviera ? C’est selon. Beaux en tout cas mes souvenirs liés au golfe de Saint-Florent, aux bars de Bastia, à une crique bien fleurie de Solenzara, à Calvi où les képis blancs des Légionnaires tranchent sur l’ocre de la citadelle. Les nationalistes dont il est question dans les médias manquent sûrement d’aménité mais je n’ai rencontré que des Corses aimables, dont l’introversion ressemble à celle des Auvergnats. Même pudeur de montagnards, même fierté âpre sur les bords, même réflexe si on les désoblige : ils se referment comme des huîtres…

Je me revois sous les cocotiers de l’île aux Pins en Nouvelle-Calédonie, sous les bananiers de Deshayes en Guadeloupe, sur le corail d’un atoll des Tuamotu en Polynésie, sur l’île au Diable en Guyane : chaque fois j’étais la proie du même sentiment plein d’équivoque dans ces fragments de la France des mers chaudes. La mémoire de ces rivages est douloureuse : déportés (Louise Michel, etc.) en Nouvelle-Calédonie, esclaves aux Antilles, bagnards et Dreyfus en Guyane. Tahiti ne traîne pas ces chaînes, mais pâtit d’être le décor d’un songe de paradis terrestre concocté au temps des Lumières par Bougainville, Bernardin de Saint-Pierre et consorts. Songe creux, absurde et vain, démystifié par Gauguin. Songe invincible et j’y succombe comme tout un chacun dès que des flamboyants ou des bougainvilliers s’avisent d’agrémenter un tapis de sable blanc. Une certaine Maeva m’a beaucoup troublé avec ses yeux amandés, sa fausse ingénuité, ses fleurs de tiaré dans la chevelure. Exemple parmi d’autres des sortilèges qui nous guettent là-bas. Néanmoins ce n’est pas l’exotisme qui me donne de la sympathie pour nos Dom-Tom. Pas seulement. Toute nostalgie coloniale bue, je ne lis pas sans émotion des noms autochtones sur les monuments aux morts de 14–18 ou 39–45 : ces gars se sont sacrifiés pour la France, de bon ou de mauvais gré, souvent sans la connaître. Que leur postérité vive librement sous nos lois décrit une continuité qui nous oblige en nous parfumant l’imaginaire. C’est plaisant pour l’orgueil national d’avoir des petits morceaux de tricolore dans le Pacifique, l’océan Indien et les Caraïbes. Jusqu’à quand ? Voilà la question que je me pose, non sans une certaine tristesse prémonitoire. À tort ou à raison, il y a lieu de présumer que le Boulonnais, l’Aunis et la Provence seront encore français dans un siècle. Mais les îles Gambier ou les Saintes, j’en suis moins sûr. Les « confettis de notre empire » coûtent plus qu’ils ne nous rapportent et il n’est pas prouvé que le rayonnement de la France en tire un gros profit. C’est loin ; les hexagonaux ont d’autres bois désormais pour allumer les feux de leur exotisme. Et puis, la tentation de l’indépendance existe. Certes le Néo-Calédonien de base sait la vie qu’on mène à Vanuatu ; de même le Guyanais français connaît sa chance de n’être pas surinamien. Reste que, dans la classe politique et chez les intellos, des ressentiments diversement sincères incitent à faire miroiter ce songe : un drapeau, un hymne, un État à soi, comme le voisin d’à côté. D’où cette impression poignante de précarité lorsque apparaissent les attributs de notre République, éventuellement délavés par le soleil : une école, une mairie, une poste, un uniforme de gendarme. Jusqu’à quand ? me dis-je en pensant à Hanoi ou à Brazzaville. Je sais bien qu’il ne faut pas comparer les anciennes colonies et les Dom-Tom où l’on est français de plein droit. Mais français de loin, sans ancêtres gaulois, et attiré par des puissances régionales — l’Australie, le Japon, l’Amérique, l’Afrique du Sud. À quoi s’ajoute ce souci de l’« identité », à peu près insoluble en l’état. La France a été une puissance coloniale, c’est un fait, et ses Dom-Tom sont les brimborions de ses anciennes possessions outre-mer. Sans doute fallait-il une « repentance ». Elle a eu lieu, officiellement. Les hexagonaux n’ont pas envie d’en rajouter. En la matière le mieux est l’ennemi du bien, on ne peut pas demander à un peuple de battre sempiternellement sa coulpe pour des actes commis aux siècles précédents. Du reste, ça ne résoudrait en rien la difficulté d’être français éprouvée par un Antillais, un Réunionnais ou un Calédonien. Soit elle perdurera, et tôt ou tard ces peuples dériveront vers l’« indépendance », à leurs risques et périls. Il ne faudra surtout pas les en empêcher. D’une certaine façon, les formes d’autonomie politique et administrative qu’on leur concède les y prédisposent. Soit ils trouveront — sans l’avoir cherché — le moyen d’être français à leur manière, et la France continuera d’avoir ses marges créoles, comme elle a ses marges flamandes, basques, germaniques, catalanes ou corses. C’est mon souhait. Bronzée par ses mers chaudes, la France est encore plus désirable.

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