Dictionnaire amoureux de la France
- Автор: Tillinac Denis
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Plon
- ISBN: 978-2259214889
- Жанр: Путеводители
Электронная книга - «Dictionnaire amoureux de la France». Краткое содержание книги:
La plupart des habitués poussent la porte à tambour de chez Lipp pour dîner comme chez soi, dans un décor Art nouveau. Les fresques du plafond marron représentent des indigènes nues et des oiseaux roses. Même exotisme sur les carreaux de faïence qui ornent les murs, entre deux glaces, dans des verts pâles : motifs floraux, feuilles de bananier et cacatoès. Ne pas se fier à l’horloge, toujours en avance. On jouit de la sollicitude discrète mais affable d’un personnel plus averti des arcanes du parisianisme que tous les gazetiers. Tel visage ne m’est pas inconnu, mais qui est-ce ? J’appelle un serveur. Il me déniaise à voix basse : un banquier. Il dîne avec sa maîtresse en titre, l’ancienne épouse de tel cinéaste. Pourquoi avoir accoté cette star de la droite et cette diva de la gauche ? Deux mots, un clin d’œil et j’ai compris : ils sont de la même loge. Du reste on me demande — toujours discrètement — si ça ne me gêne pas d’avoir pour voisin un ministre ou un chroniqueur que peut-être j’ai écorchés dans un article. Non, ça ne me gêne pas mais, avant de prendre place, il faut aller serrer quelques louches. Car chez Lipp on croise fatalement une connaissance si on a quelque peu traîné ses savates à Paris en tant qu’écrivain, journaliste, politicien, éditeur ou « artiste » (terme générique). Pas forcément quelqu’un de notoire. Quelqu’un qu’on a plaisir à croiser et qu’on ne rencontrerait pas ailleurs. C’est un club, avec du passage et des récurrences. Un club plutôt rive gauche, même si le cinoche et la « com » se pointent à onze heures du soir, lunettes noires et bronzages hors sol.
Passé minuit, une dame solitaire vient s’attabler devant un verre de rouge, toujours sur une banquette à gauche de la porte. On aimerait savoir la vie qu’elle a menée, on se renseigne, c’est un puits de mystère. Il y a aussi ces deux messieurs qui sont là tous les jours, depuis toujours, et qu’on salue sans savoir précisément qui ils sont. L’un des deux vit à l’hôtel toute l’année, comme Cossery, ce bel écrivain égyptien au visage de condor, qui s’est établi au quartier Latin depuis l’après-guerre et n’a plus quitté son antre de Buci. Carlos, autre habitué, n’a quasiment jamais quitté le quartier depuis sa naissance.
Lipp est la sacristie profane de Saint-Germain-des-Prés dont le clocher roman toise Les Deux-Magots, Le Bonaparte et les restes d’un cosmopolitisme intello jadis florissant. Le Flore, en descendant vers Sciences-Po, La Rhumerie en remontant vers l’Odéon, les librairies (La Hune, Le Vent dans les pages) sur le même côté du même boulevard Saint-Germain accréditent l’illusion d’une pérennité de la gamberge à la sartrienne, spécialité du cru. Lorsque j’étais étudiant, je rêvais de passer une nuit à l’Hôtel Madison, dans un renfoncement du boulevard, parce que des écrivains américains y avaient séjourné. Du moins le disait-on. Je me suis offert ce luxe, une fois, bien que créchant à deux cents mètres, et je n’ai pas été déçu : de ma chambre je voyais le clocher illuminé, c’était beau comme un rêve d’étudiant, je pouvais me croire à l’époque où Sidney Bechet et Claude Luter trompettaient l’existentialisme au Vieux-Colombier pour éberluer Juliette Gréco, Annabel Buffet et autres « gens de la nuit » campés dans le roman de Déon. Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés, plus d’existentialistes. Il n’y a plus rien, conclut la chanson. C’est excessif. Tant de mânes divaguent au quartier Latin qu’on ne lève pas un coude sans qu’un auteur du Lagarde et Michard s’enrôle dans notre ivresse. On décerne toujours des prix littéraires chez Lipp (prix Cazes), au Flore, aux Deux-Magots. On y voit toujours aux terrasses des intellos, brevetés ou simili, fomenter une remise en ordre du monde, à l’enseigne d’un « isme » quelconque. C’est dans l’église de Saint-Germain-des-Prés que fut dite la messe pour les obsèques d’Antoine Blondin, avec ce chant basque magnifique entonné par Dospital, l’ancien rugbyman de Bayonne et de l’équipe de France. C’est vers ce clocher que mon regard se tourne quand je sors de chez Lipp, fût-ce en titubant si j’ai fait la fermeture avec de tels habitués tolérant le commerce d’un Corrézien pas très mondain. Lipp, must des people du monde entier depuis les années vingt, a su préserver une manière de provincialisme au cœur même du parisianisme ; cette bonne franquette est son secret.
Lupin (Arsène)
Sa gouaille, sa légèreté, ses audaces, sa gaieté, sa mobilité, son art de l’esquive, son orgueil enfantin, sa gentillesse, ses accès de mélancolie : c’est un héros mi-cornélien mi-picaresque qu’Edmond Rostand aurait pu mettre en vers. Baroque par les escamotages de son identité, encore qu’enraciné dans l’histoire-géo de la Normandie — l’Aiguille creuse d’Étretat, Jumièges et Saint-Wandrille entre les boucles et les pommiers de la Seine, le pays de Caux où il divague en toute liberté. En toute impatience. À Jumièges, dont la majesté des ruines n’a pas échappé à Victor Hugo, une plaque signale que l’actuelle poste tenait lieu de résidence à Leblanc. Pourquoi a-t-il qualifié Lupin de « gentleman » ? Lupin n’est ni gourmé, ni impavide ; socialement il sort de nulle part pour aller Dieu sait vers quelles chimères à forte teneur d’idéal. Il a des reparties et des pitreries franchement popu et c’est pour ça qu’on l’aime, il venge le pékin de base en escroquant le parvenu suffisant ou l’aristo dégénéré. Surtout, on l’aime parce qu’il est suprêmement chevaleresque. Pas de sang, pas de violence : il cambriole les succédanés de l’argent mais toujours il protège la veuve et l’orphelin. Son invulnérabilité serait lassante s’il ne la remettait en jeu, soit par forfanterie, soit par amour. Ou les deux à la fois quand il s’éprend de son double mauvais, la capiteuse et vénéneuse Cagliostro. En somme il est moral « à la française », comme d’Artagnan : le sens de l’honneur et rien d’autre. Tout le contraire du pauvre Ganimard qui, lui, porte le fardeau d’une intégrité de fonctionnaire.
M
Mai 68
C’était un printemps de soleil et plus personne n’allait en cours ; j’en ai profité pour déserter Bordeaux en Solex avec le propos de rejoindre à Toulon une femme que j’aimais.
Le premier jour, j’ai traversé les Landes de part en part. Ce n’était pas la route la plus directe, mais j’avais envie de revoir Dax et de connaître la Chalosse après la mort du cadet des frères Boniface. J’ai dormi dans une grange au large de Saint-Sever. L’abbatiale, le cloître et les arcades de la place méritent qu’on se hisse jusqu’à cette ville que j’ai prise en affection ; depuis j’y reviens aussi souvent que possible. Je crois me souvenir d’y avoir laissé tout mon fric dans une auberge, tenté par une alose de l’Adour qui coule en bas, presque au ras des poteaux de rugby.
Le lendemain, j’ai poussé jusqu’à Auch, en passant par Vic-Fezensac sans savoir que Lussac se trouvait à quelques kilomètres. Puis Toulouse par Gimont, Léguevin et L’Isle-Jourdain. J’ai dormi dans les parages, à la belle étoile, et le hasard m’a mis sur l’autoroute qui déjà doublait la nationale 113. Elle était fermée à la circulation car tout le monde faisait grève, y compris les pétroliers ; depuis Bordeaux j’avais les routes pour moi tout seul, je ne croisais que de rares cyclistes. Des policiers affables m’ont rempli le réservoir de mon Solex dont la sobriété était louable. Ils m’ont même autorisé à emprunter l’autoroute. Peut-être parce que je portais les cheveux courts. En ces temps-là, les cheveux sur l’oreille et dans le cou connotaient hippy ou gaucho, les flics préféraient les nuques rasées. De même les automobilistes. Mon passé d’auto-stoppeur m’avait instruit de cette circonstance, elle m’a valu d’être embarqué sous le nez de chevelus armés de guitares qui n’étaient sûrement pas plus mauvais garçons que moi.