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Dictionnaire amoureux de la France

Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:

Le terroir et la littérature ont toujours fait bon ménage. Diverse et belle, la France n'en finira jamais d'inspirer les écrivains. Avec ce Dictionnaire amoureux, Denis Tillinac nous offre le plus beau des miroirs car l'image ici réfléchie est tout simplement celle de notre histoire.
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Avant l’armistice, c’est l’histoire d’un aristocrate picard banalement catholique et monarchiste, qui aime la chasse à tir et les belles voitures. Le capitaine de cavalerie Philippe de Hauteclocque a fait Saint-Cyr en conformité avec la tradition familiale. En se promenant autour du château de Belloy-Saint-Léonar, puis de la chapelle (privée), on imagine les scènes de la vie campagnarde entre hobereaux aussi impécunieux qu’imbus de leur généalogie. La grandeur de Leclerc, la métamorphose d’une carrière en destin, le passage d’une frontière morale sont le fruit béni d’une humiliation au printemps de 1940. Il refuse la défaite. Se bat. Blessé au combat et fait prisonnier, il s’évade par deux fois. Entre-temps l’armistice a été signé. Il le refuse. Prie Dieu de lui montrer le bon chemin. Décide de rejoindre à Londres ce de Gaulle équivoque dont ses pairs galonnés ne pensent pas de bien. De Gaulle l’envoie en Afrique où le gouverneur de l’A-EF, Félix Éboué, le premier haut fonctionnaire de couleur exerçant dans la Coloniale, a fait lui aussi le choix de la dissidence. Il sera le premier Compagnon de la Libération. Sur le sol africain, Philippe de Hauteclocque devient le capitaine Leclerc (patronyme courant en Picardie), se coud des galons de colonel pour prendre Douala, puis Libreville avec le concours de l’amiral d’Argenlieu, aristo comme lui et moine dans le civil. L’évêque du diocèse refusant d’obtempérer, ils le bouclent sans états d’âme. Ensuite Leclerc se pose à Fort-Lamy et prépare l’assaut de Koufra. Le catho très « ordre moral » vire pudiquement au mystique. Le parallèle s’impose avec Charles de Foucauld, même s’ils n’ont pas largué les mêmes amarres. Le maurrassien abonné à L’Action française s’offre de fait à la République, le conservateur devient révolutionnaire. Cette récusation de ses attaches n’a rien de commun avec le virage marxiste d’un grand bourgeois en rupture de conformisme familial, chose banale. Leclerc, devenu plus gaulliste que de Gaulle, plus républicain que Blum, ne s’est pas adonné à un troc idéologique. Il n’a pas renié les codes de sa caste sociale, exercice commode quand on est né coiffé. Il a rompu avec un moralisme croupi pour renouer avec l’antique chevalerie française. En quoi il est resté fidèle, au niveau le plus élevé, à l’idéal que se devrait de cultiver tout officier catholique. Honneur et patrie — et rien d’autre.

Happé par une légende dont Malraux aura été le chantre, le maréchal oppose aux molles désespérances une image dont la grandeur efface l’exotisme : un officier français roide et maigre comme un chat de gouttière, moustache concise sur visage émacié, armé d’une canne et coiffé d’un képi d’infortune, s’éloignant de ses soldats pour aller prier seul dans le désert, aux fins de rameuter dans son âme d’élite de quoi vaincre ou mourir. Rien de plus français que ce quichottisme.

L

Langue française (La)

Elle sait arraisonner le monde extérieur et décrypter l’intérieur. C’est un scalpel et une lanterne, un outil d’artisan autant que de poète — et, si on sait la manier, pas besoin de tourner autour du pot, autour des mots, elle va droit au but et ça fait mouche. Un vers bien troussé et voici un paysage qui se déploie, attesté par le regard, confirmé par l’émotion. Une phrase de Pascal et voilà une métaphysique récusée. L’ébauche d’un dialogue sur un marché ou dans un bistrot, avec l’accent du cru et ses termes patoisants, ressuscite un terroir dans son jus historique.

La langue française est mon sésame, mon va-tout et mon vade-mecum, le truchement de ma raison d’être. Je l’aime dans tous ses atours, sophistiquée chez Heredia, argotique chez Carco ou Simonin, je l’aime dans sa magnificence gothique (Chateaubriand, de Gaulle, Malraux), dans ses rétentions (Valéry, Cioran, Debord), pétrarquisante chez les poètes de la Pléiade ou resserrée selon les préceptes de Boileau. Classique ou moderne, toute nue sous son verbe-sujet-complément ou enrubannée d’adjectifs. J’aime le naturel de Montaigne, l’artificiel de Scève ou de Louise Labé, le vaporeux raréfié de Baudelaire, les extravagances de Montesquiou, les sophistications de Mallarmé. Me ravissent les imparfaits du subjonctif de Proust ou les points-virgules et les adverbes de Flaubert autant que les envols de La Fontaine, les fausses ingénuités de Gide, le tremblé de Rousseau (celui des Rêveries), les complaintes suffocantes de Mauriac.

J’aime la façon dont Blondin détourne le sens d’un mot pour lancer un clin d’œil et j’aime entendre Gabin balancer une repartie d’Audiard avec l’accent de Paname. Les apostrophes d’un titi au parc des Princes, ou d’un Beur au Vélodrome de Marseille, quelle régalade !

Que des anglicismes pimentent la sauce ne me dérange pas du tout, ni ne m’effraye. L’intégrisme francophone est une absurde bigoterie, notre langue a fait son miel de tant d’apports extérieurs à l’Hexagone, voire à l’Europe. Elle est plus baladeuse que le peuple chez qui elle a émargé du roman. Les poètes de la négritude (Senghor, Césaire, etc.) m’ont métissé le lyrisme. D’autres m’ont ouvert des fenêtres sur des horizons aussi lointains : Nelligan, Nadia Tueri, mon ami Maulnick que je compte parmi les plus grands. Sans lui l’île Maurice ne serait pour moi qu’un lieu de bronzage. Les trois Roumains de Paris — Cioran, Eliade, Ionesco — m’ont un peu slavisé les neurones. Des Haïtiens les ont ensoleillés : Roumain, Alexis, Depestre qui vit à Lézignan, Corbières. J’ai cherché Simenon à Liège pour mieux le retrouver à Montmartre et quand j’ai découvert la pampa, ce fut avec les yeux de Supervielle. J’ai débusqué Pirotte, Belge de Namur, dans un caboulot d’Angoulême et nous avons eu d’emblée en partage une admiration pour les Charentes peintes par Chardonne. C’est pour dire que la langue de « mes ancêtres les Gaulois », je la retrouve sous toutes les latitudes, elle sait voyager loin et n’en revient jamais bredouille. Ou bien elle se pose dans une brasserie de Montparnasse et l’Irlandais Beckett en exprime le dernier jus pour décrire une forme de mélancolie redevable à son pays natal. Mais universelle.

« Une patrie, c’est une langue, et rien d’autre. » Cet aphorisme de Cioran vaut pour un immigré seulement, je ne peux pas le prendre à mon compte. Reste que je pense, que je rêve, que je prie, que je vocifère ou murmure en langue française — et si je bute au bord de l’indicible, c’est ma faute, pas la sienne ; elle obéit avec le même naturel aux injonctions de la raison, du cœur et de l’âme. Elle a des souplesses d’acrobate tout en tenant fermement son cap. En soi elle n’est pas pourvoyeuse de sens, comme on l’a cru dans certains cénacles de la rive gauche. D’où mon allergie à la littérature dite « de recherche », qui bricole la langue pour lui faire rendre du « sens ». Rendre ou vomir. Comme si pour mieux posséder une femme on croyait devoir la découper en rondelles. La langue module le sens, elle le balise, le colore, le rythme. L’infléchit si l’on veut. Elle ne le fonde pas. C’est déjà beaucoup que la nôtre ordonne nos émois avec des capacités polyphoniques aussi fabuleuses. Et fasse preuve de tant de docilité : ce que Racine en a tiré n’a pas grand-chose à voir avec le lyrisme brut des rappeurs et cependant ils ont puisé à la même source.

Légion étrangère (La)

Je ne suis pas très militariste et j’ai satisfait mes obligations militaires au grade de deuxième classe, avec une condamnation à deux mois de prison, assortie d’un sursis. C’est dire que je ne suis pas taillé dans un bois qu’on peut habiller d’un uniforme. Avec quoi l’habiller ? Je me le suis demandé lorsque vint l’échéance de la « quille ». Écrire est une raison d’être, pas une raison sociale. Rien ne me paraissait plus enviable que la condition de moine : le foisonnement anarchique des désirs sublimé dans une ascèse qui ritualise chaque heure du jour et de la nuit. Je trouvais le temps long à l’époque. Malheureusement, un attrait invincible pour le cotillon m’interdisait la bure, j’étais amoureux en permanence, ce qui n’est pas non plus un métier. Restait l’autre vocation : devenir Légionnaire. Je m’étais lié avec quelques « bérets verts » qui avaient combattu en Indochine et en Algérie et revenaient d’Afrique où on les avait parachutés pour Dieu sait quelle cause politique, peut-être inavouable. Un Hongrois, un Serbe, un Chilien. Leurs biceps étaient tatoués, ils ouvraient les canettes avec leurs dents, riaient comme des gosses pour un rien ; ils sentaient bon le sable chaud de la chanson de Piaf. Renseignements pris, l’engagement était pour cinq ans. J’ai renoncé, la mort dans l’âme, et il m’arrive de le regretter : la Légion me fascine. Dès l’enfance, j’ai idéalisé le képi blanc, c’était le seul qui pût m’inciter à regarder un défilé militaire du 14 Juillet à la télévision. Sidéré par la légende — Alma, Sébastopol, Solferino, Camerone, Tonkin, Salonique, Bir Hakeim, El-Alamein, Diên Biên Phu, mystère des origines, réputation de détachement face à la mort — mon imagination silhouettait le Légionnaire en un moine-soldat qui aurait perdu sa foi en Dieu et sa patrie. Il risquait sa peau en barouds d’honneur, pour le panache, sans autre espoir que de mourir, comme le prescrit Vigny dans son poème. Leur musique (le « boudin ») me donnait des frissons ; j’avais acheté le disque, je l’écoutais toute la journée. J’aimais croiser un képi blanc, je tâchais d’imaginer son passé de caïd, ou pis encore. Sans doute s’était-il engagé dans la Légion en manière de rédemption après avoir tué un homme ou plusieurs. Ou enduré une débâcle amoureuse. Que cet apatride se soit voué à un drapeau, le tricolore, me paraissait le comble du romantisme.

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